‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 65 sur 69 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

i. Bernardin et la famille Bonaparte. — u. L'Institut et l'Académie française. — m. Polémiques de presse.

Aimé Martin, qui écrivait la biographie de Bernardin sous la Restauration, et qui essayait d'en faire un légitimiste avant la Charte, a voulu, contre toute vraisemblance et contre la vérité des faits, transformer Bernardin de Saint-Pierre en adversaire irréconciliable de l'Empire : il l'a montré refusant à ce nouveau Robespierre de faire son apologie, parce que « il avait étudié les lois de la nature, et qu'il ignorait celles de la politique et de la guerre » (1). Furieux, Bonaparte l'aurait rayé de la liste du sénat où il l'avait d'abord inscrit, et Bernardin s'en serait stoïquement consolé en disant à l'envoyé du premier consul : « si je ne suis pas sénateur, c'est qu'il me parait plus honnête de vendre mes ouvrages que ma conscience » (2).

A ce pur roman, substituons la réalité. Bernardin s'aperçoit que le Directoire est remplacé par le Consu-

(1) Œuvres posthumes, p. lxxii, col. 2. — l'2) Correspondance, I,

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lat le jour où, se présentant à la trésorerie pour toucher sa pension, on refuse de le payer, en lui exhibant un arrêté des consuls interdisant de régler les gens de lettres qui ne figurent pas sur la nouvelle liste officielle (1). Or on n'y lit pas le nom de M. de Saint-Pierre. Il lui faut donc recommencer une fois de plus le siège des puissants du jour, opération qui lui est familière, et qu'il mène rapidement à bien. Il demande une audience au ministre des finances pour faire régulariser sa pension (2). Puis, ne plus ne moins que le colosse de Memnon, il salue harmonieusement le soleil levant : il envoie à un ministre, pour la présenter au premier consul, une lettre d'adhésion enthousiaste au nouveau régime :

Le 18 brumaire an VIII, l'héroïque dévoûment de Bonaparte pour le salut de l'Etat vint éteindre, au péril de ses jours, le volcan intérieur dont les éruptions continuelles menaçaient le sol de la France d'un bouleversement inévitable. Le gouffre se ferma tout à coup. Cependant, au-dessus, la foudre grondait encore sur notre empire. Deux ans aprçs, à la même époque, le ciel est rasséréné, l'obscurité s'étend dans l'éloignement sur les phases désastreuses de notre révolution, à la vue de la signature des préliminaires de paix entre deux peuples rivaux et maintenant amis, préliminaires que le premier consul montre sans orguei I aux ambassadeurs de toutes les puissances de l'Europe dont il est entouré, et qui applaudissent à ses grands talents militaires et politiques, tandis que l'Agriculture, le Commerce et les Arts voient reprendre leur activité sous un ministre qui les chérit et les surveille.

Dans mon transport de joie pour le bonheur de ma patrie et peut-être de l'univers, j'ai communiqué mes idées au citoyen Laffite, artiste aussi recommandable par samodestie et la douceur de ses mœurs que par son mérite reconnu dans la peinture. Il s'est senti électrisé par mes idées ; elles

1 cxuii, 25. — (2 cxliii, 20.

372 BEUNARDIN DE SAINÏ-J'IERRE

se sont éclaircies et même agrandies par les formes pittoresques dont il les a noblementet simplement revêtues sans le secours de l'allégorie. Je les crois dignes des regards du premier consul. Veuillez, citoyen Ministre, lui présenter ce dessin comme l'idée qui est dans la pensée de tout le monde. S'il daigne l'accueillir, j'aurai obtenu la récompense la plus flatteuse, et la seule à laquelle aspire mon ambition (1).

