LES VÉRITABLES « HARMONIES DE LA NATURE
Nous avons vu, dans l'introduction, que les Harmo^ nies publiées par Martin, et appelées par M. Larroumet, sévèrement, mais justement, un des livres les plus ennuyeux, les plus ridicules qu'il connût (2), ne sont
(1) eu, 16-17. — (2) Nouvelles Etudes de littérature et d'art, p. 145. — Je viens de publier le début des véritables Harmonies chez Jouan, à Caen.
l'empire 387
pas de Bernardin, mais de Martin, et que les vraies Harmonies sont encore inédites. Je ne puis, dans un seul chapitre, suppléer à l'édition princeps dont j'ai indiqué les éléments. Je me contenterai d'en faire connaître quelques idées, des morceaux réussis, après avoir fait l'historique de ce livre que Bernardin a travaillé, raturé, modifié pendant vingt-deux ans. Dans une aussi vaste période, les croyances de Saint-Pierre se sont forcément modifiées : ce sont donc les époques de sa pensée que nous allons passer en revue, en même temps que les modifications successives de son manuscrit.
Dès le mois d'août 1790, il a terminé une première ébauche du livre : en voici le titre, un peu long: Harmonie générale des éléments, des plantes, des animaux, de Vhomme, avec le ciel, le soleil, Vair, Veau, la terre, les végétaux, les animaux, la femme, ses enfants, sa tribu, sa nation, sa religion, le genre humain (1). A ce moment, il songe que le mieux serait d'essayer de sauver tout ce qui est bon dans l'ancien régime : « Combien de ressources en France ! Combien d'institutions respectables! Combien, dans les grands et riches, languissent sous leur fortune ! Quel superbe ouvrage que celui qui iserait comme une seule famille tout ce gran 1 corps ! Que toutes les avenues soient ouvertes pour aller du dernier des sujets a la noblesse par le courage, au pontificat par la sainteté des mœurs, à la magistrature par les lumières, à l'opulence par l'industrie. Que chaque talent porte son fruit ; que le prince soit comme un soleil dont les rayons fécondent toutes les plantes. » Pour cela, il faut constituer une éducation nationale (2). C'est à quoi il s'occupe, en janvier
(1) lxi, 137. — (2) ex, 83
1792(1). En 1794 il y travaille encore, mettant à profit tous les événements du jour, parlant, par exemple, des tableaux qu'on vient de prendre à Anvers (2).
Nommé à l'Ecole normale, il tire rapidement un cours de son livre ébauché, en mettant ses théories au point, en les adaptant au but précis qu'il vise.
En 1795, il reprend à la fois ses notes de cours, ses matériaux précédents, et commence à refaire une œuvre nouvelle « sur la morale publique ». Mais, comme on lui supprime son traitement de professeur, irrité, il abandonne un instant son travail, afin, dit-il, de gagner du pain pour sa femme et ses enfants (3). Bientôt il revient à l'ouvrage qui le passionne; n'ayant plus de tâche officielle, il circonscrit son plan, et d'un traité de pédagogie générale il fait un livre d'éducation pour ses enfants (4). Il le nourrit d'observations intimes, d'anecdotes familières. A propos de la coqueluche, il raconte celle de sa fille : dans ses quintes, il a compté une fois « jusqu'à quarante-cinq hurlements de suite» (5). En même temps il songe à l'utilité générale, et, dans un prospectus annonçant la nouvelle édition du Voyage, il dit : « Rendu à moi-même, je résolus de refondre tout mon travail, qu'on m'avait obligé de morceler avec tant de précipitation. Je repris alors mon ancien plan, sans perdre toutefois de vue les écoles primaires dont je sentais toute l'importance ». Ce qui est changé également à cette date, c'est la manière dont l'auteur des Harmonies regarde l'humanité : il se déclare « dégoûté plus que jamais de la corruption des hommes et surtout de ceux qui les gouvernent » (6).
