L AMAZONE
« Mon vaisseau, longtemps battu par les tempêtes, écrit-il dans l'autobiographie adressée àPeale, s'avance en paix, à la faveur des vents favorables, vers le port de la vie. Avant d'y jeter l'ancre pour toujours, je tâche d'en couronner la poupe de quelques fleurs nouvelles » (2). Il désignait ainsi les Harmonies, et Y Amazone, roman utopique, où il comptait déverser tous ses rêves, toute son expérience de la vie, surtout les ré-
(1 Lieutenant-colonel Largemain, Revue, 1896, p. 606-607. — 2 cxLvm, 74.
flexions qu'avait fait naître en lui le spectacle de la Révolution.
A quel moment commenca-t-il ce dernier ouvrage ? Sans doute pendant et après le Directoire, puisqu'il en parle plus d'une fois (1). Essayons de préciser davantage. Au moment où il songeait à écrire ce roman sous la forme épistolaire, il commence un de ses chapitres ainsi : « Ta lettre est datée de vendémiaire, du Ier de l'an IX. Ils ont tout bouleversé : commencer l'année par l'équinoxe d'automne, c'est commencer le jour par le coucher du soleil, la vie numaine par l'âge viril » (2). Cela nous donne à peu près la date du début de la rédaction : 23 septembre 1800. Bernardin travaille encore en décembre 1803, car il inscrit des notes pour son livre sur le billet de faire-part de Mme Legouvé, daté du 29 frimaire an XII (3). Un autre faire-part timbré par la poste en l'an XIII montre que son livre n'est pas fini en 1801 (-4). Enfin, au livre XII, un vaisseau hollandais amène sur les bords de l'Amazone « une jeune dame de la figure la plus intéressante, avec une jeune demoiselle de dix ans et un petit garçon de sept ans », c'est-à-dire Désirée avec Virginie et Paul, ce qui, étant données leurs dates de naissance, met la composition du dernier livre, la fin de l'œuvre, en 1805 (5).
Il est, bien entendu, impossible de se faire une idée approximative de l'ouvrage par les fragments qu'Aimé Martin en a publiés, et par ce qu'il en dit en divers endroits (6). Il a supprimé tous les passages piquants qui pouvaient relever l'intérêt, toutes les audaces
(1) lxxxvi, 23. — (2) xliv, 50. — (3) xliv, 58-61. — (4) cxxvi, 51. — (5j xuv, 18 ; Lnrgcmain, Revue, 1896, p. (507. — (6) Œuvres posthumes, p. 490-518 ; p. 476, 477, 518.
l'empire 357
contre les idées, les partis, ou les hommes (1). La vérité générale n'est pas moins gravement altérée : l'infidèle éditeur veut faire croire que Y Amazone était restée à l'état de projet vague et sénile, alors que au seul manuscrit LXXI figurent cinquante-neuf folios, écrits au recto et au verso, avec toutes sortes de corrections et de suppressions (2). Sans doute, c'est une œuvre de vieillesse, mais de la vieillesse d'un maître. C'est la reprise de ses songes de jeunesse, un rêve de paradis terrestre, un château en Espagne, comme nous en faisons tous. Bernardin imagine un lieu de repos après les secousses matérielles et morales de la Révolution : il crée une Icarie, où tous les hommes seraient bons et vertueux, vivant, non pas dans l'état de nature, comme le préconisait le chimérique Jean-Jacques, mais dans un état de civilisation parfaite. C'est là qu'il envoie son héros dégoûté de la France révolutionnaire ; il se rapprochait ainsi de la réalité contemporaine, car plus d'un de ses amis avait été obligé d'aller chercher à l'étranger le bonheur ou simplement le pain qu'il ne trouvait plus en France (3).
Conçu d'abord sous forme de lettres échangées entre un réfugié et sa famille, l'ouvrage prend ensuite la forme d'un roman divisé en douze livres (4). Tous les personnages « doivent être une passion du cœur humain » (5). Cette idée ingénieuse pourrait à la longue refroidir l'intérêt, et les héros du roman courraient risque de ressembler à des caractères de tragédie, si Bernardin n'avait pas en même temps songé à les individualiser, en leur prêtant ses rancunes, en les chargeant d'acquitter ses dettes de reconnaissance. Un des
(1) Œuvres posthumes, p. 41)4, col. 1; r.xxxvi, (î. — (2) Œuvres posthumes, p. 47<>-477. — (3) xl, 21-22. — (4) xxvm. 22. — (5) xxvm, 23.
personnages raconte qu'il a été longtemps bafoué par les puissants, et que, parvenu à la réputation, il s'est vu circonvenir par ceux qui l'avaient dédaigné, inconnu, notamment par le duc de Choiseul ; maintenant ils venaient mendier auprès de lui un peu de réclame (1). Bernardin croyait avoir à se plaindre delà presse; de là cette scène arislophanesque : sur le pont du navire qui l'emporte en Amérique, un journaliste arrivé fait un cours de journalisme à des débutants : « J'ose le dire, nous sommes tous des oiseaux de proie destinés à nettoyer le champ des Muses de toutes
sortes de volatiles imbéciles Chacun de vous me
représente l'un un faucon, l'autre une buse, un autre la pie-grièche, etc. (2). » Les bons journalistes sont représentés par son ami Mustel,mort depuis longtemps, dont il a voulu rappeler pieusement le souvenir (3).
Dans cette galerie de portraits, il n'oublie pas le sien. D'abord il est le héros principal de cet exode au pays du bonheur. Ses ouvrages mêmes sont rappelés à l'occasion, plus ou moins discrètement. Le vieillard qui le représente, dès la deuxième lettre, écrit à sa femme : « Tu te rappelles, chère amie, combien de fois, dans la Révolution, nous consolant par la lecture des Eludes de la Nature, nous avons désiré que son auteur eût tracé son plan de félicité sur les rivages de l'Amazone » (4). Il y revient, dans sa visite à la Bibliothèque publique de sa République idéale ; le bibliothécaire lui parle des auteurs préférés par ses lecteurs: ils font leurs délices des fables de La Fontaine et de quelques autres poètes, mais l'ouvrage de beaucoup le plus lu, « c'est le Code de la nature» (o).
(1) lxxxvi, (i. — (2) lxxxvi, 13. — (3: lxii, 9 ; lxxxvi, (i. —