Bonaparte fait fort bon accueil à l'adroit courtisan. Le bruit se répand bientôt, jusqu'en Suisse, que Bernardin est admis aux conversations familières du premier consul (2). M. de Saint-Pierre, qui connaît la psychologie de l'homme en place, sait que sous la république césarienne, aussi bien que sous l'ancien régime, la flatterie est toujours un excellent moyen de parvenir (3). Loin d'attendre que Bonaparte lui offre le sénat, c'est-à-dire 25000 livres de rente, Bernardin épargne au premier consul la peine de faire des avances. Le 23 nivôse an VIII (13 janvier 1800), il écrit à d'Arnaud, membre de l'Institut, et « chef de l'Instruction publique », la demande très nette que voici :

On vous a induit en erreur, mon aimable confrère, lorsqu'on vous a dit que Ducis avait refusé une place au sénat par peur ou par superstition. Je ne connais pas de plus franc républicain, et d'ami plus chaud de Bonaparte. Les motifs de son refus sont l'horreur des affaires, l'amour de son talent où il veut se renfermer uniquement.

Je n'étais pas tout à fait de l'opinion de Ducis. Je pensais qu'il pouvait accorder ses goûts et sa fortune de poète avec les devoirs et les revenus d'un sénateur. Je lui ai même conseillé, après son refus, de se rabattre sur une place de représentant qui lui laissait huit mois de liberté. D ailleurs je tiens qu'un homme de bien doit chercher à s'approcher des grandes places, ne fût-ce que pour empêcher un méchant de les occuper.

Il cli, 14. - (2 cxi.1, 1. 2, f. 94. - (3) lxi, 122.

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Pour moi, avec de plus grands besoins que Ducis, puisque je suis père de famille, accablé de procès, j'ai été mis, diton, sur les listes, et repoussé ensuite par mes ennemis de l'Institut. Je n'ai fait aucune démarche, parce qu'à cette époque j'étais accablé de la perte de ma chère compagne.. Depuis je n'ai osé aller voir notre illustre consul, par pure délicatesse. Je me suis dit : s'il m'a mis sur ses listes, ma présence semblera lui dire : vous n'avez pas eu le crédit de m'y maintenir, et s'il ne m'y a pas mis, elle lui rappellera qu'il a oublié un admirateur de ses grands talents, un ami sincère, que semblait lui désigner la voix publique.

Pour vous, qui vivez dans son intimité, et qui m'honorez de votre estime, rompez la glace dont le souffle impur de mes ennemis aurait pu ralentir l'affection dont un grand homme m'a donné des preuves qui lui ont assuré la mienne pour toujours.

Enfin, en post-scriptum, par une allusion habile aux jacobins qui gênaient alors Bonaparte : « Offrez, je vous prie, mes respects et mes services à notre illustre consul, dont je regarde les ennemis comme les miens » (1).

Longtemps Bernardin, qui avait le culte des sinécures, regretta sa sénatorerie : en 1807, il écrivait à son ami Patris Dubreuil, juge de paix à Troyes, qui avait réussi à lui obtenir un certain nombre de voix pour la liste de présentation au sénat : « Si la Providence jugeait que je fusse propre à faire un sénateur, son agent sur la terre m'aurait honoré de cette dignité lucrative. Ce n'est pas que je la refusasse si on me l'offrait, car je la crois très compatible avec ma liberté, mais les moyens que vous me proposez se refusent à mes principes... Laissons faire la Providence qui sait mieux que moi ce qui convient à mes enfants » (2).

L' '( agent sur la terre » de la Providence lit du reste

(1) cxli, 1. 2, f. 4041. — '1 cxlvi, 2.

très bien les choses. Le Journal de l'Empire aura le droit de dire que Napoléon, « juge suprême et rémunérateur éclairé de tous les genres de mérite, le combla de bienfaits » (1). En effet, il ne lui refusa rien, ni argent ni compliments. Le ministre François de Nantes, en 1808, informe Bernardin que l'Empereur a fait son éloge en plein Conseil d'Etat : « Il s'agissait des gens de lettres. L'Empereur les trouvait très médiocres : — A la bonne heure, dit-il, s'ils écrivaient avec autant de charme, de justesse, que l'auteur de Paul et Virginie, de la Chaumière indienne » (2). De simples éloges eussent paru un peu creux à Bernardin, mais l'Empereur se montra généreux, plus large même que l'Ancien Régime ou la Révolution : on a calculé que Napoléon, à lui seul, donnait, en chiffres ronds, dix mille francs par an à Bernardin ou à sa famille (3). A toutes ces faveurs, accordées au temps de sa splendeur, l'Empereur en ajouta une, plus significative encore, en raison des circonstances : pendant les Cent Jours, une semaine avant Waterloo, il accordait encore une pension de six cents francs à Virginie de Saint-Pierre, sur le rapport du Ministre de l'intérieur, Carnot (4).

