CHAPITRE XIX
A l'institut.
Je voudrais, dans ce chapitre, corriger deux erreurs accréditées sur son rôle à l'Institut : Aimé Martin fait de
(1) cxoir, 28. — (2) cxxxvi, 28; cxliii, 28. — (3) cxxxvi, 29; cxlv, 146. — 4; cli, 24. — (5) cli, 18.
Bernardin un catholique fanatique, et M. Maury en fait un grincheux détesté de ses collègues, mis par eux en quarantaine.
Sur le rapport de Daunou, proposant, d après Talleyrand et Condorcet, d'organiser l'Institut, « temple national dont les portes toujours fermées à l'intrigue ne s'ouvriront qu'au bruit d'une juste renommée», la Convention créa ce «corps représentatif de la république des lettres, divisé en trois classes et en vingt-quatre sections ».
Bernardin en faisait partie pour ainsi dire de droit. Il accepta d'autant plus volontiers que les avantages matériels de la fonction n'étaient pas à dédaigner. Comme traitement fixe, il recevait ToO myriagrammes de froment, et pouvait encore toucher 150 autres myriagrammes comme jetons de présence. Toujours habile à tirer parti de sa situation officielle, il en profitait pour se faire rayer par l'accusateur public des listes du jury en Seine-et-Oise (1). Il cherchait, grâce à ce titre de membre de l'Institut, à esquiver toutes les corvées patriotiques (2). Partant de ce principe qu'il ne faut jamais paraître satisfait de son sort, mais au contraire toujours crier misère comme le corbeau de Florian, Bernardin adresse une longue supplique à Carnot, son collègue à l'Institut, et membre du Directoire, très bien disposé en sa faveur : il offre aux Directeurs le choix entre trois façons de lui témoigner leur bienveillance : ou lui acheter tout le papier d'impression qu'il possède, soR 13.000 livres ; ou l'envoyer en Angleterre comme missionnaire de paix ; ou encore lui confier une mission à l'intérieur :
;1) r.cn, 1. — 2) clxv, 7i) ; clxv ; 82-8(>.
Qu'on [me] mette au rang des six collègues destinés à voyager tous les ans pour faire des recherches sur les différentes branches des connaissances humaines... Plusieurs savants voyagent dans les pays civilisés pour recueillir des médailles, des tableaux, des statues. L'étude des vains travaux des hommes sera-t-elle donc toujours préférée à celle de l'homme même, ce chef-d'œuvre de la nature ? C'est dans les âpres montagnes, loin des cités corruptrices, qu'elle nous en a laissé les premiers modèles, les patrons intacts de l'espèce humaine.
>"e puis-je trouver sur ma route, dans de simples enfants, des talents sauvages, et des vertus précieuses, plus dignes de nos recherches que les plantes exotiques, que des animaux rares? Je peux rencontrer au sein de l'indigence de nouveaux Duval, de nouveaux Jean-Jacques, plus précieux sans doute que l'Apollon du Belvédère. Au milieu de mes courses, rares et circonscrites comme ma fortune, j'ai déjà trouvé dans un pauvre enfant de douze ans, un futur Vaucanson. qui a imité sans instruction toutes les usines de son voisinage, moulins à tabac, à papier,... à foulon : la même rivière qui les met en action, fait moudre aussi régulièrement tous ses petits modèles.
J'avais formé le projet de proposer une espèce d'école ou de séminaire pour recueillir de tous les départements les enfants qui s'annoncent par des qualités extraordinaires, que 1 indigence et leur génie même empêchent d'intriguer. Un établissement tel que je le conçois enterait la recherche, les réunirait, développerait leurs talents, et attacherait la portion indigente du peuple, c'est-à-dire la plus nombreuse, à la Révolution, lorsqu'elle verrait le gouvernement s occuper particulièrement du sort de ses enfants.