Peu à peu le bruit se répand en France que Bernar-
(1) xxv, 77. — (2) xxi, 60. — (3) l, 3-4; xcvi, 16. — (4) lxxih, 21. - (5) lxxih, 31. — (6) lxxxii, 99.
l'empîre 389
din prépare un ouvrage sur l'éducation. Le 10 fructidor an IV (27 août 1796), le citoyen Saint-Pierre insère dans la Décade Philosophique un prospectus de ses Harmonies. Il explique que le Comité d'Instruction publique avait chargé les professeurs de l'Ecole nor-, maie de rédiger, chacun pour leur spécialité, une monographie : l'ensemble de ces travaux devait former une encyclopédie pédagogique, une espèce de statue colossale, dont les membres auraient été sculptés par des artistes différents : le projet d'ensemble ayant été abandonné, il a voulu terminer la partie qui lui avait été confiée, « afin que les instituteurs des écoles primaires pussent y voir au moins un aperçu des connaissances que la République avait voulu donner à ses enfants. Je savais bien que ma statue ne serait que d'argile, étant faite par moi seul ; mais je pensai que par cela même elle aurait de l'ensemble, et qu'elle serait de la taille et à la portée d'un homme i (1). Le titre primitif du livre a été allégé: « Essai sur les harmonies de la Nature, pour servir aux éléments de la morale et aux instituteurs des écoles primaires ». Il compte le faire imprimer chez Didot (2). 11 lance même une souscription, qui commence à se couvrir lentement, ainsi qu'en témoignent six reçus imprimés qu'il avait gardés ; en voici un à titre de spécimen:
J'ai reçu du citoyen Mayer, libraire à Chaumont, la somme de sept livres en numéraire pour les deux premiers volumes brochés des Harmonies de la Nature, qui lui seront délivrés, le premier dans le courant de iloréal de l'an \'e, et le 2« avant la fin de brumaire de l'an VI de la République (3).
De Saint-Pierre.
A Paris, ce 8 frimaire, l'an V.
1) cli, 49. - (2) clxx, 1. — (3) clxxxiv, 3-8.
Ainsi, le 28 novembre 179G, Bernardin s'engageait à fournir le premier volume en avril 1797, et le second en octobre. Etant données ses habitudes de lenteur dans la préparation d^n livre, et d'honnêteté scrupuleuse à tenir ses engagements, on peut en conclure qu'en novembre 96 l'œuvre était achevée. Elle ne parut pas cependant, faute de souscriptions suffisantes.il fut forcé de prier son imprimeur et ses libraires de rendre aux souscripteurs le peu d'argent qu'ils en avaient reçu (1).
Il ne se désintéresse pas pourtant de l'ouvrage qu'il garde en portefeuille. Il écrit à Carnot, le 30 prairial an V (18 juin 1797), qu'il continue son livre dans la solitude (2). Il tient son œuvre au courant de tous les événements qui l'intéressent, publics ou privés. Quand il perd son fils Paul, il insère un développement sur cette mort dans son préambule (3). Le 30 fructidor an V (16 septembre 1797), il écrit au journal Le bien informé qu'il a reçu une bouteille jetée à la mer par Biard, peintre-correspondant du Muséum, parti pour l'Amérique : cette bouteille contenait une lettre à son adresse : « je viens de l'insérer dans mes Harmonies de la Nature (A). »
De temps en temps il est obligé de refondre toutes ces adjonctions : en 1798 il dit à un journaliste: « Mon ouvrage est si étendu, et je travaille si laborieusement, qu'après avoir déjà employé beaucoup d'années à en rassembler les matériaux, il m'en faut encore quelquesunes pour l'achever. Il est nécessaire que la fin soit d'accord avec le commencement. L'ensemble est la première des beautés, et la seule peut-être dont je sois capable à force de patience et de méditation » (5). Or, à
(1) xcvm, 183. — (2) cli, 1. 3, f. 4-5. - (3) en, 57. — (4ïclxiii, 11, - (5) ex, 72.
ce moment, son plan a fini par craquer sous toutes les surcharges qu'il a reçues. Il n'a plus un livre, mais les matériaux d'un livre, « amassés de longue main, à peu près à la vérité comme les feuilles de la Sibylle » (1).