On comprend donc que, de très bonne foi, Bernardin ait éprouvé de l'enthousiasme pour l'homme qui le rentait ainsi. Sa reconnaissance est lyrique: «Vous avez comblé de bienfaits les aigles qui ont porté vos foudres : sans doute elles sont remplies pour vous de reconnaissance, mais il n'y a que les petits oiseaux qui puissent la chanter... Les fleurs embelliront un jour les tertres où vous avez renversé la puissance ténébreuse des forêts » (5).

(1) Numéro du 14 mars 1814. — 2) cxlv, 79. — Cf. Mémorial de Sainte-Hélène, 22 janvier 1816. — (3) Maury, p. 224-225. — (4) c.Lxiv, 2. — (5) cxi.m, 2.

l'empire 3 7;>

En 1812, on le nomme Electeur, fonction lucrative à cette époque ; la reconnaissance de Bernardin fait une nouvelle explosion : il écrit à un ministre, probablement le maréchal Moncey : « Quand on me présenta, à la Ville, à signer le serment de fidélité aux constitutions de l'Empire, et de fidélité à sa personne, je regrettai de n'avoir à signer qu'un formulaire si commun. J'aurais désiré y imprimer les sentiments de mon cœur, [mon] admiration pour ce génie universel, et mes vœux : mettre ce sage sur le trône du monde ! » Il aurait voulu signer tout cela de son sang (1) ! Sans doute, c'est de l'enthousiasme officiel, et c'est tout dire. Mais chez lui, dans le secret de sa famille, Bernardin éprouve la même ardeur : quand il apprend la victoire d'Ulm, il écrit vite à sa femme qu'il faut se réjouir et boire à la santé de Bonaparte (2). Dans ses lettres intimes à Désirée, il parle avec une véritable émotion de son bienfaiteur (3).

Les petites faveurs pleuvent, en effet, aussi bien que les grosses : audiences particulières à Saint-Cloud, tous les mercredis billets de faveur pour M. et Mme de Saint -Pierre au spectacle de Cour (4). Enfin, en mai 1806, il reçoit la consécration suprême : « J'ai été, écrit-il à sa femme, décoré de la marque distinctive de la Légion d'honneur ! » (5).

Napoléon est généreux, mais c'est le maître ; on ne peut être que son courtisan : avec son frère Joseph les relations sont plus simples, et vraiment cordiales. C'est dans son beau château de Mortefontaine que le prince Joseph aime à réunir ses amis (6). Le 29 fructi-

(1) lxxiv, 9. — (2) cxlv, 29. - (3) xcvm, 61. - (4) cxli, I. f. 85 ; cxlv, 37 ; cxli, 15-16 ; cxlv, 67, 49. — (5) cxlv, 43. (6) Le Monde moderne, 1" avril 1902, p. 537.

dor an XII (16 septembre 1804), le secrétaire de Son Altesse Impériale envoie une invitation à Bernardin, qui part avec Parny et Andrieux, emportant la Mort de Socrate encore inédite (1).

