‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 64 sur 69 · CLXXXV1. 10. — (5; XCV · texte numérisé non relu

CLXXXV1. 10. — (5; XCV

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On n'est pas plus galant pour soi-même. C'est de la vanité, dira-t-on : soit, mais c'est aussi de la vie. Peu à peu l'œuvre s'anime, vivifiée par des souvenirs de toute sorte, voyage à l'île de France, traversée à bord du Caslries, etc. (1). Le plan qu'il a choisi, très élastique, lui permet d'intercaler dans la trame de son récit toutes espèces d'aventures, comme dans les Mille et une Nuits. Un Indien, âgé de 117 ans, ancêtre de Chactas, raconte son histoire qui, plus d'une fois, ressemble singulièrement à celle de Bernardin lui-même : né sur les bords du Gange, transplanté en Chine, puis chez les Esquimaux, l'Indien, après nombre de voyages sur terre et sur mer qui lui ont permis d'expliquer les courants par la fonte des glaces du pôle (naturellement!), l'Indien séjourne quelque temps en Russie, où il devient le favori de Catherine, l'ami de la princesse d'Olgorouky, du maréchal Munich, du grand maître de l'artillerie, le brave Villebois; mécontent de son séjour, il part sur un vaisseau hollandais pour la France, et débarque au Havre, « petite ville fort agréable, où les Muses commencent à être cultivées, où les femmes sont douées de charmes naturels». Il vient à Paris gagner sa vie en écrivant : il s'aperçoit bien vite que la vie littéraire est un rude combat ; qu'il faut repousser les attaques de ses confrères à coups de plume ou d'épée : mourant de faim, il est tiré d'embarras par un franc-maçon, et finit par venir échouer sur les bords de l'Amazone [2).

Bernardin essaye également de faire entrer dans son plan, sans trop d'invraisemblance historique, une autre nouvelle également ébauchée autrefois, sur la duchesse Anne de Brunswick, régente de Russie (3). En sollicitant un peu les dates, Bernardin arrive, sinon

(l)xcvn, 270. — (2) xlv, 1-19. — ;3 lu, ">.

3(10 HERXARDIX DE SAIXT-PIERRE

à satisfaire l'histoire, du moins à ne pas trop faire crier les historiens, et voilà son Amazone grossie d'un récit curieux, très romanesque, et un peu invraisemblable : mais, du coup, il sauve un de ses essais d'autrefois. C'est d'après le même désir de s'emprunter à lui-même qu'il prend dans son drame inédit à'Empsaël l'esclave Badombi, et en fait le Samson du roman (1). — Ce sont donc des fonds de tiroir? — Certes il y en a dans l'Amazone, mais il y a tiroirs ettiroirs : ceux de Bernardin sont bien remplis. Si quelqu'un était tenté d'éditer l'avantdernière œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, dont le manuscrit, très complet, a été disséminé par Martin dans la masse de ces dossiers, il mettrait au jour un ouvrage intéressant comme document sur l'état d'âme d'un contemporain de 93, et très soigné comme forme littéraire.

Comparant cet essai aux modèles antérieurs, Bernardin en juge ainsi le mérite artistique : « Les anciens poètes ont choisi pour sujets immortels de leurs chants, Homère, la destruction d'une ville, un roi qui retourne auprès de sa chère épouse ; Virgile, la fondation de l'Empire romain ; Fénelon, Télémaque «qui cherche son père. Est-il un plus beau sujet que celui d'un père et d'un époux qui, forcé de fuir sa patrie, cherche un asile pour sa femme et ses enfants ?

« Mais il s'en faut bien que je coure après la vaine gloire. Je ne veux d'autre muse que ma douleur, d'autre postérité que ma femme, mes enfants etquelques infortunés (2). »

Ne le prenons pas au mot : en réalité il écrivait pour le grand public, car il s'adressait à tous ceux qui avaient souffert, à tous les cœurs endoloris par leurs récentes

(1) lxxxvi, 44. - (2) xl, 21-22.