Bernardin fait remarquer avec candeur que ce voyage officiel lui permettrai! de faire des économies, de rapporter de l'argent à ses enfants ; il ajoute que du reste l'État y gagnerait beaucoup ; qu'il est beau d'organiser la victoire, mais qu'il n'est pas moins diflicile de faire régner la paix intérieure en France (1). Enfin il s'en
(1) cli, 1. 3, f 4-5.
remet entièrement à l'amitié de Carnot : « Vous avez gouverné avec vos collègues le vaisseau de la République au sein des plus horribles tempêtes ; il doit vous être facile de faire voguer ma nacelle au sein du calme » (1).
Le Directoire ne lui acheta point son papier, ne l'envoya point en Angleterre comme ambadasseur, ni en France comme prospecteur de petits prodiges : il se contenta de loger Bernardin au Louvre. Notre héros y demeurait « au premier escalier à droite en entrant par la rue du Coq » (2). Même le ministre de l'intérieur lui accorda, le 13 brumaire an VI (3 novembre 1797), l'autorisation d'emprunter gratis aux Transports militaires un chariot couvert et attelé pour faire son déménagement (3).
Bernardin ne fut qu'à moitié content. Il n'était pas non plus satisfait de la classe de l'Institut dans laquelle on l'avait rangé, ou plutôt « colloque », suivant son irrévérencieuse expression (4) : « je suis membre de la section de morale, c'est-à-dire d'une section dont la théorie promet tout, et dont la pratique ne mène à rien » (5). Il trouve sa section mal faite, et mal composée, surtout quand il la compare aux autres ; tout le monde prétend se connaître en morale :
On la divise, dans l'Institut, en spéculative et pratique, comme toutes les autres sciences ; mais ce qu'il y a de très singulier, c'est que la morale spéculative est la seule qui y soit admise. Chaque section adopte à la fois la théorie et la pratique de la science ou de l'art dont elle fait profession ; par exemple celle d'astronomie adopterait également Newton avec son système, et Herschell avec ses découvertes ; celle de géographie, un savant géographe et le navigateur
(1) ccix, non folioté. — (2) xc, 13. — (3) cxcvi, 3. — (4) xxxvr, 1. 2, f. 12. — (5) lxi, 142.
qui aurait fait le tour du monde ; celle de législation, Platon le législateur et Guillaume Pen, fondateur de la Pensylvanie ; celle de médecine, le docteur qui aurait donné un bon traité sur les maladies, et celui qui les guérit ; celle des beaux-arts, l'artiste qui aurait composé un bon livre élémentaire sur son art. et celui qui aurait fait un beau monument. La section de morale est la seule qui ne s'occupe que de spéculation. Les belles théories sont de son ressort, mais les bonnes actions n'en sont point. Elle aurait reçu avec enthousiasme Jean-Jacques qui a exposé ses enfants, et aurait repoussé Vincent de Paul qui recueillit ceux d'autrui (1).
D'où vient ce mécontentement ? Faut-il croire qu'il se plaignait de ses collègues, et que ceux-ci avaient à se plaindre de lui ? qu'il a été mis à l'index, comme on l'a cru ? que dans les séances générales de trimestre il était tenu à l'écart, et qu'il suffisait qu'une proposition vînt de lui pour être repoussée ?
Il me semble au contraire qu'un certain nombre de ses motions furent très bien accueillies.
11 est chargé par sa section d'étudier un « projet de règlement relatif aux commissions nommées dans l'Institut » ; les premiers rapporteurs avaient surtout étudié la question des commissions mixtes, composées de membres appartenant à des classes différentes de l'Institut (2). Dans son contre-rapport, Bernardin, très habilement, fait l'éloge public de sa section, qu'il dénigrait en particulier : « c'est à elle en effet qu'appartient l'étude et le soin du bonheur des hommes, soit qu'elle les considère comme de simples individus, soit qu'elle les envisage réunis en familles, en tribus ou en nations » (3). Puis Bernardin passe à la critique du premier rapport : on y proposait de laisser au président
(1) ex, (34. — [2 cxlvii, 65-67. — 15 cxlvii, 'i>S.