L'esprit du livre aussi est changé : le Directoire, qui représente l'agonie delà République, étant tombé, Bernardin se plaint, plus fort que jamais, de cette « affreuse révolution » (2).
Il compare les révolutionnaires athées à une collection de bêtes féroces, et il salue le « sauveur » qu'il aperçoit au milieu d'eux : « un militaire de la plus belle espérance, qui s'est entouré de tous ces gens, a l'air d'un épervier, qui médite de s'emparer avec eux d'une grande proie, et de la garder pour lui seul » (3).
Rassuré sur l'avenir du pays, et sur sa propre fortune, Bernardin se remet allègrement à la besogne : le 4 floréal an VIII (24 avril 1800), il prie son ami Robin de lui arranger des difficultés d'intérêt à Essonnes : « Tirez-moi d'embarras le plus tôt possible. Les petites affaires sont les puces de la vie : elles tourmentent jour et nuit, surtout un rêveur comme moi, qui vit dans d'autres mondes. Si vous prenez quelque intérêt à mes rêveries, aidez-moi à les faire en repos. Je compte vous en réciter quelques nouvelles à notre prochaine entrevue. Xous y verrons l'action du soleil sur l'air, l'eau, la terre, les plantes, etc. » (4). Les Harmonies en 1800 sont donc une fois de plus terminées, et Bernardin cherche même un éditeur en Allemagne, sans du reste le trouver (o).
Il ne se décourage pas : il se remet à la besogne avec acharnement, avec une sorte de passion : le 10 brumaire
(1) xcii, 42. — (2) xiii, 40. — (3) xiii, 40, 50. — (4) ccix, non folioté xcix, 4. — (5) cxli, 1. 2, f. 95,
an IX (lo novembre 1800), il écrit à sa fiancée : « Mes Harmonies, par lesquelles je commence toujours ma matinée, m'empêchent aujourd'hui de faire ma lettre longue comme je le désirais » (1). Le mariage ne ralentit pas son ardeur, au contraire : on voit que l'auteur associe en quelque sorte son livre à sa vie conjugale, que ses conversations sérieuses avec Désirée ont un écho dans les Harmonies : n'est-ce pasun apologue, destiné à consoler la brillante Parisienne de son isolement à Eragny, que ce joli conte intitulé Le philosophe, le cirque et les animaux domestiques (2) ? En voici le début :
Un philosophe vivait avec sa famille dans les ruines de Palmire. Il s'était fait une habitation sous des dattiers qui avaient crû le long d'une source, au milieu d'un vieux cirque. Là il mettait son plaisir à élever quelques animaux domestiques, à faire le bonheur de sa femme et de ses enfants, et à étudier la nature. Sa femme l'aimait, mais elle s'ennuyait quelquefois d'être seule avec lui. Elle jetait souvent les yeux en soupirant sur les statues du cirque qui lui rappelaient la gloire du monde. Elle dit un jour à son mari: A. quoi sert la science et la vertu dans un désert? Si vous viviez parmi les hommes, vos enfants en seraient un jour considérés. On vous élèverait une statue semblable à une de celles qui nous environnent.