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épreuves, tout en ayant le souci de faire une œuvre d'art, d'ordre composite sans doute, mais ayant son unité morale, malgré la variété des formes littéraires employées. Le lyrisme lui-même y trouve sa place. Au livre I, Bernardin place la fête de l'air, qui se célèbre dans son Amazone au commencement de l'année : on y chante une ode au Soleil et à la Lune : le célébrant entonne la première strophe, dont le peuple entier répète le refrain : puis, comme dans le Chant du Départ, les autres couplets sont chantés par des chœurs de pères, de mères de famille, de jeunes gens et d'enfants (1). On trouve aussi, par-ci par-là, des fables (2). Une sorte d'humour, de gaîté inattendue, vient de temps en temps détendre le récit, écho de ce renouveau de jeunesse et de joie que Bernardin devait à Désirée : le héros de l'histoire tombe dans l'Amazone au moment où ses flots roulent une sorte d'argile blanche : les sauvages qui le repêchent éclatent de rire à le voir ainsi barbouillé : il ne comprend leur hilarité qu'en se regardant dans une source (3). Même dans les parties sombres de l'intrigue, par exemple dans le récit de l'évasion de France, Bernardin sait introduire une anecdote amusante qui repose l'esprit (4). Ce mélange de drame et de comédie nous rappellerait volontiers Shakspeare. Du reste, nous le savons déjà, l'ami de Jean-Jacques et de Ducis est un Shakspearien décidé : les allusions au drame anglais sont fréquentes dans l'Amazone, et montrent que Bernardin s'adressait à un public déjà très informé (5).

L'intérêt littéraire seul ne peut suffire à l'auteur des

(1) cr.xxn, 37. — (2) xliii, 22. — (31 i.xxr, 38. — Aimé Martin, trouvant probablement eette gaîté indécente, en a tiré un récit froid et morne. Œuvres posthumes, p. 30(1, col. 1. — 4 xr., 21-22. — (5) lxxi, 29 ; lu, 2.").

Etudes : il fait appel aux curiosités de l'histoire naturelle pour donner de la couleur locale à ses récits lointains (1). Sa science du reste est très mélangée. Son imagination se donne carrière dans la partie scientifique : il ne se refuse aucune chimère dans ce roman chimérique : les citoyens de l'Amazone, étant persuadés que « tout ce qui est sur terre est fait pour le service de l'homme », ont commencé à apprivoiser les veaux marins, pour «les dresser à l'équitation». On songe aussi à domestiquer les lamentins, et on ne désespère pas d'arriver à utiliser les baleines comme agents de locomotion (2). En attendant, ou peut apercevoir, dans une longue galerie du Palais de la République, des espèces de poissons volants, « destinés uniquement à passer les messages d'Etat » (3). Ces aérostats tiennent à la fois du bateau, du poisson et de l'oiseau (4). Le plus surprenant, c'est qu'ils réussissent à marcher même contre le vent(o). En résolvant ainsi sur le papier le problème de la direction des ballons, Bernardin cédait-il à son amour des utopies ? C'était tout simplement une nouvelle source d'intérêt qu'il découvrait là, bien avant Jules Verne. Que celui qui n'a pas pris plaisir à lire Cinq Semaines en ballon, lui jette la première pierre.

Surtout, ce qui vaut mieux encore, il exposait, avant Chateaubriand, la philosophie morale de la Révolution : il extrayait de toutes les catastrophes qu'il avait vues de si près, leur dernière quintessence : la mélancolie. Il n'avait pu, quoi qu'en pensât Mme de la Berbère, rester insensible au sort de tant d'anciens amis, d'anciens protecteurs, emportés par la tourmente : quelque chose de

(1) clxxxi, 6. — i2j xlv, 21. — (3) lxi, 126. — (4) civ, 1. — (5) XLV, 21.

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'la tristesse de vivre alors si commune apparaît dans le début de la première lettre (1). Sorti de Paris, le héros du roman arrive dans la soirée à Saint-Denis, et pénètre dans les jardins déserts de l'abbaye. Partout la solitude, le silence, l'abandon. Des convolvulus grimpent autour des arbres fruitiers. Même désordre dans le couvent. Les tombeaux des rois sont éventrés. Devant ces ruines, le fugitif songe aux causes lointaines des maux actuels, au faste, aux dettes de Louis XIV. Après ces graves méditations, il pense, par un contraste shakspearien, qu'il a faim et sommeil : il pêche deux ou trois carpes dans la rivière de l'abbaye, les fait cuire devant un feu de bivouac, « à la manière des sauvages », se couche à l'abri du vent contre le mur de la chapelle, et s'endort d'un sommeil tranquille (2).

