‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 62 sur 69 · CXLIV · texte numérisé non relu

CXLIV

vieillard aux longs cheveux blancs avait le cœur toujours jeune : il distingua vite, parmi les grandes, la citoyenne Désirée Pelleporc : elle avait vingt ans, 43 ans de moins que son futur mari. Elle était fille du comte Anne-Gédéon de la Fite de Pelleporc (1). Cette jeune fille promettait beaucoup : elle tint toutes ses promesses (2). C'était une femme de tête, énergique, décidée (3). De plus, et surtout, elle avait un vif sentiment de ses devoirs, et un excellent cœur, comme nous allons le voir.

Elle fut conquise très vite par cet étonnant Bernardin qui a prolongé, d'une façon presque unique, non pas la saison où l'on aime, mais le temps où l'on est aimé. Elle commença par la confiance : elle écrivit à celui qui lui semblait devoir remplacer son père disparu, un billet qui troubla singulièrement le cœur de Bernardin ; le 7 prairial an VIII (27 mai 1800), il envoyait « à la citoyenne Désirée Belport » une lettre où, toujours romanesque, il lui indiquait un moyen de correspondre avec lui sans se compromettre : qu'elle lui raconte son histoire sous des noms supposés (4). La lettre est tendre, d'une galanterie raffinée : rarement la modeste Félicité s'était vue à pareille fête. Jamais non plus Bernardin ne s'était vu à pareil régal : une jolie fille, d'infiniment d'esprit, qui lui confie ses secrets, qui lui laisse voir sa tendresse, et. qui lui en donne une preuve très délicate en montrant de l'affection pour la petite Virginie, lui écrit des lettres qui enthousiasment

(1) Lieutenant-colonel Largemain, Revue d'histoire littéraire de la France, 1902, p. 448 et suiv. — M. le colonel Largemain vient de publier dans cette Revue, 1903, p. (Î4 et suiv., un certain nombre de lettres du second mariage. Cela me permettra de raccourcir mes citations. — (2' cxxxix, 32; ci.vii. 32; cf. Journal de l'Empire, n° du 14 mars 1814; clxiii, 34. — (3) eu, 1.2, f. 46. — i4 cxlv, 61; cf. lieutenant-colonel Largemain, Revue, 1903, p. (547-(>48.

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Ducis. Il y aurait là de quoi transporter un amoureux de trente ans, et Bernardin a dépassé la soixantaine 1 Il voudrait être un peu encouragé : la citoyenne Maisonneuve l'a engagé à venir passer une journée à la pension : mais l'invitation officielle de là directrice ne lui suffit pas :

Que dois je répondre à M»'e de Maisonneuve, trop aimable Désirée, lui écrit-il le 30 thermidor an VIII (18 août 1800; ? Si je ne lui réponds pas, je manque à la bienséance, et à la discrétion si je lui dis mes raisons, ou à la vérité, si je les lui dissimule... Donnez-moi un bon conseil.

Ma Virginie a eu un accès de fièvre de 29 heures, à la suite duquel il lui a poussé deux dents de 7 ans. Je vais envoyer mon petit Paul lui tenir compagnie chez sa bonne maman à la campagne. J'ai été indisposé par ces grandes chaleurs, et je le suis encore un peu. Vous voyez que je vous fais part de tout ce qui me regarde comme si vous deviez y prendre quelque intérêt. Adieu, mon aimable Désirée, je vous embrasse comme une fille d'un baiser paternel. Agréez mes vœux pour votre bonheur (1).

Dans cette lettre, tendre et digne, où Bernardin n'oublie pas son âge et ne cache pas ses cheveux blancs, il y a un mot qu'il faut souligner : « vous avez passé par les épreuves d'une passion qui aurait dû vous rendre heureuse » (2). Désirée avait donc eu un roman, très honnête à coup sur : elle avait été frappée au cœur, et la blessure n'était pas encore guérie complètement : le 5 fructidor an VIII (23 août 1800), Bernardin revient sur cette histoire que nous ignorons, et qui excite sa jalousie :

Vous pensez toujours à l'infidèle que vous aviez choisi. Cependant l'équité, les lois, la religion même, vous permettent de l'oublier, puisqu'il vous abandonne. Il vous a rendue

(1; cxly, 64-65. — '2)cxLv, 64.

malheureuse : ne craignez-vous pas de me rendre malheureux à mon tour, moi qui, aussi, vous ai choisie au milieu de toutes vos aimables compagnes ? J'en ai pu trouver quelquesunes de dignes de mes recherches, mais aucune ne m'a intéressé sous autant de rapports que vous (-4).

