PAUL ET VIRGLME. LA CHAUMIERE INDIENNE
Bernardin de Sainl-Pierre n'est pas seulement le philosophe religieux, l'observateur ingénieux, le peintre brillant de la nature que révèlent les Etudes et les Harmonies. C'est aussi un conteur, l'auteur de récits humoristiques ou sentimentaux (ou sentimentaires, comme disait le prince de Ligne), et surtout du roman le plus dramatique, le plus émouvant, le plus touchant qui soit dans noire langue.
On ne lit plus guère les Etudes et les Harmonies de la JSature que par places, à moins d'un devoir ou d'un goût particuliers ; et ce serait même rendre un service signalé à la mémoire de Bernardin de Saint-Pierre et aux lettrés que de faire dans ses ouvrages un choix méthodique, raisonné, assez large pour garder tout ce qui mérite d'être conservé, assez sévère pour exclure les théories chimériques, les systèmes hasardeux, les pages de circonstances, les déclamations à la mode du jour. Il résulterait de ce choix une gerbe encore assez belle d'épis toujours féconds et de fleurs qui ne se faneront jamais,
Mais on lira toujours, et jamais sans larmes, tant qu'il y aura des esprits capables d'admiration, tant qu'il y aura des cœurs susceptibles des émotions del'amour et de la pitié, Paw/ et Virginie. Quand même Bernardin de Saint-Pierre n'aurait écrit que ce chef-d'œuvre, il mériterait l'immortalité, et il aurait droit à une place dans la collection des Classiques populaires.
Par un procédé que devait imiter Chateaubriand en faisant entrer Atala et René dans le Génie du Christianisme., Bernardin de Saint-Pierre ajouta successivement, à ses éditions des Etudes de la Nature, Paul et Virginie et la Chaumière Indienne. C'était, dans sa pensée, justifier le précepte par l'exemple, mettre ses leçons en action, leur donner la sanction d'une moralité dramatique, d'un tableau émouvant. Du reste, il a pris soin luimême de nous faire connaître le but qu'il s'était proposé : « Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ouvrage. J'ai tâché d'y peindre un sol et desvégétaux différents de ceux de l'Europe... j'ai désiré réunir à la beauté de la nature entre les tropiques, la beauté morale d'une petite société. Je me suis proposé aussi d'y mettre en évidence plusieurs grandes vérités, entre autres, celle-ci que notre bonheur consiste à vivre suivant la nature et la vertu. »
Après le jugement des maîtres de la critique, de Villemain à Saint-Marc-Girardin et à Sainte- Beuve, il est bien difficile de trouver et de dire du neuf sur Paul et Virginie. On a épuisé les motifs et les formules de l'éloge. Cependant le concert
n'a pas été unanime. Il y a eu des dissonances, des divergences. Une controverse s'est établie, qui dure encore, sur la question de savoir si Paul et Urgmie est une pure fiction, entièrement due à ^. l'imagination de l'auteur, ^ ou si ce roman est
bien une histoire ; dans quelle mesure en tout cas, dans quelle
Gravure extraite de Paul et Virpnie (édition Launette et C'«).
proportion la réalité a collaboré avec l'iovention pour la création des personnages de Paul et de Virginie et de leurs aventures.
Que dit à ce propos l'auteur lui-même, qu'il convient d'interroger tout d'abord? Il a fait précéder son roman d'un Avant-propos et d'un Préambule. Voici comment il s'exprime dsia.s,VAva7it-propos :
& Je puis assurer que les familles dont je vais parler ont vraiment existé et que leur histoire est vraie dans ses principaux événements. Ils m'ont été certifiés par plusieurs habitants que j'ai connus à l'Ile-de-France. Je n'y ai ajouté que quelques circonstances indifférentes, mais qui, m'étant personnelles, ont encore encela même de la réalité. »
Dans ce même Ava?it-propos, nous le remarquerons en passant, Bernardin ne fait aucune allusion à sa mésaventure du salon de M'"* àNecker. Son silence de bon goût est déjà une vengeance. Faut-il voir une velléité de représailles ou de leçon dans les quelques lignes suivantes, oij il se plaît k constater un grand succès de lecture fait pour le dédommager de cet échec, et où il pourrait sembler en appeler des larmes que ne lui ont pas marchandées de beaux yeux, aux yeux secs de AP^Necker.^
« Lorsque j'eus formé, il y a quelques années, une esquisse fort imparfaite de cette espèce de pastorale, je priai une belle dame qui fréquentait le grand monde et des hommes graves qui en vivaient loin, den entendre la lecture afin de pressentir l'effet qu'elle produirait sur des lecteurs de caractères si différents : j'eus la satisfac-
tion de leur voir verser à tous des larmes. Ce fut le seul juj^emenl que j'en pus tirer, et c'était aussi tout ce que j'en voulais savoir. »
Pour en revenir au sujet qui nous occupe, celui du degré de réalité ou de réalisme de Paul et Virginie^ dans son Préambule^ Bernardin de Saint- Pierre, lom de les esquiver, va au-devant des questions que provoque naturellement la lecture de Paul et Virginie de la part de la curiosité des uns et de la sensibilité des autres.