Le philosophe la désabuse de ces chimères, lui prêche le renoncement au monde, les charmes de la vie solitaire. Cependant leur asile est envahi et saccagé par une bande d'Arabes : le sage console sa femme, et lui prouve que les seuls biens véritables sont dans la nature :
« Elle essuya ses larmes, et, serrant ses enfants contre son cœur, elle embrassa son mari. Le chagrin est comme le figuier : sa sève est acre, mais ses fruits sont doux. »
(1) cxlv, 80. — (2) lxxvii, 7.
l'empire 393
En 1804 ils perdentleur petit Bernardin. Après l'avoir pleuré, le père sèche ses larmes, rouvre son manuscrit, et, au chapitre de l'harmonie paternelle, raconte le coup qui vient de les frapper, sous ce titre : La mère et l'enfant mort. C'est de la douleur toute vive, toute saignante, rendue avec la simplicité et l'émotion de la vérité: on voit pleurer le petit Paul, Bernardin essayer de consoler sa femme, et la pauvre mère se jeter sur le corps de son enfant en hurlant de douleur, jusqu'à ce qu'enfin « le sommeil, ce frère de la mort, le plus doux présent des dieux dans les peines de la vie », vienne assoupir un instant sa douleur (1).
Tout à fait dans ses dernières années, Bernardin de Saint-Pierre cherche à souder le plus étroitement possible les Harmonies aux Etudes ; à la fin de 1806, il écrit au ministre Maret : « J'avais préparé un 6e volume d'anciennes Etudes de la nature pour les faire imprimer cet hiver, pendant que j'en mettais en ordre un septième d'Etudes toutes nouvelles » (2). Il y travaillait encore en 1809, d'après sa lettre à Peale : « J'ai 72 ans... Je m'occupe à présent à finir un long ouvrage que j'ai commencé il y a beaucoup d'années. La Providence a tout disposé pour m'en faciliter les moyens » (3). Enfin en 1812, deux ans avant de mourir, il écrivait au comte de la Gépède, grand chancelier de la Légion d'honneur,en lui recommandantson fils : « heureux son père, si, dans ses nouvelles Etudes de la Nature, il pouvait augmenter l'intérêt que vous prenez à son fils, en les rendant aussi évidentes et aussi utiles que les vôtres » (4).
En résumé, ce livre, ébauché en 1790, a été modifié à cinq reprises différentes : cours à l'Ecole normale en 1795, refonte de la première rédaction et du cours en
(1) cxvi, 57. — (2) cxliv, 42. — (3| cxlviii, 74. — (4) cxvi, 38.
1796, grands remaniemente en 1800, en 1806, en 1812, avec de continuelles corrections de détail pendant ces vingt-deux années.
Il avait soixante-quinze ans lorsqu'il mettait la dernière main à ce livre aussi chéri que les enfants de sa vieillesse : mais ce n'était pas une œuvre de sénilité qu'il avait enfin terminée ; qu'on en juge par la péroraison ; à la fin de ce voyage au long cours, et parvenu au port malgré sa faiblesse, il ne veut pas comparer la traversée desa vie aux croisières des puissants vaisseaux: «■ Je ressemble au petit coquillage appelé par les naturalistes heliusviolaceus, en pleine mer. Sa coquille est fragile. Il se soutient sur l'eau au moyen de quelques bulles d'air : il est exposé aux tempêtes et aux oiseaux de proie. Il renferme dans son sein quelques gouttes du plus beau pourpre. Ainsi, emporté par les agitations de la fortune dans l'océan de la vie, je m'élève vers la divinité, et je renferme quelques harmonies dans mon sein » (1).
Quelle était la valeur de ces Harmonies ? Et d'abord, pour en éliminer immédiatement la partie faible, quel était leur mérite scientifique ? L'imagination de l'auteur lui joue plus d'un tour, et diminue la valeur de ses incursions dans le domaine de la science, parce qu'il se laisse aller à caresser des chimères (2). Cette pseudoscience serait insupportable si Bernardin l'exposait avec l'intolérance que Ton admet chez les adeptes des sciences exactes. Mais il fait montre au contraire d'une modestie, d'une réserve dans ses affirmations, qui nous rendent plus indulgents pour ses lubies scientifiques (3).