Ce ton impérieux et tendre vainquit les dernières résistances de la jeune fille, et Bernardin écrivit à Désirée une demande en règle, où il spécifiait bien qu'il ne demandait sa main que si son cœur était désormais entièrement libre de tout souvenir :

Mes enfants ont besoin d'une mère, et vous d'un père, sensible Désirée. Vous aimez mes ouvrages, et moi votre personne. Votre fortune est médiocre, et la mienne aussi. Votre cœur, comme 13 mien, est rempli du sentiment de la divinité. Voyez si nous ne pourrions pas rapprocher ces convenances. Vous feriez mon bonheur. Mon âge, je le sais, est disproportionné au vôtre. Mais le jeune chèvrefeuille pare de ses fleurs le tronc d'un vieux chêne, et le chêne à son tour le protège contre les tempêtes. Si vous avez disposé de votre cœur, je n'ai plus à vous témoigner que de l'estime et du respect ; mais s'il est libre encore, répondez-moi : cette correspondance sera plus touchante que celle qu'imaginent entre elles vos ingénieuses compagnes. Pour vous, qui aimez à feindre le bonheur de la maternité, songez que je mets mon Paul et ma Virginie sur vos genoux, et leur père à vos pieds (2).

La réponse de Désirée n'est pas douteuse ; restent les parents. Bernardin va voir Mme de Pelleporc qui le reçoit très bien ; du reste, elle est prévenue en sa faveur : « votre maman me dit que vous m'aviez dépeint à elle comme un dieu » (3). Quant au comte de Pelleporc, il y avait beau temps qu'il avait disparu : aussitôt la loi du 20 septembre 1792 votée, les deux époux avaient divorcé ; puis le comte avait émigré, était revenu en

(1) cxlv, 62. — (2) lxxviii, 36. — (3; cxlv, 58.

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France, avait mené une vie d'intrigues, etc. (1). N'importe, on ne doit pas le négliger : Bernardin conseille à sa fiancée de demander le consentement paternel (2).

En règle désormais, et n'ayant plus qu'à faire sa cour, Bernardin est pris tout à coup d'une timidité, nouvelle chez lui. Toujours ardent sous ses cheveux blancs, il s'emporte, reçoit une rebuffade, et s'arrête, tremblant (3). Son attitude mélancolique, rappelant un peu le vieux Don Guritan près de sa jeune reine, ne dure pas. Bernardin entreprend en règle la conquête complète de sa fiancée, avec sa longue expérience d'amoureux (4). Parfois il est brutal, et souvent impérieux. Il ne se rabaisse pas aux puérilités, aux servilités de l'amour sénile. Il aime, mais il veut être aimé. Ce n'est plus le soupirant suranné de Marie de Xeubourg, mais bien le noble duc, Ruy Gomez de Silva, criant son amour à Dona Sol, presque dans les mêmes termes (5).

Enfin ils se marient. Démarche qui paraîtra peut-être bizarre, Bernardin, en faisant part à Mme Didot de cette seconde union, l'invitait en même temps à assister au dîner de noces, dans l'intimité (6) ! Cette fois, il se mariait à l'église : nous avons la note des frais qu'il a» payés : 172 francs (7).

Après le mariage, le ton des lettres ne change pas ; tout au plus l'amour satisfait trouve-t-il des formules plus tendres, presque enivrées. Mes lecteurs, et surtout mes lectrices, ne me pardonneraient pas d'abuser

'1) Colonel Largemain, Revue, 1902, p. 448, sqq. — (2) cxlv, 27- 28; cf. colonel Largemain. 1903, p. (>.">0. — (3; cx^v, 27-28; cf. Largemain, p. 650. — 4 cxlv, 54-55 ; cf. Largemain, p. 651. — (5) cxlv, 80; cf. Largemain, p. 652. — (> cxlv, 127. — '1) en, 1. 3, f. 39.

de ces lettres intimes, d'en tirer des citations piquantes ou pimentées.