« Plusieurs personnes m'ont questionné sur le sujet de cet ouvrage. Ce vieillard, m'ont-elles dit, vous a-t il en effet raconté cette histoire ? avez-vous vu les lieux que vous avez décrits ? Virginie a-t-elle péri d'une manière aussi déplorable ? Comment une fille peut-elle se résoudre à quitter la vie plutôt que ses tiabits ?...
« Au fond, je suis persuadé que ces personnes m^ont fait ces questions plutôt par un sentiment d'humanité que de curiosité.. Elles étaient fâchées que deux amants si tendres et si tieureux eussent fait une fin si funeste.
« Plût à Dieu qu il m eût été libre de tracer à la vertu une carrière parfaite de bonheur sur la terre ! Mais, je le répèle, j"ai décrit des sites réels, des mœurs dont on trouverait peut-être encore aujourd'hui des modèles dans quelques parties solitaires de l'Ile-de-France ou de l'île de Bourbon, qui en est voisine, et une catasirophe bien certaine dont je puis produire même à Paris des témoignages irrécusables. »
Là-dessus, Bernardin raconte qu'il a fait au Jardin royal la rencontre d'une dame d'une figure 1res intéressante, accompagnée de son mari, qui l'a félicité d'un ouvrage dont la lecture lui a fait pourtant passer une nuit terrible, car elle n'a cessé
200 JîERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
de gémir et de fondre en larmes. Cette dame a déclaré que la personne dont l'auteur a décrit la fin malheureus-e avec tant de vérité, dans le naufrage du Saint-Géran, était sa parente. Cette dame enfin a depuis bien voulu permettre à Bernardin de publier son témoignage sur la vérité de cette catastrophe dont elle m'a rapporté, dit-il, des circonstances capables d'ajouter beaucoup à l'intérêt qu'inspirent la mort de cette sublime victime de la pudeur, et celle de son amant infortuné.
Cette dame, créole de Bourbon, n'était autre que M""^ de Bonneuil, sœur de M'"*' veuve Thilaurier, qu'épousa d'Eprémesnil, femme du premier valet de chambre de Monsieur le comte de Pro- Ycnce, plus tard Louis XVHI. Avant de devenir la belle mère de l'académicien ArnauU et de RegnaultdeSaint-Jean-d'Angely, cette femme pleine de beauté, de grâce et d'esprit, avait été l'amie de M'"^ Vigée Le Brun, et aussi l'amie, et même beaucoup plus, d'André Chénier, qui Fa un peu indiscrètement célébrée sous le nom familier de Camille.
Lemontey, moins galant, n'hésite pas à penser que cette belle dame n'avait pas résisté au désir de gagner lesbonnes grâces de Bernardin de Saint- Pierre par une spirituelle et flatteuse mystification (1). Non pas que le Saint-dcran n'ait pas
(1) (( .Terne souviens, dit-il, que dans le temps je demandai à jjiiie (j^ Bauneuil quelque éclaircissament sur ce point, et qu'elle ne put niVn donner aucun Elle ne savait pas même le nom de sa prétendue paivute. Je reconnus facilement que sa confidence avait été une gaieté de créole, et que M. de Saint-Pierre avait pris trop à la lettre la plaisanterie obligeante d'une jolie femme qui avait voulu l'intéresser et y avait roussi. y>
existé, et qu'il n'ait pas réellement fait naufrage, comme nous allons le voir. Ce qui est plus contestable, c'est la parenté de M"" de Bonneiiil avec Virginie, autrement qu'à titre de créole et aussi d'héroïne de roman.
Quoi qu'il en soit, la question de savoir si Bernardin de Saint-Pierre n'a pas emprunté la plupart des épisodes et des traits de son roman, et non les moins heureux au point de vue de l'effet, à la réalité, est résolue dans le sens de l'affirmative, quand on a lu la curieuse dissertation que lui a consacrée Lemontey. Cette dissertation a pour base les dépositions, devant le tribunal de la colonie, des neuf hommes échappés seuls d'un nombreux équipage, au naufrage du vaisseau delà Compagnie des Indes le Sainl-Géran, qui s'était perdu sur les atterrages de rile-de-France le 18 août 17 44 (1). Quatre-vingts ans après la catastropiie, c'est à-dire en 1824, le baron Milius, commandant (le l'île Bourbon, découvrait par hasard, dans la poussière d'un greffe, la procédure contenant les dépositions, d'une fruste sincérité, des neuf matelots survivants du naufrage du Sainl-Géran, dont deux seulement savaient signer leur nom, et s'empressait de la faire parvenir en Europe, où l'autorité lui donnait aussitôt place dans son journal les Annales maritimes.