Laissons de côté les questions de détail : quel est
(1) xun, 15, — (2) xxxvi, 27. — (3) xc, 40,
l'empire 395
son système, en résumé ? Bernardin est toujours, et plus que jamais, partisan des causes finales. Cette explication du monde est-elle rejetée sans débats par la science moderne ? En 1903, le monde scientifique célébrait le cinquantenaire d'un professeur du Muséum, « à qui, disait M. Liard, n'est pas déplaisante la recherche des causes finales » (1). Et de même l'explication de la nature parles harmonies est-elle tombée en désuétude, ruinée par des hypothèses nouvelles? M. Janssen terminait récemment une conférence sur la constitution du soleil et l'observatoire du Mont-Blanc par des réflexions qui semblent empruntées aux meilleures pages des Harmonies (2). Bernardin n'eût pas mieux dit, mais il n'eût pas parlé autrement. Pendant quelque temps il a été à la mode de le railler, grâce à ces Harmonies apocryphes, et surtout dans un petit clan de pseudosavants qui voient d'abord dans la science la négation haineuse du spiritualisme et du christianisme. La vraie science, qui ne fait pas de politique, est au-dessus de ces mesquineries, maintenant. Mais au temps de Bernardin il n'en était pas de même, et Saint-Pierre s'est heurté à des savants qui n'admettaient que la science athée. Un écho de ses combats résonne encore dans les Harmonies :
Chaque homme, dominé par une passion, a quelque ressemblance avec l'espèce d'animal qui en est le type. Ce caractère de bestialité est surtout commun dans les athées, et s'y manifeste d'une manière hideuse. Quoiqu'on dise qu'il n'y ait pas d'athées de bonne foi, notre affreuse révolution n'a que trop prouvé qu'il en existe. D'ailleurs j'ai eu moimême assez d'occasions de connaître leurs principes, leur conduite, leur personne, étant forcé de vivre avec eux et de
(1) Revue Internationale de V Enseignement, 15 janvier 1903, p. 48. — (2) Bulletin de la Société Normande de Géographie, 1901. p. 'Mi\.
combattre leurs systèmes. Je n'en ai pas vu un seul qui n'eût dans ses traits quelques-uns de ceux d'un animal destructeur ou d'un reptile, surtout lorsqu'ils sont animés par leur passion dominante, qui est l'orgueil. Dans nos prétendus savants, j'ai remarqué un astronome célèbre par son athéisme qu'il prêche partout. Sa tête, par son gros crâne nu et ses yeux enfoncés, ronds et mornes, ressemble à une tête de mort. Comme il a de petites cuisses et de petites jambes, quand il'marche il semble ramper. Un homme d'esprit, le voyant venir un jour vers nous, me dit : Voilà le fils aîné de Satan. En effet, sa figure me rappela au juste le portrait qu'en fait Milton (1).
L'homme d'esprit, c'est Lemercier, et l'astronome disgracié parla nature, c'est Lalande (2).
Certes, je ne donne pas ce passage comme un modèle de bon goût et de courtoisie. C'est de la polémique, et non de la discussion. Il y a là de la rancune, mais il y a là surtout des ripostes, ce qui est une circonstance atténuante. Enfin cela prouve que le talent combattif de Bernardin ne s'était pas affaibli. On ne s'ennuie pas à lire dans les Harmonies les querelles plus ou moins scientifiques. Ce livre, du reste, vaut surtout par sa valeur littéraire.
Le plan du livre est donné par la table des matières des troisvolumes qui devaient le composer : le premier volume comprend un préambule, l'organisation d'une école primaire, le plan général des harmonies de la nature, les harmonies solaires et lunaires, et se termine par le matin du jour de la mort de Socrate. Le second volume est consacré aux harmonies aériennes et aquatiques; le troisième renferme les harmonies terrestres: il finit par l'harmonie des enfants à l'école primaire, et une récapitulation des harmonies (3).