Quelquefois l'homme de lettres apparaît un peu trop à notre gré : « songe, lui dit-il, que tu es mon Héloïse » (1). Ou encore : « j'ai ma Dulcinée, qui me fait soupirer jour et nuit par son absence » (2). Ceci surtout : « je sens que tu me manques, comme Eurydice à Orphée, au lever du soleil, et encore plus à son coucher » (3). Du reste, cette note est bien rare, car j'ai tout cité. La passion éclate là toute pure : rajeuni par la jeunesse de sa femme, Bernardin lui parle de sa tendresse avec une sorte d'épanouissement, avec une gaîté nouvelle chez lui : il termine ainsi une lettre du 3 novembre 1807 : « Adieu, mon secrétaire, mon bibliothécaire, ma jardinière, ma cuisinière, ma gardemalade, l'institutrice de mes enfants, mabianchisseuse, et pour tout dire en un mot, ma femme » (4). Il est fier de celle qu'il a choisie, dans sa vie intime, et en public : le 4 juillet 1809, il va voir la reine d'Espagne : « il y avait Mme Rœderer, qui a admiré ta jolie figure sur ma tabatière » (5).

Son amour pour Désirée s'étend à toute sa belle famille. Il suffit qu'on touche de près ou de loin à sa femme, à quelque titre que ce soit, pour pouvoir compter sur lui ; il est aux petits soins pour l'ancienne maîtresse de pension : s'il reçoit un coupon de loge, vite il offre une place à Mme de Maisonneuve (6). Lui envoiet-on un brochet ? il invite la « bonne amie » de Mme de Saint-Pierre à venir en manger sa part (7;. Il n'a pas épousé seulement Désirée, mais encore toute sa famille : il recommande au premier consul un de ses

fl) cxlv, 87. —(21 cxlv, 31. — 3 cxcv. 1-2. — 4 cxlv, 91. — 5 cxcv, 1-2. — (6j cxlv. 37. — (7 xcix, 51.

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oncles (1) ; il cherche à faire rentrer au service son jeune beau-frère, officier réformé (2). 11 s'efforce de faire nommer à Saint-Denis, comme dame de seconde classe, sa belle-mère (3). On voit à quel point il aime sa femme, rien qu'à sa façon de dire : « la bonne Mme Pelport » (4). La vie n'est plus pour lui qu'un concert de tendresses harmonieuses : « je pense que ta mère, nos enfants, et toi, êtes en bonne sauté. Embrassez-vous tous comme mes enfants » (5). A partir de ce mariage, Bernardin vit dans un perpétuel ravissement. Pour la chose la plus simple, la plus insignifiante, il a des explosions de bonheur : « cher ange delà Providence, j'ai reçu... » quoi ?quellepreuve d'amour ? - «... la clef que tu m'as renvoyée » (6). Mais le « cher ange », qu'éprouvait-il au fond du cœur ? Désirée était l'objet d'un vrai culte : en retour, quel genre d'affection éprouvait-elle pour son vieux mari ? Ce n'était pas un de ces sentiments composites, comme on en voit dans les mariages disproportionnés, où l'habitude, la résignation, le sentiment du devoir, la piété, l'instinct de protection maternelle, la reconnaissance pour l'aisance dont on jouit, l'orgueil qui pousse à dissimuler les déceptions, s'unissent pour assurer le train-train de l'existence. Non seulement Désirée avait une tendresse quasi filiale pour celui qui aurait pu être presque son grand-père, mais elle éprouvait pour lui toutbonnement de l'amour, et du meilleur : un véritable amour conjugal. Il suffit pour s'en convaincre de lire ses lettres, où l'on n'a pas besoin de faire des coupures, comme dans les billets brûlants de Bernardin : « Les jours de ton absence sont bien longs.

1 lxi, 103. - i2 xliii, 23. — (3) cxlv, 122. — (4) xux, 53; cxi.v, 39. — 3. xcix, 60. — (6) cxlv, 37.

Je suis triste. Le temps ne vole plus quand tu es loin de moi. Adieu, mon bien-aimé ! Bonne santé, et amour pour ta femme » (1). — « La vie m'est ennuyeuse sans toi » ("2). Je pourrais multiplier ces citations. Mais des formules de tendresse, si tendres qu'elles soient, ne peuvent donner la note juste de cette correspondance, ainsi découpées. Il faudrait imprimer les lettres de la jeune femme in extenso. Nous pourrions les lire sans scrupule, car n'est-ce pas Désirée elle-même qui a légué à la bibliothèque du Havre tous les papiers de son mari, qui contenaient sa correspondance à elle ? Mme de Saint- Pierre a eu raison, même pour son propre compte : dans ces lettres, on la voit tout entière, cœur et âme ; on voit combien les affaires d'intérêt tenaient peu de place dans sa vie, à côté des choses du cœur : à lire ces pensées fines et profondes, on se dit qu'elle était bien la compagne intellectuelle de l'écrivain. On la voit se dresser, jeune et robuste, près de celui qui s'appuie sur son bras, protecteur et protégé : on comprend que Bernardin charmé lui ait écrit un jour : « Jeune Aurore, tu dis plus de tendresses à ton vieux Tithon, que jamais Mme de Sévigné n'en a dit à sa fille » (3).