de l'Institut, qui concentre en lui l'autorité du corps tout entier, le soin d'unifier les opinions en cas de divergence (1 . Bernardin proteste avec énergie, au nom des principes. Comme un républicain de la bonne époque, il pense qu'en pareille circonstance on doit s"en remettre à l'Institut tout entier, qui décidera, à la majorité des suffrages : « que si cette discussion entraînait de trop violents débats et plus de deux séances, on passera à l'ordre du jour. La concorde vaut mieux que le savoir » (2).
Nous le voyons une autre fois remporter auprès de sa section et de l'Institut tout entier un réel succès pour son mémoire sur les contrefacteurs. C'était, nous le savons, une question qui, depuis longtemps, lui tenait au cœur : seul, il n'avait rien pu faire. Il voulait donc intéresser tout l'Institut à sa querelle, qui lui était commune avec tous les écrivains. Très habilement, il prépare le terrain : le 10 ventôse an VI (28 février 1798), il écrit à Sieyès pour lui demander une audience, et lui soumettre le mémoire qu'il doit lire à l'Institut : « les gens de lettres ses collègues n'ont pas moins besoin de ses lumières, de son expérience et de son crédit, que le Conseil des Cinq-Cents. Pour moi, je sens tout le prix de ses rares talents » (3). Sûr d'un pareil appui, Bernardin lit son mémoire, qui remporte un franc succès, et qui le mérite : le début est un modèle d'exorde par insinuation :
Citoyens collègues, prêtez-moi une attention favorable. Il s'agit de votre propre cause. Je vais vous entretenir d'un sujet qui intéresse les gens de lettres, les artistes, les savants, et en même temps les sciences, les arts et la littérature. Je vais vous parler des contrefaçons et des moyens d'y
(1) cxlmi, 06. — 2) cxlvii, 68. — (3) xcix, 48.
remédier. Quoiqu'un grand nombre d'entre vous soit en proie aux insectes qui dévorent les fleurs et les fruits du jardin des muses, et qui bientôt en consumeront jusqu'aux tiges, je vous citerai ma seule expérience, non pour vous occuper de mes intérêts personnels, mais pour exciter chacun de vous à embrasser l'intérêt commun par un exposé fidèle des brigandages que j'ai éprouvés, et dont chacun de vous a été ou doit être la victime (1).
Grâce à cette précaution oratoire, Bernardin peut satisfaire l'inclination qui le porte à parler au public de lui-même, de ses petites affaires, même les plus intimes ; il ne s'en fait pas faute : il établit devant ses collègues le bilan de sa fortune, et il le fait avec adresse, flattant les opinions, ou les attitudes, ou la vanité des membres de l'Institut (2). Pour le fond même de sa thèse, il a pleinement raison : il pose avec netteté, avec éloquence, le problème de la propriété littéraire :
Tout citoyen laisse pour héritage à sa postérité les fruits de son industrie, avec les fonds qui les ont produits, et un homme de lettres ne peut laisser à la sienne ceux de sa vie entière ! — Si son ouvrage est bon, il appartient, dit-on, à la nation qu'il éclaire. — A la bonne heure ! que la nation hérite de ses lumières, mais non de son revenu et de ses capitaux Quoi ! dix ans après sa mort ses études laborieuses appartiendront à tous, et ses enfants dépouillés à personne? Ils verront cependant s'élever à la ville et à la campagne l'hôtel et le château d'un éditeur fastueux, enrichi des veilles de leur père, tandis qu'ils resteront eux-mêmes sans asile ? Les descendants des Corneille, des La Fontaine, les veuves des Jean-Jacques futurs, iront mendier, comme nous l'avons vu dans l'ancien régime, quelque représentation gratuite à des acteurs, quelque pension viagère à des libraires, tandis qu'ils devraient trouver dans les travaux des chefs de leurs familles un revenu inépuisable comme leur gloire H ?