Le prince voudrait l'attacher à sa personne, et nommer Mme de Saint-Pierre dame d'honneur de la princesse. Bernardin refuse : « Mon prince, lui écrit-il, il n*est guère possible de concilier le bonheur champêtre, conjugal et domestique, avec la vie de la Cour. » Cependant, par estime pour le prince, et par reconnaissance pour ses bienfaits , Bernardin imagine la combinaison suivante : sa femme, « aussi propre à faire les honneurs d'un palais que le bonheur d'une cabane », nièce d'une gouvernante des enfants du roi d'Angleterre, pourrait se charger de faire l'éducation des filles du prince en même temps que celle de Virginie : « Ce serait un double motif pour moi de vous voir fréquemment (2). » La proposition ne fut pas acceptée ; en revanche, le prince Joseph le prit à part, un jour, après dîner, et lui dit que depuis longtemps il voulait lui être utile : « Ma fortune me donne aujourd'hui les moyens d'ajouter à mon bonheur en contribuant au vôtre. Je vous prie d'accepter de moi deux mille écus de pension (3). » Ces prières-là ne se refusent pas : dès le 30 ventôse an XII (21 mars 1805), Bernardin commença à toucher sa pension, et témoigna publiquement sa reconnaissance, dans la préface de l'édition in-4° de Paul et Virginie, à « ce philosophe si digne d'un trône, si quelque trône était digne de lui [A). »

Napoléon ayant trouvé que le trône de Naples était

(1) cxliv, 15 ; cxciv, 30 ; xcix, 60. — (2) xlix, 27. — (3] r.ix. 130. — (4) cxliv, 16; cix, 130.

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digne de son frère, voilà les deux amis séparés, mais non désunis : en juin 1807, Bernardin reçoit une petite lettre charmante du roi de Naples (1) : en échange, il lui envoie un discours académique, son Essai sur les journaux, et la Mort de Socrate (2). La reine n'ayant pas encore rejoint son mari à Naples, M. de Saint-Bernard veut la voir, et lui présenter Virginie : « La vue des bons princes est une consolation dans les maux de la vie. Je prie donc Votre Majesté de me faire indiquer le jour et heure qui vous sera le plus commode pour cette audience (3) ». On voit sur quel pied d'intimité, de familiarité il est dans cette maison devenue royale. Quand la reine part pour Naples, Saint- Pierre lui remet tout bonnement une lettre pour son ancien ami (4).

Bientôt pourtant Bernardin, bon courtisan, comprend que le châtelain de Mortefontaine devient très sérieusement roi. et qu'on ne peut plus tout à fait le traiter en vieil ami. En même temps, il songe à tirer de nouveau quelque chose de son bienfaiteur, et sollicite assez clairement la permission de faire le voyage de Naples. Le roi comprend à demi-mot, et envoie l'invitation demandée : Mme de Saint-Pierre s'invite pardessus le marché : ils allaient faire, un peu tard, leur voyage de noces : « Nous avons donc décidé, écrit Bernardin au roi, de nous mettre en route au retour de la première hirondelle, et d'arriver à Naples vers le temps où le soleil arrivera à l'équinoxe du printemps. Ce n'est ni le Vésuve fulminant, ni les villes qu'il a ensevelies sous sa cendre, ni le tombeau de Virgile et son laurier, ni le ressouvenir du Tasse, ni les Muses indulgentes qui élèvent mes chants au-dessus du Tasse, qui

(1] cxlv, 70. — 2) cxlv, 91 el 131. — (3) cxi.v, 128. - (4; xcix, 4(i.

m'attirent, mais le prince qui prend de si aimables détours pour ajouter un nouveau prix à ses bienfaits. Puisse l'année naturelle, qui s'ouvre au 21 décembre, vous être favorable (1). »

