‹ Bernardin de Saint-Pierre d'après ses manuscritsChapitre 9 sur 69 · INTRODUCTION XXII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXII

tinéesàun correspondant et non au publie, pour se faire comprendre et non pour se faire admirer, Aimé substitue une froide régularité qui ne vaut pas toujours, même comme correction grammaticale, le laisser-aller de Bernardin : celui-ci écrivait, au courant de la plume : « J'ai été invité à souper deux fois chez la princesse Sangusko, et une fois à dîner chez la princesse Mesnik (1). » Aimé Martin imprime ceci : « J'ai été chez la princesse Sangousca invité à souper deux fois, et à dîner chez la princesse M... (2) » Ce n'était pas la peine de corriger. Le texte de Bernardin vaut mieux comme style, et il a de plus le mérite d'être du Bernardin.

On se rendra compte de l'importance de ces corrections en comparant, pour la lettre à Hennin du 2 juillet 1778, le texte authentique, et la paraphrase mensongère où j'ai mis en italique les parties exactement reproduites.

J'ai été touché, Monsieur et cher ami, de votre ressouvenir. Vous me dites de «solliciter par moi et mes amis, de montrer du zèle et de l'envie d'être mis en action ». De tout le temps que j'ai pu perdre dans ma vie, le seul que je regrette est celui que j'ai employé à solliciter. Je me suis offert tantôt à faire un voyage dans le nord de l'Inde, tantôt à remplir un consulat qu'on m'avait promis. La marine n'a à donner, à ceux qui n'ont point de protection, que des places de valet.

Après avoir renoncé pour la vie à ce département, si j'ai

(1) cli, 1. 3, f. 1. — (2) Correspondance, III, "8.

en ce point quitté le service de ma patrie, ce n'a été que pour la servir. Depuis six ans j'ai jeté surle papier un grand nombre d'idées qui ne demandent plus qu'à être mises en ordre. Parmi beaucoup de sable, il se trouvera, j'espère, quelques grains d'or (1).

Aimé Martin.

J'ai été touché, Monsieur et cher ami, de votre ressouvenir. Vous m'exhortez à « solliciter par moi et mes amis, à montrer du zèle, etc. » De tout le temps que j'ai pu perdre, celui que j'ai le plus regretté est celui que j'ai employé à solliciter, parce que, lorsqu'on ne réussit pas, il en reste un sentiment pénible de l'injustice humaine, non seulement par la fausseté des promesses qu'on nous a faites, mais parce qu'on s'aliène malgré soi des protecteurs qui finissent d'ordinaire par .accuser leur protégé afin de justifier leur crédit.

Combien de fois ne me suis-je pas offert, votre département excepté, tantôt à faire un voyage dans le nord de l'Inde, tantôt à fonder une colonie dans l'île de Corse; tantôt à tenter une entreprise sur l'île de Gersey! Combien de places ne m'a-t-on pas promises ! C'était le ministre de la guerre qui m'assurait une place à l'École militaire, une autre fois celui de la marine qui me promettait un consulat, etc.

Enfin j'ai cherché de l'eau dans mon puits ; depuis six ans, j'ai jeté sur le papier beaucoup d'idées qui demandent à être mises en ordre. Parmi beaucoup de sable, il y a, je l'espère, quelques grains d'or (2).

Où Aimé Martin a-t-il trouvé tout ce qu'il ajoute à l'original ? Peut-être dans d'autres manuscrits authentiques : par exemple cette expression, « j'ai cherché de l'eau dans mon puits », est bien de Bernardin, qui l'affectionnait. Mais quelle con-

(1) cxciv, 16-1". - (2) Correspondance, I, 185-1SG.

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