‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 60 sur 69 · LXXIV · texte numérisé non relu

LXXIV

tice sont dans mon essence ; l'éternité est dans mes plans, etTinfini dans mes ouvrages (1). »

C'était dans une séance fermée qu il communiquait ce rapport destiné à une lecture publique. Quelquesuns de ses auditeurs pouvaient se croire visés par la péroraison où il raillait les orateurs diserts et les philosophes profonds ; une scène curieuse s'ensuivit, racontée par l'auteur lui-même, dans une de ses auto-biographies : « Bernardin s'engagea dans une discussion assez vive contre plusieurs de ses confrères qui voulaientlui faire retrancher quelques idées religieuses. Parmi les bonnes raisons alléguées par ces Messieurs, l'un, M. Morellet, lui disait qu'il fallait marcheravec son siècle ; l'autre, qu'il se ferait huer s'il prononçait seulement le nom de Dieu : celui-là était l'évêque Grégoire (2). Cabanis, qui n'avait point encore parlé, se leva tout à coup en disant que, puisqu'il n'y avait point de Dieu, il fallait enfin renoncer à parler de cette chimère. Bernardin de Saint-Pierre, qui jusque là avait cherché à défendre son rapportpar de bonnes raisons, se tourna vers ce nouvel interlocuteur, et lui dit avec indignation : — Ton maître Mirabeau, qui ne rougissait de rien, aurait rougi d'avoir parlé comme tu viens de le faire. — Puis il tourna le dos à l'assemblée en emportant son rapport » (3).

Mais il ne se considérait pas comme définitivement battu : rentré chezlui, ilcomposa lentement, avec beaucoup de ratures, un mémorandum sur ce dissentiment, et, à une séance postérieure, il lut la motion présentée par Martin comme une improvisation faite séance

(1) i, 93-94. — (2i Ce détail est bien surprenant : Bernardin, dictant ce récit à sa seconde femme, n'a-t-il pas été trompé par sa mémoire ? — (3) clx, 45.

tenante, et publiée avec une infinité de variantes dans le détail, avec une exactitude suffisante dans l'ensemble (1). Bernardin disait en terminant: « comme ils'agit de ma cause, je me retire, pour laisser une liberté entière à vos délibérations » (2).

Le vote de ses collègues ne le surprit probablement pas beaucoup : son rapport ne fut point imprimé dans les mémoires de l'Institut (3). La rupture avec les idéologues s'ensuivit, plus nette que sa brouille avec les encyclopédistes d'antan, parce que les temps étaient à la violence, parce que les adversaires de Bernardin étaient plus intolérants que d'Alembert et ses amis, au dire de notre héros; il accusait un de ses collègues, dans une discussion sur les limites du pouvoir paternel, d'avoir proposé, « de sang-froid, de donner au père la liberté d'exposer ses enfants et même de les tuer. Il n'y eut que de bien faibles mumures contre une aussi horrible proposition » (4).

C'était maintenant à l'Institut, entre Bernardin et le parti des athées, une guerre déclarée, guerre où il fut vaincunon par les raisonnements, mais par le nombre : « C'est bien en vain que je me suis souvent opposé de vive voix et par écrit à leur système affreux: je n'ai fait qu'exciter leur haine. Aussi il n'y a pas une ligne de moi dans tous leurs gros volumes. Je m'en glorifie. La haine des méchants m'a valu l'amour des gens de bien » (5). Comme toujours, l'intoléranceappelle l'intolérance ; persécuté pour ses croyances spiritualistes, Bernardin en conclut que, dans les élections, il doit tenir compte des opinions religieuses des candidats : à l'un d'eux qui lui demande son suffrage, dans une élection où il y a plu-

(1) Œuvres posthumes, p. lix. — (2) cm, 4-5. — (3) clx, 45. — 4 xxxvi, 1. 2, f. 12. — (5) xxxvi, 1. 2, f. 12.

sieurs concurrents, il répond : « Soyez persuadé qu'après avoir suivant ma conscience examiné leurs titres, je donnerai de préférence mavoixàcelui "quijcroitenDieu, persuadé que c'est sur cette croyance que repose tout talent utile et toute vertu durable » (1).

C'était donc un déiste convaincu, sachant défendre hautement sa croyance : n'en faisons pas dès ce moment-là un catholique, comme l'a tenté Martin. Le temple où Bernardin célèbre la gloire de Dieu n'est pas l'église : il l'indique lui-même dans un passage curieux de son mémoire sur les contrefacteurs : « En parlant de la gloire des gens de lettres, c'est bien moins ma cause que j'ai voulu défendre que les intérêts de mes enfants et des vôtres. Ma réputation n'est qu'une petite flamme agitée par tous les vents. Comme tant d'autres flammes éphémères, elle ne durera peut-être pas plus que celle demes jours. Si elle a attiré quelques regards de mes contemporains, c'estque je l'ai allumée dansles carrefours et les mauvais pas de la vie aux pieds de l'image sainte et à jamais révérée de la nature » (2). Chateaubriand eût mis le mot qu'on attendait : de la Vierge. Mais Bernardin n'est pas encore catholique. Il n'en est pas moins persécuté comme déiste.