(1) Cette dissertation vient encore récemment d'être invoquée par ua brillant écrivain et critique, un de ceux qui se sont partagj l'héritage de Sainte-Bjuve, dans un article du Temps du 19 juillet 18'Jl, intitulé : Si Virginie a réellement ej'/.>7é. Les conclusions de M. Anatole France confirment les nôtres, et nous eu sommes heureux,
Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas eu connaissance de cette procédure destinée, par sa nature, à demeurer secrète, et qui n'aurait sans doute jamais vu le jour, si précisément le succès de Paul et Virginie n'avait donné un prix particulier à tous les documents pouvant se rattacher à l'histoire du célèbre roman. Mais, arrivé dans l'île seize ans après l'événement, Bernardin de Saint- Pierre put recueillir sur les lieux, à l'état de tradition déjà bien efïacée, quelques-uns des faits recueillis de la bouche des survivants du naufrage. Ce n'est qu'en 1786 qu'il publia Paul et Virginie, et il usa de ses renseignements avec la liberté de l'art et le vague de souvenirs déjà lointains. C'est ainsi qu'il appela Aubin le commandant du bâtiment, qui s'appelait en réalité Delamare, et qu'il a placé au 24 décembre, au milieu d'un tempête, la catastrophe qui eut lieu le 17 août, par un temps calme, et qui doit être attribuée uniquement à l'impéritie du commandant et à l'inexpérience de ses officiers, car le naufrage du Saint-Géran ne fut pas un accident de force majeure, mais un naufrage de main cChomnie^ comme dit un peu subtilement Lemontey.
Jusqu'à quel point la mort de Virginie, sacrifiant héroïquement le salut à la pudeur, par un scrupule de vierge chrétienne admiré et blâmé à la fois, qui a fait dépenser en controverses passionnées autant d'encre qu'il a fait couler de larmes, trouve-t-elle dans les incidents suprêmes du nau frage tels qu'ils résultent des dépositions des témoins, des analogies qui ont pu servir d'indica-
tions inspiratrices à l'auteur du roman? C'est ce qu'examine Lemontey en ces termes :
«M de Sainl-Pierre put recueillir, dans les entretiens des colons de l'Ile-de-France, les deux circonstances dont il me reste à parler et qui revêtirent sous sa plume des formes impérissables. On lit dans la déposition du matelot Jausrin, qu'au moment terrible où le vaisseau échoué allait s'engloutir, « M"® Maillet était sur le gaillard d'arrière avec M. de Péramont, qui ne l'abandonnait pas. »
Celte indication n'apprend rien ; mais il ajoute aussitôt :
« M"" Caillou était sur le gaillard d'avant avec messieurs Villarmois, Gresle, Guiné et Longchamps de Montendre, qui descendit le long du bord pour se jeter à la mer, et remonta presque aussitôt pour déterminer M"'' Caillou à se sauver. » Que défaits, que d'affections se trouvent dans ce peu de mots, si simples, si négligés ! Ce jeune homme qui descend sur les flots pour montrer à une femme le seul moyen de salut qui leur reste, qui remonte pour vaincre sa timidité, et qui, ne pouvant y réussir, abjure sa propre vie et vient mourir près d'elle, n'est-il pas tendre, délicat, héroïque? Est ce l'amitié, l'amour ou la seule générosité qui oat inspiré M. Longchamps de Montendre ? Que nous importe ! Les antécédents d'une si belle action sont inconnus, mais faciles à supposer, et nulle imagination ne peut rester froide ou stérile à la vue d'un pareil résultat. »
Lemontey pense, non sans quelque raison, qu'il a pu y avoir là pour l'auteur de Paul et Virginie un élément décisif d'inspiration. Il nous semble moins heureux dans l'hypothèse d'après laquelle
Bernardin de Saint-Pierre avait emprunté l'héroïsme de pudeur de Virginie, qui se comprend si bien dans une jeune fille, à un scrupule de même nature, mais bien moins jusiifié, on en conviendra, chez un vieux commandant de navire, qui coûta la vie au capitaine Delamare.
« Ecoulons le témoignage de Edme Caret, son patron de chaloupe. Après avoir disposé la planche où devait se placer le capitaine et y avoir ajusté les appendices nécessaires pour la traîner Uii-uième à la nage, Edme Caret lui dit : «• Monsieur, quittez votre veste et votre culotte, vous vous sauverez plus aisément. M. Delamare ne voulut jamais y consonlii", disant qu'il ne conviendrait pas à la décence de son état d'arriver à terre tout nu, et qu'il avait des papiers dans sa poche qu'il ne devait pas quitter. » On ne saurait affirmer jusqu'à quel point cette résolution dans laquelle il persista lui devint funeste: car il se noya dans le trajet, malgré l'admirable dévouement de son patron de chaloupe. »
Nous ne pouvons nous empêcher de penser que tous ceux qui trouvent sublime le sacrifice de Virginie à la pudeur trouvent aussi le sacrifice du commandant Delamare au décorum quelque peu ridicule, malgré tout le respect que mérite en soi une mort tragique.