(1) an, 40. — (2) liv, 20. — (3) xc, 80-82.
l'empire 397
Ce plan est commenté en quelques pages, écrites au moment où Bernardin transforme ses réflexions sur la pédagogie en cours à l'École normale ; cela se termine par une image simple et fraîche : « Vous avez vu quelquefois une petite goutte de rosée, jouet des vents, suspendue à un fil d'araignée sur le sein d'une fleur. Si le soleil l'éclairé, comme un microscope elle découvre de nouveaux mondes, elle brille comme une étincelle, mais bientôt elle s'évapore. Redoublez, je vous prie, votre attention, car je ne suis qu'un homme, et je vais parler des harmonies de la nature » (1).
Ce plan étant très vaste et très élastique, Bernardin peut y faire entrer un certain nombre d'anciennes études, un fragment d'un roman sur l'Egypte, un souvenir de son Mémoire sur la Ménagerie, des passages de VAmazone (2). Il comptait également, nous l'avons vu, fidèle à sa vieille habitude, parler de sa propre biographie, payer une fois de plus les dettes de sa reconnaissance, toujours vivace, à ses anciens amis, Mustel, Munich, Duval, Chateauvinski, Taubenheirn, Dolgorouki, Mesnard, etc. (3).
Il voulait également, pour éviter l'écueil d'un pareil livre, la monotonie, changer de plume, de style, introduire dans un traité de pédagogie toutes les Muses. C'est tantôt, sur le modèle du Chant du Départ, une espèce de poème lyrique en prose : YOde du Peuple Français pour le Roi (4) ; et tantôt le genre roman ou nouvelle est mis à contribution, et d'une façon fort originale : « Suivant la tradition arabe, Adam écrivit dix livres qui ont été perdus. Cependant nous en citerons un petit fragment qui en a été retrouvé par l'Académie
(1) lxi, 171. — (2) xiv, 4.") ; xxxvi, 43 ; cxxi, 9. — (3) xxxvi, 1. 2, 13. — (4) ex, 100.
anglaise établie à Calcutta, et qui expose d'une manière intéressante le premier établissement de la puissance humaine sur la terre. C'est le Journal du voyage d'Adam autour du monde » (1). Cette historiette est fort étrange : Adam devient une espèce de Robinson Suisse préhistorique, animé de la sensibilité du xvme siècle : il rêve les rêveries de Rousseau sur l'état de nature ; il découvre (déjà !) la théorie de la fonte périodique des glaces du pùle.
Des anecdotes touchantes ou naïves doivent également soutenir l'intérêt. Ainsi, pour apprendre aux enfants de l'école primaire qu'il faut se défier de la pierre à mouches, composition arsenicale très dangereuse, il raconte la mort de son chien Athis, foudroyé par une assiette de ce poison (2). Quelquefois, c'est la forme oratoire que prend sa pensée : l'éloquence « sensible » apparaît dans cette apostrophe aux petits qu'on laisse jouer aux portes des abattoirs : « Cruels enfants, cet animal dont les agonies vous amusent, a labouré vos terres ; auprès de son cadavre est celui de la vache qui vous a nourris de son lait. Voilà celui de la brebis dont la toison vous a revêtus, et celui de son agneau auquel on a tant de fois comparé votre innocence. Détournez vos yeux de ce funeste spectacle, ou l'ingratitude, en fermant vos jeunes cœurs à la pitié pour les animaux vos bienfaiteurs, les endurcira bientôt pour vos propres parents » (3).
Le style est pittoresque, plein de trouvailles comme celle-ci : « le crocodile se tient en embuscade dans les roseaux du Nil, où il ressemble, dans son repos, à un grand tronc d'arbre renversé. Mais son corps, sale et raboteux comme une vieille écorce, n'est qu'une gueule
(1) xxi, 65-67. - (2) xcn, 36. — (3) xir, 31.
l'empire 399
profonde portée sur des griffes » (1). Ces bonheurs d'expression produisent de l'effet parce que le style de Bernardin est simple. Comme tous les vrais écrivains, il se contente de l'ancien vocabulaire pour rendre des impressions neuves. Les mots créés sont très rares chez lui : je n'en ai remarqué qu'un, souvenir de Virgile : « ses vers harmonieux font entendre les susurres des abeilles » (2).