Il fut surtout très discuté comme naturaliste. Son système favori de la fonte des glaces du pôle, et de l'influence de ce phénomène sur les courants, les marées de l'Océan, qu'il soutenait depuis près de vingt ans envers et contre tous, presque seul ; qui tout au plus avait fait hésiter un instant Buflon ; ce fameux système qui lui avait fait perdre tant d'encre, de temps et de patience, ne plaisait guère aux véritables savants

(1) cvn, 67. — (2] xcvh, 186.

de l'Institut (1). Ce fut là sa seconde et grande querelle, plus personnelle et plus vive que la première. Un professeur d'hydrographie de la Rochelle était venu lire un mémoire sur la marée dans la Charente : « Il avait vu, de ses yeux vu, les rayons de la lune attirer, dans les grandes marées, les eaux de la Charente, et les élever de plus de quinze pieds au-dessus du niveau des prairies voisines. Mon premier mouvement fut de rire, d'entendre tant d'absurdités en si peu de mots. Il me semblait voir le miracle des eaux d« la mer Rouge soulevées en l'air par Moïse pour faciliter la fuite des Israélites. Mais quand je vis ces absurdités applaudies, mon amour pour la vérité s'en indigna » (2). Son indignation prit la forme d'un mémoire, en fructidor an X (août 1802), présenté à l'Institut, sous ce titre : « Observations lues dans la classe des sciences morales et politiques, contraires au système de la gravitation de la lune sur l'Océan » (3). Il s'élève surtout contre son confrère-associé, Romme, qui soutenait que, dès l'an IX, Laplace avait réfuté les théories de Rernardin d'une manière péremptoire. Le mémoire lu, on discute. Bougainville, interpellé parles adversaires de Bernardin, semble bien lui donner tort : « Aussitôt des rires moqueurs s'élevèrent de la part de mes antagonistes, et surtout de l'un d'entre eux, Desmarest le minéralogiste, qui ne parle jamais, mais qui a le rare avantage de rire en faux-bourdon. Il aurait sans doute été rappelé à l'ordre par notre honnête président, si le bruit d'une sonnette pouvait arrêter celui d'une cloche. Je fus donc forcé de me taire, ne pouvant plus parler » (4).

;1 clxiii, 1 ; iv, 35; clviii, 7; clxii, 186, 185. — 2 m, 11. — {3) cxlvii, 80-83. — 4 cxi.vii, 81.

La scène est comique, et Bernardin se donne le beau rôle : il convient d'ajouter que, cette fois-là, il avait été très agressif : il reconnaît lui-même qu'il avait cherché dans son arsenal quelque flèche pour percer les théories adverses (1) ; il avait trouvé ce trait, qui est en effet assez piquant : il avait parlé à ses chers confrères de l'amour que la plupart d'entre eux portaient à la vérité (2). Bernardin nous a raconté lui-même l'effet produit par sa communication scientifique et surtout par ses sarcasmes : « Après cette lecture, la classe resta dans un profond silence. Il fut interrompu par son secrétaire, le citoyen Ginguené .. Il me dit qu'il y avait dans ce que je venais de lire quelques traits qui semblaient ne pas s'accorder avec la bonté naturelle de mon caractère. Je lui répondis que mes ennemis ayant cherché plus d'une fois à faire passer cette bonté pour faiblesse, j'avais voulu leur faire voir que je savais pincer ceux qui cherchaient à m'étouffer ; qu'au surplus je n'avais fait contre eux qu'une guerre défensive... Cependant, satisfait d'avoir réduit mes antagonistes au silence par la seule force de la vérité..., je me contentai de dire à la classe que j'étais prêt de retrancher de mes observations tout ce qui ne m'était que personnel, si elle le jugeait à propos. Mais personne ne me répondit » (3).

Ce silence n'était pas de lfacquiescement, quoi qu'en pensât Bernardin, mais une désapprobation. Dequelcôté était lebon droit?C'est difficile à dire. De quel côté venait l'agression ? Peut-être des deux côtés à la fois. A coup sûr c'était la guerre, et Bernardin prétendit que c'était lui qui en avait payé les frais. Obligé, comme ses collègues, le 24 germinal an X (14 avril 1802), de démé-

(1) en. 11. — (2 cxlvii, 83. — 3 cxlvii, 83.