Même mélange dans les autres épisodes du roman ; on y retrouve le pêle-mêle de la société d'alors : les classes, violemment secouées et mélangées, n'ont pas encore repris leur équilibre et leur niveau. Le héros rencontre sur les bords de l'Amazone un charbonnier français : c'est un ancien paysan qui avait réussi à épouser en France la fille de son seigneur : les frères, qui s'opposaient au mariage, et avaient mis leur sœur au couvent, ont été guillotinés : leur château est brûlé. Le paysan, envoyé à l'armée du Rhin, trouve sur un champ de bataille une bourse de trois cents louis, ce qui lui permet de passer en Amérique avec sa femme sortie du cloître (3).

C'est à peu près ce genre d'intérêt que poursuivait alors Delille. Sans le savoir, les deux vieillards travaillaient alors sur le même sujet en même temps. Mais

(1) LXXI, 1. — (2) LXII, 9. — ;3j xcv, 13.

tandis que Delille, dans Malheur el Pitié, cherchait à faire couler les larmes sur le sort de l'aristocratie déchue, Bernardin songe à toutes les tristesses, sans faire attention au rang ni à l'habit des malheureux (1).

Telle avait été de tout temps sa doctrine : il ne pouvait qu'y persévérer sous l'influence douce et généreuse de la femme au grand cœur qui n'était pas seulement sa compagne, mais son inspiratrice.

Pendant qu'il terminait son livre, elle le ramenait peu à peu à la religion de sa jeunesse ; en attendant qu'il retournât lui-même à la messe en 1806, il laissait Désirée y conduire ses enfants. L'Amazone a été terminée avant 1806, à un moment où Bernardin ne s'était pas encore rendu. On retrouve par conséquent ses anciens préjugés contre l'Eglise, avec un peu d'esprit nouveau.

Il n'aime pas les controverses religieuses, qui convainquent rarement, et ne rapprochent guère les esprits. A bord du vaisseau l'Europe, une discussion a lieu entre ministres de différents cultes : un Àriste, chargé d'exposer l'opinion de l'auteur, essaye de l'apaiser en disant que la tolérance est la première loi des sociétés humaines :

• Pendant ce discours, la vieille marquise voulut plusieurs fois l'interrompre. Ses petits yeux étincelaient : elle grinçait les dents, menaçait l'orateur du poing ; enfin, quand il eut achevé, elle cria à l'infâme, au philosophe, au jacohin : — Où est l'honneur qui vous a fait gentilhomme? dit-elle à son mari : n'est-ce pas pour défendre la foi de vos pères ? Que ne plongez-vous votre épée dans le sang de cet impie, de ce perfide ? A moi, vrais catholiques, voilà le moment de venger votre foi si indignement outragée. Dieu viendra à votre secours. Il s'agit de sa gloire. N'épargnez rien ! — Alors les

(1) Œiwres complètes (Didot), p. 70, 94-9."), 103.

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coups de poing et les soufflets commencèrent à se distribuer. Le sacristain français donne un coup de bâton au luthérien ; mais celui-ci d'un coup de poing le jette à la renverse sur le canon... La marquise [les] excitait par ses cris aigus, ses gestes, ses yeux furieux, criant : tuez, tuez 1 !

Bernardin déteste les énergumènes de droite et de gauche : il aime le juste milieu en tout.

En matière de doctrine, la tolérance de Bernardin vient d'une certaine indifférence, manifeste en plus d'un endroit : au livre VII, un abbé et un mathématicien athée discutent sur l'utilité de l'éducation religieuse, sans qu'aucun d'eux emporte l'avantage. Bernardin les renvoie dos à dos (2). Pour son propre compte, il semblerait pencher un instant vers le protestantisme, tout en soulignant malicieusement quelques-uns de ses petits travers (3). Même, à voir l'éloge qu'il fait de la franc-maçonnerie, on pourrait croire, ainsi que nous l'avons dit plus haut, qu'il est initié à cette société [A). Mais il n'a pas besoin d'épouser des préjugés sectaires pour se montrer passionné contre le clergé : il n'a qu'à se reporter à ses colères d'écolier, toujours vivaces à soixante ans de distance ; il parle encore avec rancune de ses premiers maîtres (5) ; il se venge de la férule dans les portraits qu'il trace des quelques ecclésiastiques mêlés à l'intrigue de ï Amazone (6). On est surpris d'une pareille âpreté contre des hommes persécutés, fugitifs, au moment où il commençait à écrire son roman : il semble que, à défaut de sympathie religieuse, Bernardin devrait éprouver une simple pitié humaine pour ceux qui faisaient par-