La valeur du style vient donc uniquement de la valeur de l'idée : il est simple, gracieux, ou élevé, comme la pensée qui l'emporte Dans le préambule, Bernardin raconte comment il prépara pour la première fois son recueil : « Comme une hirondelle, qui, battue de la tempête pendant tout l'été sur une côte orageuse du Spitsberg, veut faire une ponte avant l'hiver, pétrit de la terre, arrache le duvet de sa poitrine pour en tapisser le nid de ses petits, je recueillis les débris de mes études, les mémoires de mes voyages, et je tirai de mon cœur les sentiments les plus intimes pour en réchauffer un jour celui de mes enfants » (3). La grâce n'est pas son seul domaine : il y a dans son dernier livre des beautés de premier ordre, comme la findece morceau: « C'est l'obliquité des vents sur la terre qui agite si agréablement les herbes des prairies, les feuillages des forêts, les crinières des quadrupèdes, et qui donne tant de force aux ailes des oiseaux. Combien de fois n'ai-je pas vu l'aigle marine voler dans l'aire même du vent le plus furieux, et à la faveur de son obliquité et de sa violence même, glisser comme sur un plan incliné dans les airs, et s'élever au-dessus des tempêtes ! Ainsi, dans les passionsqui agitent notre vie et nous ramènent sans cesse vers la terre, une âme
(1) xxxvi, 32. — (2) xxxvi, 22. — (3) clxx, 2.
400 BERNARDIN DE SATNT-PTERRE
vertueuse déploie ses ailes, et, à la faveur même des orages, s'élève vers les cieux » (1).
Ne disons pas : c'est du Chateaubriand. Non, c'est du Bernardin de Saint-Pierre.
C'était presque trop beau pour un livre de pédagogie. Si Bernardin avait pu publier lui-même son œuvre, nous aurions au moins deux traités d'éducation écrits en bon français, l'Emile, les Harmonies ; et le livre de Bernardin serait le moins chimérique des deux. Il est rédigé en leçons que l'auteur suppose adressées par l'instituteur à des enfants (2). Bernardin tente ainsi de réaliser ses rêves de « puériculture », et, tout en regrettant une fois de plus que Carnot ne lui ait pas permis, sous le Directoire, de se mettre à la recherche des petits prodiges (3), il pense pouvoir être utile à tous les enfants du pays, en traçant le plan de l'école idéale où on formera « des hommes, des républicains, dont l'honneur, le devoir et la religion sont d'obéir aux lois » (4). 11 distingue deux sortes d'écoles superposées : d'abord l'école primaire, où les études dureront deux ans, et qui sera gratuite : « Apprenez-leur, dans cette première école, à aimer Dieu et les hommes, à ne commencer aucun ouvrage sans le recommander à Dieu, à ne pas craindre la mort... Apprenez-leur à ne pas faire aux autres ce qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît. C'est le premier lien des harmonies fraternelles » (o). Il voudrait que l'on fît chanter à l'école des chants patriotiques : « Je ne vous parlerai pas de l'hymne de Castor et Pollux qui fit gagner plus d'une bataille aux Spartiates. Celle des Marseillais, faite par Delile {sic), n'apasinspiré moins de valeur ànossoldatscitoyens»(6).
(1) xxxvi, 53. — (2) xxv, 87. — (3) lxi, 121. — (4) lxxiii, 19. — (5) xcvn, 39. — (6) lxxiii, 17.