Cette tendresse exaltée entre la jeune femme et son vieux mari, pour singulière qu'elle soit, est très explicable. Les lois de la nature étaient satisfaites, puisque Désirée était devenue mère vers octobre 1802 : elle était fière de cet enfant auquel, par un raffinement d'amour, elle avait voulu donner le nom de l'époux qu'elle aimait :

« Dans six semaines, il fixera ses yeux sur son papa; dans six mois sa petite langue commencera à bégayer

(1) cxciv, 27. — (2) clviii, 34-35. — (3) Dans Nodier, Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, p. 115-116.

son nom ; dans quatre ans il te paraîtra aussi charmant que Paul. Tu en aimeras mieux sa mère, et sa mère te chérirait encore davantage, si déjà tu n'avais pas toute la tendresse de son cœur.

« Désirée, épouse et mère de Bernardin » (1).

Que de tendresse ! que d'orgueil maternel, avec une toute petite pointe de jalousie pour les enfants de l'autre ! Aussi, comme elle le « couvre de ses ailes », inutilement du reste ; l'enfant mourut dans sa deuxième année (2). Elle annonce cette mort à sa belle-sœur Catherine, dans une lettre très tendre, malgré les bizarres rebuffades de la vieille fille aigrie par l'âge, l'isolement, la maladie (3). Cettelettre est d'une bonté presque héroïque : en deuil de son propre fils, Désirée eut le mérite rare, exceptionnel, de reporter sa tendresse inassouvie sur les enfants du premier lit. Dès le lendemain de son mariage, elle avait été pour eux une véritable mère, et Bernardin lui écrivait alors : « Notre petit Paul, notre Virginie, me paraissent encore plus aimables depuis que ton amour pour eux paraît s'accroître » (4). Après la mort de son petit Bernardin, elle les aima encore davantage. Il y a d'elle des lettres à Virginie, élève d'Ecouen, qui ne seraient pas plus tendres, plus maternelles, si elles étaient signées Félicité (5); c'était bien un amour filial que Virginie éprouvait pour sa seconde mère (6).

Telle était la femme, supérieure comme cœur et comme intelligence, qu'avait épousée Bernardin. Leur correspondance, d'une ardente tendresse, remplit tous

(1) clviii, 34-35. — (2) Lettre de Bernardin, du G floréal an XII (27 avril 1804,, cxlv, 58. — 3) cxlv, 74-75 ; cf. Largemain, Revue, 1903, p. 660-661. — (4i cxv, 36. - 5 cxlv, 114, 115, 113.— (6) clvii, 55.

les moments de leurs courtes séparations. Elle nous permet de connaître la vie familière de leur ménage, et cela nous intéresse, parce que c'est un intérieur d'artiste.

Bernardin avait abandonné à sa femme tout le souci des comptes, des affaires courantes, tout en s'excusant de lui confier ainsi la prose de leur vie (1). Il cherchait en revanche à lui rendre agréable sa maison, à embellir pour elle les plus petits côtés de l'existence journalière (2) . S'il la prie de s'occuper de faire déplanter un arbre du jardin, il la paye aussitôt d'un mot aimable : « c'est une entreprise digne de Sémiramis etdetoi »(3). 11 garde, dans la familiarité de tous les instants, un ton de courtoise déférence : lui remet-il une liste de petites courses à faire, il écrit en tête : « commissions dont Mrae Bernardin de Saint-Pierre a bien voulu se charger pour obliger son mari » (4). Faut-il changer d'appartement ? Il en visite, mais il n'arrête rien : « J'attends ton retour, chère amie, pour conclure. Aucun logement pourrait-il m'être agréable, s'il ne te plaisait pas ? Nous suivrons tes conseils en tout. Ce sont des ordres pour moi », lui écrit-il galamment, le 8 floréal an XIII (18 mai 1803) (5). Il veut que Désirée se sente bien la maîtresse de la maison, et qu'elle se plaise dans son intérieur: lui qui connaît la valeur de l'argent, il achète en juin 1807 quatre orangers, pour 150 livres : » Sais-tu pourquoi ? C'est que je ne trouve rien de trop beau pour décorer un lieu que tu aimes » (6).