1 lxii, 3. — 2) xliv, 36. — (3 i.xxi, 14. — (4) lxxii, 60. — ô i.xxi. 38 ; lxxxvi, 33. — <5 lxxxvi, 16; i.xxi, 35; i.xii, 18 ; i.xxi, 13. 4-5; i.xii, 18 ; eu, 29.

tie de cette foule infortunée à laquelle, disait-il, il voulait porter secours. Je n'explique pas, et je discute encore moins : je constate. Ses rancunes d'enfance sont plus fortes que tout : sur un seul point la Révolution les a modifiées : de tous ceux qui touchent de près ou de loin à l'Eglise, ceux qu'il déteste le plus, ce sont les renégats : il les a vus à l'œuvre. Dans la « confession de l'abbé Le Chat » il fait la confession générale de ceux qui, n'étant entrés dans l'Eglise que par amour du lucre, en étaient sortis pour la même raison : « Accoutumé dès l'enfance, dit Le Chat, à soumettre ma conscience et ma raison à mon intérêt, j'ai traité de crime les lois de la nature qui ne me rapportaient rien, et j'ai loué les lois de l'Eglise qui donnait de bons bénéfices... Les jacobins étant devenus plus puissants, je me suis mis de leur côté, vomissant feu et flamme contre les aristocrates » (1).

Faut-il voir, dans cette antipathie pour les défroqués, l'influencegrandissante de la chrétienne qu'il a épousée? Peut-être. A coup sûr, d'autres indices permettent de supposer que, tout en continuant contre l'Eglise ses anciens gestes par une espèce de force acquise, il se demande s'il est bien dans la vérité : il répète ses anciennes formules, mais le cœur n'y est plus. Le déiste va devenir chrétien. Un des grands juges de la République de l'Amazone interroge le héros en qui s'est incarné Bernardin : « Quel est, à votre avis, l'homme qui a le plus mérité des hommes ? — Epictète chez les anciens, et Fénelon chez les Français » (2). Oublie-t-il donc le Christ ? Nt»n, mais Jésus n'est plus pour lui un homme. Pendant les longues années que Bernardin a consacrées à la rédaction de VAmazone, un travail

(1) lxv, 34. —.(2) lxxi, 30.

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sourd s'est fait dans sa conscience. Dans un des préambules, par conséquent dans une des dernières pages qu'il ait écrites, on entend les passagers causer sur le pont de V Europe par une belle nuit de lune : un docteur vante la science, un noble préconise l'aristocratie : un abbé répond par l'apologie de la foi : « Permettezmoi de vous dire, Monsieur, que cette noblesse, si elle n'était réprimée par la religion, ne serait qu'une tyrannie qui réduirait le genre humain en esclavage. C'est au clergé, aux ministres de Dieu, qu'il a été donné de les ramener au pied des autels, de leur prêcher, non l'égalité comme les malheureux jacobins, mais l'humilité chrétienne. Voyez ce qu'a produit le mépris des prêtres dans notre afïreuse révolution » (1).

C'est peut-être dans sa façon de comprendre et de juger 93 qu'apparaît surtout en Bernardin l'influence féminine que je cherche à démêler. Personnellement déjà, il n'aimait pas la Révolution, nous l'avons vu : il l'avait trouvée plus avare que l'ancien régime. Mais cette rancune, au lieu de s'apaiser avec le temps et avec l'adoucissement du régime jacobin, ne fait que croître, et tourne à la rage. C'est au régime qu'il en a, plutôt qu'aux individus, car il a la générosité de reconnaître la grandeur d'àme, dans quelque parti qu'elle apparaisse : « Les jacobins pris en corps étaient fort à craindre : en détail ils étaient capables des sentiments les plus sublimes. J'en ai connu un, simple maçon, qui a préféré d'être guillotiné plutôt que de dénoncer l'auteur d'un mémoire qu'il leur avait présenté. C'était le seigneur de sa commune : il garda un coupable silence, écrit le héros du roman, mais à la fin il a eu le même sort. Fais lire cet article à Paul » (2). Mais cet hom-