Tout rajeuni par la perspective d'un beau voyage avec Désirée, Bernardin sent renaître en lui, à soixante-dix ans, sa fièvre de l'espace : un aller et retour jusqu'à Xaples ne lui suffît plus : il rêve une expédition à travers l'Europe, à la suite des Bonaparte, et, dans son enthousiasme, il écrit à Maret, ministre et secrétaire d'Etat à la Grande Armée : « Après avoir vu le Vésuve, je compte revenir par la Suisse, visiter le Mont Blanc, et peut-être serai-je assez tôt de retour à Paris pour aller passer les ardeurs de la canicule sur les bords de la mer Glaciale, à l'ombre des lauriers plantés par notre Empereur et Roi ! J'aurai vu ainsi, du sud au nord, les limites de l'Empire français. Oui, j'ai dans l'idée que l'Europe aura la destinée de la Chine. Après quinze cents ans de guerres intestines entre ses soixante ou quatre-vingts rois, [la Chine] ne forme plus aujourd'hui qu'un seul Etat qui se maintient contre les siècles et les conquêtes même par l'excellence de sa constitution » (2). En attendant le jour du départ, Bernardin recommandait au roi Joseph un officier de dragons qui désirait servir dans le Midi : il serait capable de mettre Joseph sur le trône d'Espagne, « si on pouvait seulement trouver trente mille hommes doués de sa valeur et de son sang-froid, de sa probité et de son intelligence » (3). Bernardin était prophète : le roi de tapies reçut de l'avancement, et fut promu roi d'Espagne. Adieu le beau voyage d'Italie ! C'est maintenant à Madrid que Bernardin envoie

U, cxliv, 44. — 2) cxov, 42. — ,3) xox, 33.

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ses lettres : l'adresse seule est changée, mais le ton reste le même (1). Quoique très occupé par ses sujets récalcitrants, Joseph trouve le temps d'envoyer de Séville, le 7 février 1810, une réponse qui comble de joie Bernardin : « Enfin, vous allez bientôt recueillir le fruit de tant de combats, et vous le devrez à vos vertus, à votre bonté. Oui, comme vous le dites, l'Espagne sera, sous vos lois, bientôt aussi heureuse qu'elle est belle, et vous-même serez aussi heureux que vous êtes bon (2). »

Les Espagnols n'étaient pas de cet avis : le roi Joseph revint en France, toujours gracieux pour son ancien ami : la pension de six mille francs fut régulièrement payée. Bernardin avait raison, dans sa lettre à l'Américain Peale, d'associer dans sa reconnaissance l'empereur Napoléon et le roi Joseph.

Sa situation auprès des deux frères lui assure la bienveillance de tous les puissants du jour. Ses dossiers sont pleins de suppliques aux grands fonctionnaires pour lui et les siens. Il réclame à Chaptal, ministre de l'intérieur, une indemnité de logement comme membre de l'Institut et « père de famille » (3). Il réclame, contre ses contrefacteurs, l'appui du préfet de police, et il finit par les faire condamner (4). Il écrit au préfet de Versailles, pour obtenir un alignement favorable à sa propriété d'Eragny, une lettre qui est un modèle de pétition (5). Il écrit au comte de Lacépède. grand chevalier de la Légion d'honneur, pour le remercier de l'avoir fait décorer, d'avoir fait entrer sa fille comme élève à Ecouen, sa belle-mère comme dame à Saint-Denis, de l'avoir fait nommer électeur au premier

(1) cxliii, 2. — (2) cxliv, 41. — Jâ CLViii, 3(5. — (4) xcvn, 339; cxlv, 76. — ^5) cxliv, 30.

collège électoral de la Seine, en 1812: « Me voilà embarqué sur les mers orageuses de la politique. Illustre la Cépède, dirigez mon faible bateau ; soyez le vent qui enfle ma voile ; l'étoile de Bonaparte sera mon étoile polaire comme elle est la vôtre (1). »

On serait tenté de trouver Bernardin un peu âpre à la curée, s'il ne sollicitait ainsi que pour lui et ses enfants. Mais il met le même zèle à servir tous les siens (2). Si Bernardin a ses défauts comme tout le monde, il n'est pas avare de son crédit. Il a l'esprit de clan, le culte de la famille, presque aussi développé que Bonaparte lui-même. 11 est la providence de tous les Saint-Pierre, Godebout, Pelleporc, etc.

