I.XXX
comprendre la discipline paraîtrait peu pratique : «Les récompenses seront d'entendre pour leçons les éléments des droits et des devoirs de l'homme ;... d'être nommé à la pluralité pour aider le maître aux leçons. Les punitions seront d'être banni, à la pluralité, pour une ou plusieurs leçons » (1). Voilà un châtiment qui n'effrayerait guère les mauvais élèves. Et voici qui effrayerait plus d'un père de famille : Bernardin imagine une sorte de vaccination contre les passions : « Il faut inoculer aux enfants les maladies morales, afin de les en préserver. Ces âmes tendres, disposées à la confiance, sont toutes prêtes à s'épanouir à la louange, à la réputation. Mais quand le vent des mauvais bruits souffle, alors elles se flétrissent, en éprouvant des convulsions mortelles. Je voudrais donc qu'on essayât sur elles quelques mauvais bruits, surtout sur le point d'honneur. Leur tempérament moral se fortifierait. Elles éprouveraient des peines, mais elles s'éprouveraient contre le venin mortel par l'illusoire » (2). Il y a, dans la pédagogie de Bernardin, tout un côté qui choquerait, si son livre était fait directement pour les enfants, et qui pourrait même induire en erreur la prudence un peu courte de maîtres inexpérimentés. Il y a dans les Harmonies, sur toutes les questions qui se rattachent à la passion sexuelle chez les enfants, je ne dirai pas une légère teinte d'érotisme, cela ne va pas jusque-là, mais tout au moins une certaine complaisance à traiter ces sujets, sans la froideur sérieuse qu'il convient d'y apporter (3).
La volupté, même atténuée, est désagréable dans un livre destiné à former les maîtres de l'enfance (4). Bernardin semble avoir été quelquefois en proie à lahan-
(1) xcvu, 38. — (2) clxxxiv, 1. — (3) lxxui, 45. — (4) lxxui, 43.
tise des idées et des ligures passionnelles. Son exaltation conjugale ne Ta pas tout à fait abandonné, quand, le matin, il s'installe à son bureau. Ce n'est pas une estampe de Greuze que je vois accrochée au mur de son cabinet, devant ses yeux, mais une gravure de Lancret, de Boucher, ou même de Fragonard. Ne cherchant, dans cette étude, à plaider ni pour ni contre Bernardin, mais à établir uniquement la vérité, et à montrer surtout la répercussion de son existence sur son œuvre, j'ai dû parler du mauvais côté de son hyperesthésie sexuelle. Il reste à étudier le contre-poids qui a empêché Bernardin de Saint-Pierre de verser dansl'érotisme, et quelles forces morales vont apparaître peu à peu, non plus dans la partie pédagogique, mais dans la doctrine générale des Harmonies.
D'abord qu'est-ce que l'auteur entend exactement par l'harmonie ? Il en explique la signification très clairement : « En donnant à ce mot le sens le plus étendu, nous définissons Y harmonie la réunion de deux contraires, et la discordance le choc de ces mêmes contraires. La première est la source de tous nos plaisirs, la seconde celle, de tous nos maux. Ainsi les heures du matin et du soir sont les plus intéressantes du jour, parce que la lumière s'y marie avec l'ombre ; le commencement du printemps et de l'automne donne les jours les plus agréables de l'année parce qu'ils sont mélangés des chaleurs de l'été et des fraîcheurs de l'hiver » (1).
Dans l'ordre des phénomènes sensibles, Bernardin réduit l'harmonie au mouvement circulaire, « qui est celui des astres, . . . celui des arbres, même des branches, si agréable lorsque le vent balance leur cime » ; c'est