Cette déférence est- elle une abdication ? Oh ! que non pas ! Il lui indique doucement, mais fermement, les progrès qu'elle pourrait faire : par exemple, elle a trop

(1) cxlv, 33. — (2i cxlv, 47. — (3) cxlv, 57. — (4) cxlv, 30. — (5) cxlv, 50. — (6) cxlv, 70, 71.

l'empire 3.j1

bon cœur, et ne sait pas résister aux quémandeurs : Bernardin lui démontre que les fourmis ont du bon, et que les cigales devraient se mettre à leur école (1).

Une fois, une seule fois, leur ciel bleu fut troublé par un orage sérieux. La fermeté de Bernardin devint un instant de la sévérité, et triompha. Sa charmante femme n'avait qu'un défaut, mais elle l'avait bien : elle était emportée, et se mettait dans de superbes colères : même pendant leurs fiançailles Bernardin avait eu à subir une gronderie (2). Une autre fois, en plein mariage, il essuie une nouvelle bourrasque qui le réjouit : à l'emportement de Désirée il répond par un marivaudage enflammé (3). Sa galanterie masque-t-elle son esclavage ? Bernardin paye-t-il les sourires de sa femme par des sacrifices de dignité ? Il s'incline volontiers devant une colère de sa femme, à condition de rester au fond le maître : un jour, pendant un de ses voyages, sa maison d'Eragny avait été bouleversée par Désirée, qui n'avait suivi ses instructions en rien, pas plus pour les grandes choses que pour les petites. Mnie de Pelleporc avait appris innocemment à Bernardin ce qui se passait, sans se douter de la colère froide qu'elle allait exciter dans le cœur de son gendre. Celui-ci mit de côté sa plume de cygne, sa plume d'amoureux, et prit sa bonne plume de bataille pour rédiger l'ultimatum suivant : « Madame, il parait qu'il faut que j'aille incessamment à Eragny pour voir les travaux de ma maison. D'après les récits de Mme Pelport, on a gâté mon vestibule. » Puis il énumère six demandes qu'il a faites avec insistance sur six points particuliers : « On a fait tout le contraire, et quand on a vu que je voulais entrer sur ces divers points en

(1) cxlv, 35. — 2 cxlv, 27-28. — i,3 cxlv. 40.

éclaircissements, on m'a répondu avec un tel emportement que maintenant je suis convaincu que je ne suis plus le maître dans ma campagne, qu'elle ne convient plus à ma tranquillité, et que je n'ai rien de mieux à faire qu'à la vendre ou à la louer incessamment (1). » « Bien rugi, vieux lion ! » aurait-on dit dans le Cénacle. D'une façon moins romantique, constatons que cet amour de vieillesse n'a ni diminué ni dégradé Bernardin : au contraire, cette passion suprême a été un renouveau pour son intelligence, son cœur, et sa force créatrice.

Le caractère un peu sombre du penseur en est tout égayé. Son esprit rajeunit (2). Cette bonne humeur, nouvelle chez Bernardin, lui fait accueillir avec une sereine indifférence les petites misères de la vie, et jusqu'aux mauvaises nouvelles : sur le revers d'une lettre où sa sœur lui donne d'affreux détails sur une maladie répugnante qui la persécute, il écrit une comparaison entre les mois du calendrier républicain et les différents âges de la vie : pluviôse est « entouré de brumes, de vents tempétueux, de neiges et de vents gémissants, comme un enfant au maillot ne fait entendre que des pleurs et des soupirs » (3). Son humour se réveille, et aussi sa fraîcheur d'imagination : songeant à sa femme et à lui-même, il se compare à « un vieux chêne battu de toutes les tempêtes de la vie », mais « le jeune chèvrefeuille couvre son écorce de ses rameaux fleuris » (A).