Il a un mérite plus rare : il reste fidèle à ses amitiés, même quand ses amis sont tombés dans la disgrâce du maître. Quand il dresse la liste des personnages auxquels il veut envoyer sa petite édition sur vélin de la Mort de Socrate, il met: Sa Majesté l'Empereur, et M . Maret son secrétaire ; le roy de Naples et son épouse ; M. de la Cépède et Mme Campan ; le ministre de la police et le ministre de l'intérieur ; M. Chénier (3). Le républicain disgracié, neuvième sur une pareille liste ! C'est un rang honorable pour M. .1. Chénier, et surtout pour Bernardin. M. de Saint-Pierre sait résister à ceux qui veulent exploiter son crédit, mais il reste fidèle aux amitiés d'autrefois (4); il fait bon accueil au fils de ses amis de Boisguilbert quand il rentre en 1806 à Bouen (5).

Bernardin n'oublie rien, ni le bien, ni le mal L'âge ne diminue pas sa combat tivité; il le montre plus d'une fois à ses collègues de l'Institut.

(1) cxvi, 38. — (2) cxliv, 41 ; r.xvi, 38 ; c.cii, 14; cxi.v. 3(i et 133; xxxvii, 25. — (3) lxxiv, 17 — (4) cxli, 48. — (5) cent, 1(>-17

Il continuait à être très assidu aux réunions de sa classe (1) ; ces séances n'étaient plus toutes des batailles ; ses collègues avaient en général désarmé ; il s'était réconcilié avec des adversaires courtois, comme François de Neufchàteau (2). Ginguené lui-même se faisait très aimable(3). Ceux qui restent irréconciliables en 1803 sont peu nombreux : les deux principaux sont Rœderer, et Naigeon, « l'ennemi de Dieu » (4).

Tout va à peu près bien du côté des moralistes ; mais les savants, avec leur intolérance spéciale, n'admettent pas qu'un homme simplement instruit s'occupe de la science, de leur science ; que l'auteur de Paul et Virginie se permette d'étudier la nature (5). Bernardin prétend même qu'ils sont passés du mépris de ses théories à la haine de sa personne ; qu'ils l'ont poursuivi bassement de leur rancune, et fait rayer de la liste des sénateurs, lui faisant ainsi perdre 25.000 francs par an ; il s'en plaignait à d'Arnaud (6) ; il priait également son puissant ami de le défendre auprès du premier consul : il avait été très réellement desservi auprès de lui par ses ennemis scientifiques, par Lagrange en particulier (7) : il avait même été calomnié, et ce n'était pas la faute de ses déloyaux adversaires si Napoléon, tout en méprisant l'homme, avait continué pourtant à protéger l'écrivain.

A la réorganisation de l'Institut, le 3 pluviôse an XI (23 janvier 1803), ce fut un soulagement pour Bernardin de quitter la section de morale et d'entrer à l'Àca-

(1) cxxxix, 72-74. — (2 cxi.iii, 2. — i3) clvii, 1. 2, f. 2. — (4)cxxxix, 77.— (5) cxLiir, 25. — (6) cxli, 1. 2, f 40-41. — (7 Mémorial du 22 janvier 181(5, du 20 mai 1818.

demie française où était sa vraie place (1). Ses nouveaux collègues lui témoignaient plus d'égards que les anciens : en mai 1807, nous le trouvons vice-président de l'Académie : en juillet il est président (2). Le 27 avril 1809, il raconte à sa femme qu'il vient d'éprouver une émouvante surprise : « notre confrère Chénier a lu, dans un morceau de l'histoire de la littérature du xvme siècle, un éloge de Paul et Virginie et de la Chaumière indienne, qui m'a obligé de mettre ma main sur mon front et mes yeux » (3). Maintenant on se dispute le suffrage de Bernardin : Morellet lui écrit pour demander sa voix en faveur de Ginguené, et le détacher de Palissot, qui est prôné par Ségur, Arnaud et le cardinal Maury (4 . De plus en plus Bernardin se détache des philosophes et penche du côté du parti religieux, témoin ce billet : « B. de Saint-Pierre aura l'honneur et le plaisir de se rendre à l'invitation "de son Eminence M§r le cardinal Maury. Les festins des pontifes sont à craindre pour les estomacs faibles et délicats, mais le simple repas d'un favori des Muses eût été désiré même par l'épicurien voluptueux Horace » (5). Il allait donc jusqu'à Maury, mais non jusqu'à Chateaubriand. Par rivalité artistique, peut-être, il se montre hostile à l'auteur du Génie du Christianisme, sans dépasser les bornes de la malice académique (6). Le temps des grandes batailles de l'Institut est passé : c'est sur le ton le plus calme et le plus courtois que Bernardin discute les opinions qui ne lui plaisent pas (7). Bernardin a livré les derniers combats sérieux de sa vie aux journalistes qu'il n'aimait pas (8).