l'empike 'iDI
Après ces deux années, l'enfant passe dans une école supérieure. Là, Bernardin veut qu'on se préoccupe avant tout de l'instruction morale et philosophique :1a grande salle sera décorée par les statues des philosophes, Orphée, Confucius, Marc-Aurèle, Epictète, Fénelon, Jean-Jacques [i). Comme spécimen de l'enseignement moral qu'on y devrait donner, Bernardin reproduit la Mort de Socrate, qu'il avait composée pour son Paul (2), et il en explique l'utilité aux instituteurs :
C'est par de semblables dialogues, tirés des personnages les plus intéressants de l'antiquité, qu'on peut familiariser les enfants avec tous les événements de la vie, et surtout avec la mort qui en est le dernier. Je n'ai mis dans celui-ci que ce qu'on trouve dans l'histoire de Socrate. Un instituteur des écoles primaires peut s'exercer sur de pareils sujets, et y réussir beaucoup mieux que moi, en les appliquant aux besoins de ses élèves. C'est par eux qu'il doit finir ses leçons du soir, afin que les images s'en gravent d'autant mieux dans la mémoire pendant la nuit.
Mais il est temps de terminer la nôtre. L'astre du jour est couché. Il a déjà fait sentir quelques effets de sa présence dans la nature à l'occident. Les vapeurs de l'horizon sont teintes de rouge. Leurs reflets colorent de rose les neiges qui couvrent les sommets des montagnes. Les flancs en sont sillonnés de raies blanches et noires. Déjà des ruisseaux jaunes en découlent au fond des vallons, et confondent leurs murmures avec le bruit des vents qui font gémir les forêts. La terre, comme un enfant qui vient de naître, pleure et gémit, entouréedes bandelettes et des langes de l'hiver. Cependant les rayons de la vie paraissent déjà dans ses traits. Les mousses d'un vert d'émeraude tapissent les roches et les troncs des arbres. Les bourgeons du sureau entr'ouvrent leurs étuis, et ceux du marronnier d'Inde se gonflent, tout brillants de la glu qui les préserve du froid. Le rouge-gorge et le roitelet ont chanté leur chanson du soir. Ils sont couchés dans le tronc mousseux d'un arbre, sous le feuillage
(1) xcvii, 41. — i'2 clxxz, 1.
du lierre toujours vert, tant la nature a employé de prévoyance pour l'enfance et la faiblesse des êtres. Cependant le froid de la nuit se joint à celui de la saison. L'eau reste suspendue aux toits en longs cristaux ; la terre se durcit et résonne au loin sous les sabots des paysans. Déjà la lune s'élève sur notre horizon, et nous renvoie la lumière du soleil qui éclaire un autre hémisphère. Ainsi elle partage comme une mère le soin de la terre avec le père de la chaleur et du jour. Une infinité d'étoiles br-illent au firmament. La nuit qui nous découvre tant d'astres est une image de la mort qui nous découvrira sans doute d'autres vies.
0 enfants de l'école primaire, qui vivez sous l'empire du soleil, votre naissance a été semblable à celle de Tannée. Vous êtes entrés dans cette harmonie de la mort et de la vie, pleurants et gémissants. Vous viviez, et vos yeux ne voyaient point : vos membres ne pouvaient agir. Vous ne pouviez faire entendre vos besoins que par de tristes vagissements. Ce n'est point le soleil qui a pris soin de vos premiersjours. C'est votre mère qui vous a réchauffés sur son sein, qui vous a nourris de son lait, vous veillant jour et nuit, essuyant vos larmes, prévoyant tous vos besoins, et faisant de tant de sollicitudes l'objet le plus cher de ses plaisirs. Allez maintenant vous réchauffer près d'elle au foyer paternel. Allez vous-mêmes réjouir le cœur de vos parents. En leur répétant vos premières leçons, regardez vos instituteurs comme d'autres parents chargés par la patrie d'aider les vôtres en éclairant votre raison. Considérez les uns et les autres comme des agents de cette Providence qui gouverne l'univers et veille particulièrement sur vous (i).
Ce morceau est long, et paraît court à la lecture, tant il est curieux. C'était la première fois que l'on songeait à parler aux enfants sur ce ton-là. Même aujourd'hui nos docteurs es pédagogie auraient plus d'une bonne idée à prendre dans les Harmonies. Ce n'est pas, bien entendu, que l'on n'y rencontre un certain nombre de pensées discutables ou mauvaises. Ainsi sa façon de