[1) xcvn, 183. — 2 xcvn, 183; xcix, 41-42. — (3) xcvn, 186.
Bernardin ne convainc pas tout le monde : Laplace, La Lande, Volney lui résistent (1). Mais, dans son ensemble, Plnstitut est séduit par l'éloquence, conquis par l'amabilité de Bernardin, car il nomme une commission prise dans les trois classes, pour lutter contre les contrefacteurs. Bernardin de Saint-Pierre en est le président (2).
C'est aussi dans une séance publique du 15 vendémiaire an IX (7 octobre i800) qu'il devait lire un curieux travail intitulé : « Expériences nautiques et observations diététiques et morales proposées pour l'utilité et la santé des marins dans les voyages de longcours » (3). LInstitut avait été consulté à propos de l'expédition autour du monde projetée par le capitaine Baudin (4). Bernardin avait voulu apporter son expérience personnelle à l'enquête commune. Très pratiquement, il conseillait au capitaine Baudin de lutter contre la léthargie qui s'empare des matelots dans les longues traversées, de les considérer comme des hommes et non comme des machines. Le temps seul ne permit pas de lire ce mémoire en séance publique 5) ; mais il avait été adopté par un arrêté de la classe (6).
On fait encore fort bon accueil à une motion qu'il présente en séance plénière sur l'utilité qu'il y aurait à ce que chaque classe communiquât à l'Institut, en même temps que la liste des candidats à un fauteuil vacant, les raisons qui l'ont déterminée à les proposer ; il termine ainsi son exposé : « Il appartenait à la section de morale de vous proposer une motion d'ordre sur l'élection future des candidats, parce que c'est un acte de justice, qui est elle-même une branche
1 i.xxxix, 66. — (2) i.vi, 1. — (3] xcvn. 275. - (4 xcix, 8-9. — (ô xcvn, 27ô. — (l) xc.ix, <S-i).
de la morale universelle, et que cette motion a pour but d'entretenir parmi nous l'esprit de fraternité. Elle a été adoptée unanimement par notre classe : nous vous prions de la mettre aux voix, afin qu'elle le soit par l'Institut tout entier » (1). Je ne sais si l'Institut fit bon accueil à une proposition si raisonnable, et contraire aux intrigues. Toujours est-il que les collègues immédiats de Bernardin lui avaient donné pleinement raison. En 1807, ils l'élurent président (2). Ils rendaient ainsi justice à sa valeur et à son caractère. Il défendait ses idées souvent avec passion, et attaquait celles de ses contradicteurs avec une certaine raideur, mais il savait au besoin ménager les personnes (3). Bernardin ne fait pas de concession de doctrine, mais il ne casse pas les vitres. C'est ainsi qu'il a procédé dans une séance mémorable, dénaturée par Aimé Martin (4). A en croire son inventif biographe, Bernardin, rassemblant en lui seul la foi aguerrie d'un Néarque et le zèle iconoclaste d'un Polyeucte, confesseur et martyr de la foi en plein Institut, aurait un jour tenu tête à tous les athées conjurés contrelui. Ce roman avait déjà para suspect à de bons esprits (o). Etablissons exactement la vérité, qui suffit à faire honneur à Bernardin de Saint- Pierre.
Il est chargé par ses collègues de faire le rapport sur les mémoires pour le prix proposé par la classe des sciences morales et politiques : quelles sont les institutions propres à fonder la morale d'un peuple (6) ? Bernardin prépare très soigneusement son travail: il en l'ait plusieurs brouillons très raturés (7). Sentant bien
(1 cxi.vii, 79. — (2 xcvin, 61. — (3) lxxxi, 21. — (4) Œuvres posthumes, p. lviii-lx ; Œuvres, p. 746-749. — (5) Picavet, Idéologues, p. 78. 214-216. — (6) î, 93. — ^7 cxlvii, 8-26; cix, 44;