C'est pourquoi nous ne croyons pas devoir nous rallier à l'opinion de Lemontey, quand il écrit (( qu'on doit à cette circonstance du naufrage le grand effet qu'a toujours produit la catastrophe du roman ». Nous avons peine à comprendre aussi pourquoi, a|)rès avoir admiré comme nous la mort sublime de Virginie, il en chicane les détails
PAUL ET YIRGLME.
au
point de vue de la vraisemblance. Si cette H nous émeut jusqu'aux larmes, c'est qu'elle 1^ est vraie; et ce qui est vrai n'a pas ' besoin d'être vraisemblable. Ce qui semble iu\raisemblable à Lemontey, (^^^ d'ailleurs, ce n'est pas le sentiment de Virginie, c'est la proposition du matelot. Il trouve sage et naturel qu'on engage un officier de marine, qui sait nager, à déposer des vèto-
Giavure extraite de Paul et Virginie (édition Launette et C'f),
ments dont la coupe doit prodigieusement le gêner ; mais il en est tout autrement, dit-il, d'une femme dont le costume, loin d'être une gêne, est propre à la soutenir sur l'eau, et en a ainsi sauvé plus d'une. Enfin, dans la position donnée, ajoute-t-il, au lieu d'ôter les vêtements à Virginie, le matelot aurait dû les lui faire reprendre, si elle les eût déjà quittés, parce que le vêtement d'une femme est surtout nécessaire au nageur qui veut la sauver pour la saisir, la soutenir sur l'eau, la ressaisir quand elle lui échappe, et détinitivement la conduire à terre.
Tout cela est de l'argutie, puérile à force d'être ingénieuse. Les sentiments vraiment dramatiques sont des sentiments simples qui ne comportent pas tant de subtilités. Il estévident qu'en préférant mourir" vêtue que se sauver nue, Virginie n'est pas raisonnable. Aussi n'est-ce pas à la raison qu'elle obéit. Elle cède à une invincible répugnance de la pudeur, un sentiment qui ne raisonne pas, celui de tous qui raisonne le moins. Et voilà pourquoi elle est héroïque, pourquoi elle est sublime, pourquoi Bernardin de Saint-Pierre a fouclié juste, en visant non à notre esprit, mais à notre cœur, et pourquoi nous admirons et nous pleurons. Lemontey se contredit éloquemment lui-même, quand il dit :
« Quiconque a lu la morl de Virginie n'a pu l'oublier. Cette jeune fille, debout sur la poupe fracassée du navire, rejetant le secours du matelot prosterné à ses pieds, et périssant pour ne pas blesser la pudeur, est une image que rien n'efface, dont le cœur se refuse à discuter la
vraisemblance, qui porte à Tàme ce qu'il y a peut-être de plus exquis danslasensibilité, la douleur mêlée d'admiration. L'inslinct de la pudeur, ce mouvement involontaire de la dignité humaine, si vague, si élevé, si impénétrable aux définitions, entoure sa victime d'une sorte de pureté céleste, qui convertit sa mort en apothéose. »
Pour mettre le lecteur à même de contrôler et sans doute de partager cette opinion, nous allons citer cet immortel tableau de la tempête et du naufrage au milieu desquels se détache l'épisode de la mort de Virginie.
« ... Tout présageait l'arrivée prochaine d'un ouragan. Les nuages qu'on distinguait au zénith étaient à leur centre d'un noir atïreux et cuivré sur leurs bords. L'air retentissait des cris des paille-en cul, des frégates, des coupeurs d'eau, et d'une multitude d'oiseaux de marine, qui, malgré l'obscurité de l'atmosphère, venaient de tous les points de l'horizon chercher des retraites dans
nie.