BERNARDIN DE SAINT-l'IERRE 22

338 BERNAKDIN DB SATNT-PIERRE

nager du Louvre qui allait recevoir une autre affectation, il se plaignit d'être le seul à ne recevoir que 60O livres d'indemnité de loyer, tandis que les autres touchaient 1200 livres (1). Pourquoi ? 11 ne comprend pas. Quelque temps après, il va à la trésorerie toucher sa pension de 250 livres par mois ; elle lui avait été accordée parla Révolution pour remplacer ses pensions royales et le dédommager de la perte de l'intendance du Jardin : on lui annonce que cette pension a été réduite de cinquante livres par mois (2). Cette fois il croit comprendre, et il riposte, d'abord par une insinuation : « Je me garderai bien d'accuser des confrères fort riches d'avoir exercé une pareille vengeance à l'égard d'un père de famille qui n'avait d'autre tort avec eux que de leur avoir proposé des difficultés qu'ils n'avaient pu résoudre. Je ne suis ici qu'historien : les objections que je leur ai proposées et la diminution de mon secours annuel sont de la même décade » (3). Puis c'est l'accusation directe, dans un prospectus annonçant une nouvelle édition de ses œuvres : « Ce sont mes ennemis qui opèrent tous ces changements. Ils remuent la terre et les enfers pour perdre un homme qui ne croit pas à leurs systèmes et qui croit en Dieu. Mais les rats ont beau creuser des souterrains au pied d'une tour, ils ne feront jamais tomber des créneaux le nid de l'hirondelle » (4).

L'image est gracieuse, mais la pensée est injuste. Repris par sa monomanie de la persécution, Bernardin est vraiment bien prompt à voir dans ses contradicteurs des ennemis, et dans ses ennemis des persécuteurs. Son antipathie de jeunesse pour les corps

(1) xvi, 17: lxxviii, 30; cxi.vii, 83. — 2 cxlvh, 83. — 3 lxxiy, 18. — (4) cxlvii, 83.

savants reparaît; il exhale ses rancunes dans cetapologue : deux perroquets s'aimaient d'amour tendre : l'un deux, pris par les hommes, reconquiert sa liberté, retrouve son frère, et lui raconte que les hommes sont grands, qu'ils savent tout, qu'ils ont tout créé, le feu, l'air, l'eau, et même Dieu : moi aussi, dit-il, je sais tout maintenant, car j'ai été dans une académie. — Va, dit le sauvage, parmi les savants tu es devenu un grand imbécile » (1).

Cette rage contre les académiciens aurait dû lui faire déserierles séances de sa classe ; mais Bernardin avait aussi des compensations. Plus d'une fois ses collègues purent remarquer qu'il s'absorbait à écrire, la figure épanouie : un idéologue indiscret qui se serait penché sur son épaule, aurait pu voir que ce bon vieillard consolait, avec une affection toute paternelle, une citoyenne Désirée, très digne de pitié : « Je vous écris, mon amie, dans le cours de notre séance, pour en dissiper l'ennui. Que de maux vous avez déjà éprouvés ! le sentiment de vos peines redouble pour vous celui de mon attachement. Je vous aime, non seulement parce que vous êtes très aimable, mais parce que vous avez été très malheureuse. Quand pourrai-je apporter un terme à vos maux » (2) ?

Etait-ce bien par pure fraternité que Bernardin aimait la citoyenne Désirée ? Etait-ce simplement par « sensibilité «> que le membre de l'Institut occupait les loisirs d'une séance à consoler une infortunée, suivant sa devise : Miseris succurrere disco ? C'était un veuf consolable, qui cherchait une consolatrice. Desmarest le minéralogiste eût fait sonner son énorme rire, s'il avait pu se douter qu'en pleine séance de l'Institut, défi) xi, 28. — (2) cxlv, 54.

daignant de combattre l'athéisme ambiant, Bernardin était en train de rédiger une demande en mariage :

Mon amie,

J'ai besoin d'une compagne qui m'aime par vertu, qui s'intéresse à mes chers enfants, et leur donne une éducation dont ils commencent à manquer. J'ai besoin d'aimer un objet aimable, sensible, qui ait été instruite par le malheur, qui reçoive mes consolations dans ses peines, et qui m'en rende à son tour.

Je voudrais vous exprimer tout ce que vous inspirez, mais le lieu où je suis, et les ressouvenirs qu'il me rappelle, troublent les sentiments que vous me faites naître. Ce n'est point avec mon esprit que je dois vous écrire, c'est avec mon cœur. Que Dieu vous donne le bonheur que je souhaite pour moi-même. Je vous regarde comme le plus beau don qu'il puisse me faire sur la terre. Je vous embrasse de tout mon cœur (1).

(1) cxlv, 54.

Page 1