(1 clxxii, 27. — 2 lxxxyi, .">, et i.xxi, 8.

mage rendu à certains révolutionnaires n'est qu'une exception à sa règle : dénigrer systématiquement le nouveau régime. Au cours de ces lettres, notamment dans la troisième, on voit que sa sévérité pour la Révolution est nourrie de ses rancunes personnelles, du dépit qu'il a eu de voir ses demandes repoussées (1). On constate aussi qu'il éprouve d'autre part une haine désintéressée et grandissante pour 93, pour « cette affreuse révolution dont aucune histoire n'offre d'exemple » (2). Les étrangers hostiles à la France révolutionnaire n'ont pas poussé l'invective plus loin que cet ex-pensionné de la Révolution ; il en arrive à méconnaître le génie même de notre race : « Je n'espère plus rien de ma nation. Le Français est ennemi des lois. J'en cherche la raison. C'est que personne n'est plus imprégné d'ambition ou d'envie d'être le premier. Il s'empare sans raison des terres de ses voisins, et les abandonne avec la même légèreté. Il serait l'ennemi-né du genre humain, s'il n'était son ennemi à luimême » (3).

Dans sa lutte rétrospective contre la Terreur, Rernardin emploie toutes les armes, même les mieux empoisonnées. Dans le préambule du livre premier, consacré spécialement à la Révolution, il pousse sa haine jusqu'au paroxysme : « Dès que l'athéisme prévalut, toutes les lois de l'humanité furent rompues ; les bases de la raison humaine furent détruites. L'incendie, le vol. la prostitution, les calomnies se répandirent dans quarante-cinq mille municipalités. On détruisit tous les monuments, on massacra la plupart des hommes distingués par leurs lumières et des femmes par leur beauté... J'ai lu dans le journal d'un département

(1) lxxxvi, (i. — (2) xl, 22. — (3 xcMi, 332.

où les vivres commençaient à manquer, la proposition de tuer et de manger les hommes et les femmes qui avaient passé soixante ans » (1). Même en admettant que Bernardin a lu directement cette proposition, il n'est pas d'une bonne critique de prendre au sérieux l'idée d'un fou, et de rendre un régime responsable de l'aliénation d'un journaliste. J'aime mieux, dans l'Amazone, la satire du Directoire, de son agiotage, de ses hommes d'affaires véreux, plus acre et plus virulente que du Beaumarchais : cette satire est mise justement dans la bouche d'un Turcaret qui, dans la grande discussion à bord de l'Europe, impose silence au savant, au gentilhomme, au prêtre, et magnifie la puissance nouvelle de l'argent (2).

D'où viendra le salut ? d'un sauveur. La conclusion du livre est dans cette prière adressée à la Providence contre les révolutionnaires : « 0 Dieu, notre unique protecteur, que j'ai prié tous les jours de ma vie, suscite enfin parmi eux un homme qui donne un frein à leur cupidité, qui marche précédé partout de l'image de la victoire, rende le repos à la France, la paix au monde, et prépare à la terre un nouvel ordre de siècles (H). » L'allusion était transparente, et l'annonce prophétique de Napoléon faite après coup (4). Bernardin écrivait à la même époque à son nouveau protecteur, le roi de Naples : « J'emploie le loisir de mon asile champêtre à tracer, dans un nouveau monde, un tableau du bonheur des hommes, heureux s'il peut plaire au grand homme qui a quitté le repos et la liberté des champs pour réaliser mes songes au milieu des troubles de la politique et des dangers de la guerre (5). » Voilà Napoléon

1 , ci.xxvm, 10. — 2] cLxxn, 27. — (3) ex, 50. — 4) lxxi, 1-2. — (3) xcix, 33.

baptisé du coup : « la meilleure des Républiques » ! Bernardin, qui avait été fervent royaliste jusqu'en 1791, patriote jusqu'en 1802, était devenu, par la grâce des circonstances, un ardent bonapartiste.

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