a Vers les neuf heures du matin, on entendit du coté de la mer des bruits épouvantables, comme si des torrents d'eau, mêlés à des tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s'écria : « Voilà l'ouragan! »Etdans l'instant un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvrait Tile d'Ambre et son canal. Le Saint-Ge'ran parut alors à découvert avec son pont chargéde monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un de retenu sur son arrière ; il était mouillé entre l'île d'Ambre et la terre, en deçà de la ceinture de récifs qui entoure l'Ile-de-France, et qu'il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n'avait passé avant lui. Il présentait son avant aux flots qui venaient de la pleine mer, et à chaque lame d'eau qui
s'engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entière, de sorte qu'on en voyait la carène en l'air ; mais dans ce mouvement sa poupe, venant à plonger, disparaissait à la vue jusqu'au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position où le vent et la mer le jetaient à terre, il lui était également impossible de s'en aller par où il était venu, ou, en coupant ses câbles, d"échouer sur le rivage dont il était séparé par des hauts-fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait se briser sur la côte s'avançait en mugissant jusqu'au fond des anses, et y jetait des galets à plus de cinquante pieds dans les terres ; puis, venant à se retirer, elle découvrait une gi'ande partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer, soulevée par le vent, grossissait à chaque instant, et tout le canal compris entre cette île et l'île d'Ambre n'était qu'une vaste nappe d'écumes blanches, creusées de vagues noires et profondes Ces écumes s'amassaient dans le fond des anses, à plus de six pieds de hauteur, et le vent qui en balayait la surface portait par-dessous l'escarpement du rivage à plus d'une demi-lieue dans les terres leurs flocons blancs el innombrables qui étaient chassés horizontalement jusqu'au pied des montagnes : on eût dit dune neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les signes d'une longue tempête ; la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s'en détachait sans cesse des nuages d'une forme horrible, qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux, tandis que d'autres y paraissaient immobiles comme de grands rochers. On n'apercevait aucune partie azurée du firmament ; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la mer et des cieux. »
Du milieu de la foule atterrée, attendant, impuissante, la catastrophe imminente, un cri de douleur retentit, suivi d'un frémissement d'admiration pour l'intrépide jeune homme qui s'est
jeté, malgré tous les conseils et tous les efl'orts, à travers les vagues en furie, et maintenu par une corde attachée à la ceinture dont deux amis tiennent les extrémités, cherche à aborder le navire échoué sur les rochers, les flancs entr'ouvcrts.
« Paul s'avança vers le Saint-Gérdn, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefoisil avait l'espoir de l'aborder ; caria mer, dans ses mouvements irréguliers, laissait le vaisseau presque à sec, de manière qu'on en eût pu faire le tour à pied ; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvrait d'énormes voûtes d'eau qui soulevaient tout l'avant de sa carène et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé. A peine ce jeune homme avaitil repris l'usage de ses sens qu'il se relevait et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer cependant entr'ouvrait par d'horribles secousses.
« Tout l'équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables et des tonneaux. Un vit alors un objet digne d'une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Sauit- Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la rejoindre. C'était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne exposée à un si terrible danger nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d'un port nolde et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un dernier adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il n'en restait plus qu'un sur le pont qui était tout nu, et nerveux comme Hercule. Il s'approcha de Virginie avec respect ; nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s'efforcer même de luiôter ses habits ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs ;
« Sauvez-la, sauvez-la ! ne la quittez pas ! » Mais dans ce moment une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre l'ile d'Ambre et la côte, et s'avança en rugissant vers le vaisseau, qu'elle menaçait de ses tlancs noirs et de ses sommets écumanls. A celle terrible vue, le matelot s'élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses hab its, Tautre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux. ^
• 0 jour afl'reux ! hélas ! Toutful englouti. La lame jeta bien avant dans les terres une partie des spectateurs qu'un mouvementd'humanitéavaitportésàs'avancervers Virginie, ainsi que le matelot qui l'avait voulu sauver à la nage. Cet homme, échappé à une mort presque certaine, s'agenouilla sur le sable, en disant : « Omon Dieu! vous m'avez sauvé la vie ; mais je l'aurais donnée de bon cœur pour cette digne demoiselle qui n'a jamais voulu se déshabiller comme moi. »
Eq lisant, non les yeux secs, ce palhétique récit, où tout mot porte, et oîi la simplicité des termes laisse tout leur intérêt poignant aux faits exposés sans phrases, on ne peut s'empêcher de se reporter à ce début non moins simple, non moins magistral, à cette page, dont on ne pourrait non plus supprimer un seul mot, où l'auteur de Paul et Virginie décrit le paysage qui servira de cadre de fond aux scènes de ce roman si plein de réalité et de vie qu'il produit l'effet de la vérité même, et semblera toujours une histoire.
4' '< Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le Port-Louis de lIle-de-France, on voit, dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées presque au milieu d'un bassin, formé par de grands rochers, qui n'a qu'une seule ouverture
PAUL ET VIRGLME. 211
tournée au nord. On aperçoit à gauche la montagne appelée le morne de la Découverte, d'où l'on signale les vaisseaux qui abordent dans l'île, et au bas de cette montagne, la ville nommée Port-Louis ; à droite, le chemin qui mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses ; ensuite l'église de ce nom, qui s'élève avec ses avenues de bambous au milieu d'une grande plaine ; et plus loin, une forêt qui s'étend jusqu'aux extrémités de lîle. On distingue devant soi, sur les bords de la mer, la baie du Tombeau ; un peu sur la droite, le cap Malheureux ; et au delà, la pleine mer, où paraissent à fleur d'eau quelques îlots inhabités, entre autres le Coin de Mire, qui ressemble à un bastion au milieu des flots.