(1 Mesnard, Histoire de l'Académie Française p. 223 et suiv. — 2 cxli, 1. 2, f. 81 ; xcvm, 61. — (3) xcix, 53. — (4) cxlvi, 53. — 5 cxlv, 128. - (6) CLviu, 33. - 7 xcix. 29 et 31. — (8) xcix, 31.

l'empire 383

in

Tous ne lui étaient pas hostiles, tant s'en faut. Il entretenait les meilleurs rapports avec le Mercure de Fronce. Il y publie la Mort de Socrale, et le succès de l'œuvre augmente le>tirage de la revue (1). Mais il n"en est pas de même avec les journaux qui s'occupent aussi bien de science que de littérature. Là, on discute les prétentions scientifiques de l'auteur des Etudes ; il se fâche, et prépare une riposte générale dont il n'a donné qu'une réduction très atténuée dans le préambule de sa grande édition de Paul et Virginie (2) : lisonsla plutôt dans le manuscrit : nous y trouverons toute la verve et toute la rancune de l'auteur irrité, sans ménagements ni pour le journalisme en général, ni pour certains journaux en particulier, ni pour leurs principaux rédacteurs (3). Voici d'abord la peinture générale de la presse :

Les journaux forment aujourd'hui chez nous un genre de littérature inconnu aux Grecs et aux Romains. Quoiqu'ils s'occupent quelquefois des intérêts des peuples, et qu'ils parviennent aux grandes places, les journalistes] ne sont point des orateurs. Ils marquent les époques des événements, et ils ne sont point historiens. Ils jugent des pièces de théâtre, et ne sont pas poètes ; des traités de morale, et ne sont pas moraux. Que sont-ils donc ? Ils sont journalistes. Ils se mêlent de tout ; ils influent sur l'opinion publique et la dirigent ; mais quand on les laisse faire, comme les vents sortis de la caverne d'Eole, ils bouleversent les principes,

(1) Nos du 24 octobre au 14 novembre 1807. Aimé Martin a publié cette curieuse autobiographie de Bernardin dans les Œuvres, p. (>4(i et suiv., bien entendu avec toutes sortes de petites infidélités. — cxlv, 91. — (2) Martin a reproduit une partie de ce préambule soug ce titre: Dialogue sur la critique et les journaux, Œuvres, p. 770 et suiv. — (3 c.xliii, 3-9, et 31-33.

les autorités, les traditions, les réputations. Ils élèvent aux nues ce qu'ils ont abaissé ; ils abaissent ce qu'ils ont élevé. C'est ce qu'a prouvé en grand notre Révolution. Aujourd'hui qu'une main ferme et une tète sage ne fait soulfler que du même côté, [ils] font aller à pleine voile le vaisseau de l'Etat.

Content d'avoir adressé en passant une flatterie au Tout-Puissant qui a lancé un significatif quos ego aux journalistes, Bernardin ajoute qu'ils diraient du mal d'eux-mêmes plutôt que de ne médire de personne; et tout cela, pour quelque argent ! « On peut leur appliquer la devise de l'âne qui broutait des chardons : — qu'ils me piquent, pourvu qu'ils me nourrissent. » La colère de Bernardin est féconde en images désobligeantes : un peu plus loin il les compare « à une meute de chiens affamés qui aboient après le mérite heureux »; ailleurs, à des boulangers-pâtissiers qui, chaque jour, pétrissent pour les imbéciles leur pain quotidien intellectuel.