Son amour n'affaiblit pas sa force intellectuelle : Bernardin se plonge dans ses travaux avec une sorte d'ivresse, de bien-être physique, de parfait équilibre :

(1) xlix, 29. — (2 cxlv, 42; xcix, 35. — (3; cxlii, 1. 3, f. 86. — (4) lxi, 113.

l'empire .'j.j.'i

il se reprend même à ses élucubrations scientifiques, à son fameux système des marées : « C'est, après toi, ce que j'ai de plus cher », écrit-il à sa femme le 2 novembre 1812 (1). Heureusement, il a repris ses besognes littéraires : le 24 novembre 1807, il prononce un discours à la séance publique de l'Institut, qu'il préside : sa femme l'avait d'abord lu et corrigé (2). Elle est son conseil, son censeur intime, très averti, et bien obéi : elle est son premier public : c'est pour elle qu'il réserve le meilleur de son inspiration : le 26 juin 180)5, dans une longue lettre qui remplirait deux pages de ce livre, il lui énumère toutes ses occupations à Paris, les invitations qui pleuvent, même du palais impérial, et il termine par cette jolie comparaison : « Mais que deviendront nos anciens projets de solitude champêtre ? Comment, au milieu de tant d'écritures à répondre, et de visites actives et passives, pourrai-je mettre au net quelques pages de mes anciennes et nouvelles études? Je suis comme le scarabée des blés, vivant heureux au sein de sa famille, à l'ombre des moissons; mais si un rayon du soleil levant vient à faire briller l'émeraude et l'or de ses élytres, alors les enfants qui l'aperçoivent s'en emparent, et, l'enfermant dans une petite cage, l'étouffent de gâteaux et de fleurs, croyant le rendre plus heureux par leurs caresses qu'il ne l'était au sein de la nature (3). »

Dans ce joli coin de nature qu'il a su s'arranger à Eragny, il est heureux : étant heureux, il travaille, il

1 \<;ix. 51. — 2 <;xix, 2li; cxlv. 41. — 3] cxcv, 3-4. En marge de ce morceau, Martin écrit au crayon: bon, bon à prendre. Il le prend en effet, et le transporte, avec quelques inexactitudes, dans une autre lettre, probablement faite de pièces et de morceaux, avec laquelle il s'accorde mal. Corr. III. 296. Cf. Colonel Largemain, Revue, 1903, p. 670.

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jette ses derniers feux : cet éclat d'un beau soleil couchant est un rayonnement d'amour. Bernardin a très nettement conscience qu'il doit ce « plus de lumière » à Désirée (1).

Ce n'est pas seulement son talent qui subit cette domination bienfaisante et toute-puissante. Le cœur même du misanthrope est réformé. Il ne voit plus l'humanité en laid, ce qui était une erreur, ni en beau, ce qui serait une illusion contraire : il la voit telle qu'elle est, avec une tendance à exalter ses beaux côtés ; en voici un témoignage naïf : il perd sa clef : un commissionnaire la rapporte, et refuse tout pourboire : « Il y a partout des âmes généreuses », écrit-il à la bonne fée qui l'a transformé (2).

Sur un point plus intime encore, l'irrésistible influence de sa femme se fait sentir, doucement mais profondément. Elle était croyante, non pas en déiste, à la façon de Bernardin, mais en bonne chrétienne. Le catholique Ducis trouvait dans ses lettres une philosophie profondément religieuse (3). Cette piété avait frappé également Bernardin ; au début de leurs fiançailles, il lui disait : « Votre cœur, comme le mien, est rempli du sentiment de la divinité » (4). L'intimité s'accroissant,il lui écrit le 10 brumaire an IX (2 novembre 1800) : « Prie Dieu pour moi, comme je le prie pour toi. Je lui demande qu'il nous lie de chaînes éternelles » (5). Quelque chose est changé dans la vie morale de Bernardin, tout au moins dans le ton de ses paroles quand il parle de Dieu : consolant une de leurs amies, qui vient de perdre son mari, il lui dit qu'ils ont un ami de plus au ciel (6). Un catholique ne s'exprimerait pas

(1) ccix, non folioté ; cf. Largemain, p. ()(>(>-(>(i7. — (2) cxlv, 33. — (3) cxlv, (j — (4) Lxxxvm, 36. — 5' cxlv, 80. — 6) cxli, 15.

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autrement. — Mais, dira-t-on peut-être, certains déistes parlent presque comme des chrétiens. — Voyons donc comment agit le mari de Désirée. Peu de temps après son union, le 4 décembre 1800, il fait baptiser, à l'église de Saint-Jacques du Haut-Pas, le même jour, ses deux enfants, Virginie qui a cinq ans passés, Paul qui a vingt et un mois. Après six ans de mariage, il loue à l'église d'Eragny quatre places pour sa femme, ses enfants et lui (1). Donc, personnellement, il est redevenu catholique pratiquant en 1806. Sa conversion nous intéresse surtout au point de vue de sa doctrine publique, des œuvres qu'il termine en les remaniant : cet esprit nouveau va-t-il apparaître dans V Amazone ?

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