« A l'entrée de ce bassin, d"où l'on découvre tant d'objets, les échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui brisent au loin sur les récifs ; mais au pied même des cabanes, on n'entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets d'arbres croissent à leurs bases, dans leurs fentes, et jusque sur leurs cimes où s arrêtent les nuages. Les pluies que leurs pitons attirent peignent souvent les couleurs de l'arc-en-ciel sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent à leurs pieds les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. Un grand silence règne dans leur enceinte, où tout est paisible, lair, les eaux et la lumière. A peine l'écho y répète le murmure les palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés et dont on voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil ne luit qu'à midi ; mais dès l'aurore ses rayons en irappent le couronnement dont les pics, s'élevant au-dessus des ombres de la montagne, paraissent d'or et de pourpre sur l'azur des cieux. — J'aimais à me rendre dans ce lieu où Ion jouit à la fois d une vue immense et d'une solitude profonde. «
C'est .sur le sable de la baie située vis à-vis
l'entréfc du vallon de la rivière des Lataniers que la mer rejeta sa proie et que les amis de Paul découvrirent le cadavre de Virginie.
a Quand nous fûmes à l'entrée du vallon de la rivière des Lalaniers, des noirs nous dirent que la mer jetait beaucoup de débris du vaisseau dans la baie vis-à-vis. Nous y descendîmes, et un des premiers objets que j'aperçus sur le rivage fut le corps de Virginie ; elle était à moitié couverte de sable, dans Tattilude où nous l'avions vu périr; ses traits n'étaient point sensiblement altérés ; ses yeux étaient fermés, mais la sérénité était encore sur son front ; seulement les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses de 1h pudeur. Une de ses mains était sur ses habits ; et Tau- Ire, qu'elle appuyait sur son cœur, était fortement fermée et raidie. J'en dégageai avec peine une petite boîte ; mais quelle fut ma surprise, lorsque je vis que c'était le portrait de Paul, qu'elle lui avait promis de ne jamais ahandonner tant qu'elle vivrait ! »
Aussitôt le souvenir, qui trouve un plaisir douloureux à ces rapprochements et à ces contrastes, évoque ce charmant tableau de l'enfance fraternelle de Paul et de Virginie, si dilïérent de ce tableau funèbre.
« Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr que l'autre n'était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette montagne, j'aperçus, à Textrémité du jardin, Virginie qui accourait vers la maison, la tête couverte de son jupon, qu'elle avait relevé par derrière, pour se mettre à l'abri d'une ondée de pluie. De loin je la crus seule ; et m'étant avancé vers elle pour l'aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque en entier dans la même couverture, riant
run et Tautre d'être ensemble à l'abri sous parapluie de leur invention. Ces deux tête charmantes, renfermées sous ce jupon boutTant, me rappelèrent les enfants de Léda enclos dans la même coquille. «
Celte mort de Virginie et sa cause ont donné lieu, après lui, à plus d'un autre « essai de cri-
V'IW'H.titiiuc t^^
Gravure extraite de Paul et Virginie (édition I.aunctte et C'°).
2i4 BERNARDIN UK SAINT-PIERRE.
tique expérimentale sur l'emploi des faits en littérature •) , comme Lemoutey intitule la dissertation dans laquelle il a eu, le premier, le mérite déjuger comme il convient, en le rapprochant de la réalité, le plus pittoresque, c'est-à-dire le plus exact, de nos peintres de la nature, le plus l'éaliste de nos grands écrivains, dans les images qu'il trace des faits ou des choses, comme il est le plus idéaliste de nos romanciers, c'est-à-dire celui qui, dans ses analyses ou ses expressions de sentiments, se rapproche le plus de la vérité vivante mais typique de l'àme humaine.
Dans un ouvrage récent, marchant sur les traces déjà explorées par Lemonley, l'auteur de rilc-dc-France légendaire (1), voit, dans le récit du naufrage du Saint-Géran., une adaptation ingénieuse, non du procès-verbal authentique, mais d'une relation, ou plutôt des faits contenus dans une relation publiée au commencement du siècle dans un recueil périodique de l'île Maurice, intitulé l.es Archives de C Ile-de-France. Nous y retrouvons la tradition qui doit avoir, à en juger par sa persistance, quelque fondement dans la réalité, d'une jeune passagère, M'"' de Mallet, refusant le salut que lui offre, à la condition de se déshabiller, un des officiers du Saint-Géran dont on ne donne pas le nom. Etait-ce l'enseigne du vaisseau, M. Longchamps de Montendre, que la procédure officielle nous montre essayant de persuader M"« Caillou ?
1) Par M. Hervé de Rauville. Librairie Challamel. — L'ingénieuse et curieuse disspitation de Lemontey est au tome V de ses Œuvres, p. 3.50-376.
PAtL ET YIRGLMb:.
Quoi qu'iPen soit, ce qui résulte de toutes ces investigations, c'est le soin minutieux aveclequel Bernardin de Saint-Pierre, par une hardiesse et une origiualité qu'on n'avait pas assez mises en lumière, et qui en font un précurseur de ce qu'il y a de léffilime et de iuste dans les procédés de l'école
naturaliste , s'est toujours attaché à faire exact, ressemblant, conforme
Gravuic extraite de Fatil et Viryinic .ediiion Lauuetie et C''^),
à la réalité dans ses tableaux de la nature, à la vérité dans ses drames de sentiment. Ce qu'on
n'a pas assez dit, après Lemontey, c'est combien Bernardin de Saint-Pierre est, dans les Etudes et les Harmoîiies, un peintre d'après nature, et dans ses romans, un observateur et un psychologiste d'après la vie.