M. de Saint-Pierre précise ses attaques : parmi les journaux hostiles, il nomme expressément le Journal de Paris et le Journal des Débats. Le Journal de Paris a attaqué le premier : c'est à lui que va la première riposte : on y a raillé Bernardin sur sa manie de faire part au public de ses malheurs domestiques : un rédacteur « me peignit comme un objet si digne de pitié que j'en avais honte. Si je n'avais pas connu son extrême sensibilité, j'aurais cru que c'était le chêne qui parlait au roseau. » C'est son vieil ennemi, Rœderer, qui lui a témoigné cette insolente pitié dans un article anonyme, ou tout au plus signé : A.

Quant au Journal des Débats, c'est un adversaire plus sérieux : aussi la réplique est-elle plus violente. D'où vient son incontestable succès ? De ce que, sem-

blables aux Romains qui priaient Cicéron de leur faire un discours même quand il n'avait rien à dire, les modernes aiment les phrases harmonieuses,, fussentelles vides : « Ne doutez pas qu'un élève de Cicéron, et que beaucoup de Français, beaucoup de journalistes, n'aiment à entendre parler à vide, pourvu que les périodes soient bien arrangées. Voilà pourquoi le Journal des Débats a une si grande vogue. » Lequel de ses rédacteurs a commis l'article signé : F. ? Un nommé Félis ou Fêle : « sachez que cette F est la première lettre du nom de M. Félis, mot latin qui signifie en français un chat. C'est un coopérateur de M. Geofroy, et son élève, à ce qui paraît. » Si l'attaque était sérieuse, dit dédaigneusement Bernardin, je m'en prendrais non pas au sous-ordre, mais à son maître : « lorsqu'un parti m'attaque, je m'adresse au chef. Mais je ne trouve point du tout que j'aie tant à me plaindre de M. l'abbé Félis. » #

On voit que Bernardin avait encore bec pointu et ongles tranchants ; que, à soixante-dix ans, il eût fait encore un excellent journaliste d'avant-garde, un polémiste redoutable. Et d'autre part on est surpris, au premier abord, qu'il ait gardé pour lui tous ces mots à l'emporteqDièce, qu'il ait filtré sa rancune, et qu'il n'ait publié dans son préambule que les parties les moins acidulées. Serait-ce par timidité ? par crainte d'avoir une mauvaise presse ? Oh ! que c'est mal le connaître ! S'il rentre ainsi ses griffes, c'est que l'Empereur est intervenu, s'est emparé des Débals, et les a baptisés : Journal Impérial : « Il y a tout à espérer, conclut Bernardin, qu'il prendra un caractère éigne de ce nom. J'aime à croire qu'il deviendra le modèle des journaux d'Europe; que la vérité, la justice, le bon goût, la pureté du style, la liberté, l'amour du genre humain,

présideront à ses compilations. M. Geofroy est un bon latiniste, qui a beaucoup de tact, d'esprit: ses écoliers, à son exemple, se corrigeront: novus sseclorum nascitur ordo ! » L'ironie gronde encore là-dedans, mais Bernardin finit par se calmer, car ce ne fut pas lui qui paya les frais de la guerre. Le 1er avril 1806, il écrivait à M. de Boisguilbert : « Les combats que j'ai livrés du fond de ma solitude aux tyrans de la littérature et du sens commun, m'ont valu... de l'Empereur une pension de deux mille francs à prendre sur la part qui lui appartient dans le Journal de l'Empire. Puisse le Cacus de notre littérature qui m'avait attaqué avec tant d'impudence, il y a environ deux ans, rentrer en résipiscence. En attendant il est obligé de tourner ma broche (1). »

Plus rassuré que jamais sur la question argent, Bernardin profite de l'aisance dorée qu'il doit à Napoléon et au roi Joseph, pour se plonger à nouveau dans ses Harmonies delà Nature.

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