Il n'est pas d'homme qui ait plus travaillé d'après le modèle, d'après le modèle vivant que ce voyageur, ce promeneur infatigable, faisant chaque jour sa provision, son butin de choses vues, vécues, rapportant de ses pérégrimations des plans, des croquis, des esquisses, des notes, travaillant d'après ses carnets, comme l'ont fait depuis MM. Zola et Daudet, corrigeant, amendant sans cesse, d'après ses notes, ses œuvres, dont chaque édition nouvelle, pleine de retouches et de repentirs, atteste ce souci delà ressemblance, de la fidélité, en un mot, delà vérité pittoresque ou de la vérité humaine.
Aimé Martin, Lemontey ont montré que la plupart des épisodes , des traits de ses ouvrages, appartiennent à la réalité, et lui ont été inspirés par un souvenir de son expérience ou de celle des autres. Les deux enfants retrouvés par le chien qui a flairé un de leurs vêtements se trouvent dans les Lettres d'un Cultivateur américain de M. de Crèvecœur, connues de Bernardin et citées par lui. Les deux cocotiers qui servent de monument à la mémoire des deux enfants, sont tirés, dit Lemontey, des Jardins de l'abbé Delille. Nous croirions, au contraire, que c'est dans Paul et Virginie que l'abbé, qui ne tra-
vaillait guère d'après nature, lui, les aurait pris(l).
L'épisode de la grâce de l'esclave fugitif obtenue de son maître irrité esl un souvenir de Pologne ou un souvenir de l'Ile-de-France, car on le retrouve dans le Voyage. Les deux enfants s'abritant comme sous la coquille de Léda, sous le jupou relevé de la petite, arrondis parle vent, Bernardin les a rencontrés dans une rue du faubourg Saint Marceau. C'est une idée d'enfant parisien, plaisant et avisé. Enfin il n'est pas jusqu'aux noms du héros et de l'héroïne qui ne rappellent à l'auteur le capucin dont il fut l'enfantin compagnon, et deux jeunes filles dont il a^'ait refusé la main en Russie et en Prusse, mais dont la gracieuse image était demeurée gravée dans son cœur, M'"' de La Tour, la nièce du général Du Bosquet, el Virginie, la fille de son ami Taubenheim. Il n'est pas jusqu'au nègre Dominique qui n'ait son prototype dans la réalité.
Aussi, nous comprenons la dédaigneuse assertion de Parny, rapportée par Chateaubriand, et protestant contre la fausseté des paysages tropicaux de Bernardin de Saint-Pierre. Ce dédain dissimulait mal la jalousie de l'impuissance. Parny ne voulait pas admettre que Bernardin eut réussi là où il a échoué, car rien ne donne moins
(1) Bernardin s'est expliqué nettement là-dessus, dans une Note de VAcant-propps de la Chaumière Indienne : « Les plantes et surtout les arbres furent les premiers monuments des hommes. J'ai donc pu faire servir, à l'Ile-de-Frauce, deux cocotiers de monuments à la naissance de Paul et Virginie, sans prendre cette idée dans un poète moderne célèbre, qui s'en est plaint sans sujet, etc.» [Œuvres, VJl, 352.)
BEUXARDIN DE S -Pi EURE. 10
que ses vers, l'impression de la nature et de la vie créoles.
Si Parny a nié le talent de paysagiste de Bernardin de Saint-Pierre, un autre poète, qui est souvent un grand poète, celui-là, et qui a si bien fait ce que Parny n'a pas plus fait que Léonard, M. Leconte de l'Isle rend justice et liommage à Bernardin de Saint-Pierre, qui a donné au roman la réalité de l'histoire, et a obtenu ce triomphe de faire considérer comme ayant vécu, des héros dont une pieuse curiosité recherche et consacre les traces.
Nous comprenons donc la négation intéressée de Parny. Mais nous ne comprenons pas la chicane sentencieuse de M. de Laprade, déclarant qu'il n'est pas très frappé de la vérité de Paul et Virginie, qu'elle ne lui paraît pas plus vraisemblable que la poésie à'Atala. Et d'abord, Âtala n'est pas si dépourvue que cela de poésie vraie, ne fût-elle pas vraisemblable. Mai& où le poète, qui ne fut jamais un grand critique, est tout à fait injuste, c'est quand il ajoute :
« C'est une vérité analogue à celle des situations de V Emile et deVHélo'ise^ de toutes ces productions si artificielles que le goût factice de la nature inspirait au xviii^ siècle. Jusque dans cette catastrophe de Virginie, qui a fait verser tant de larmes. Notre admiration hésite, car Tauteur ne nous a pas donné la clef de ce mystère d'héroïsme. Le Code de la Nature, même idéalisé, aucun code sérieux, aucun idéal ne prescrit à la jeune fille son sacrifice.... La fausse pudeur qui cause cette mort est un raffinement qui sent sa Nouvelle Héloïse et la poésie de décadence, et qui n'ajoute rien à l'émotion vraie. »
Et M. Caro de protester timidement contre cette critique sévère, déclarant que philosophiquement il se peut qu'elle ait raison contre notre émotion, et de demander presque grâce pour cette émotion cruelle, plus forte que toute raison et tout raisonnement, et à laquelle tiennent comme elles tiendraient à un bonheur les jeunes imaginations (1).
Et nous de nous étonner de ces étonnements de professeur, de ces théories de chaire, de ces dissertations académiques pesant le pour et le contre dans des balances de toiles d'araignée, de nous garder comme du feu d'un parallèle trop facile entre Daphnis et Chloë et Paul et Virginie^ que n'ont évité ni les Yillemain ni les Saint- Marc-Girardin, trop facile par le contraste criant des génies, des religions, des mœurs, des temps, et par conséquent inutile. Et nous de sourire en voyant un maître spirituel et sensé comme Saint- Marc-Girardin, pas trop pédant pourtant, ni trop grave à son heure, s'évertuer à montrer que le dix-huitième siècle a eu aussi son idéal d'amour ingénu et trouver de cet amour ingénu « une esquisse charmante dans la Victorine du Philosophe sans le savoir, de Sedaine, et un tableau achevé dans Paul et Virginie, de Bernardin de Saint-Pierre. Ingénu, ingénu ! pourrait-on dire avec quelque mauvaise humeur contre les systèmes et lesépithètes systématiques; ingénu, pas si ingénu que cela. Amour ingénu, sans doute, à l'âge de
(1, E. Caio, Poètes et romanciers, p. 257-258.
l'enfance eldeTinnocence; mais ensuite, toujours pur et cliaste, mais d'un accent si singulièrement vrai, si sincèrement passionné, que nous comprenons que la peinture du mal de Virginie, où l'éveil des sens, sous un climat de feu, mêle ses fièvres à celles de l'éveil du cœur, ait pu paraître à des écrivains sans faiblesse, à des artistes sans préjugés comme Théophile Gautier, d'un effet troublant et dangereux pour de jeunes imaginations.
Il est certain, — et c'est encore, à propos de Paul et Virginie, ce qu'on n'a pas assez vu ni assez dit, — que dans ce livre capable de procurer à des poètes comme Lamartine, qui a consacré, dans les Confidences, d'admirables pages à son admiration ^oxw Paul et Virginie, comme Théophile Gautier « une émotion brûlante, qui n'avait été égalée plus tard par aucune autre lecture », Bernardin de Saint-Pierre non seulement comme peintre de la nature, mais encore comme peintre de la passion, est un précurseur de Chateaubriand, original et puissant, et qu'il passe dans son idylle avec les parfums d'un si enivrant exotisme qui traversent i4 /a/a, les souffles orageux et fiévreux qui remplissent /ie/te. Bernardin de Saint-Pierre est bien en avant de son temps par l'accent profond et tout moderne de la passion dans les élans de Virginie et les désespoirs de Paul. Celte langue prise aux entrailles de la nature humaine, brave les vicissitudes du temps, de la mode et du goût; elle a le don, le secret, le charme d'émouvoir éternellement les âmes, de faire vibrer les fibres
les plus intimes, les plus mystérieuses du coeur. Et voilà pourquoi Pend et Virginie est un récit d'une éternelle jeunesse, d'un immortel attrait, douloureux et délicieux à la fois (1).
L'éditeur des OEuvres de Bernardin de Saint- Pierre a placé à la suite des Etudes de la Nature la Chaumière inJienneei les fragments de VArcadie qui rentrent dans le cadre de ce plan originaire si vaste, si étendu des Etudes, que l'auteur n'a pu entièrement l'embrasser et qu'il compare luimême à un édifice dont le péristyle seulement a pu être achevé, et dont le faîte manque de son couronnement. Pendent opéra interrupta.
La Chaumière indienne est un récit philosophique et humouristique d'une douce et mélancolique ironie; il contient encore beaucoup des qualités qui firent le succès de, Paul et Virginie, et il eut une partie de ce succès. Mais ce n'est plus un conte et un drame d'amour innocent et malheureux. C'est une satire des préjugés de caste, qui répond aux préoccupations égalitaires et huma-
(1) Même au dix-huitième siècle, la critique sentit qui! y avait là un de ces chefs-d'œuvre qui vont bien au delà, bien au-dessus de leur temps. La Correspondance littéraire de Grimm venge l'auteur des dédains du salon de M^^e Necker par ded éloges qui sortent de son ton ordinaire et vont jusqu'à l'enthousiasme « pour ce roman poétique de Paul et Virginie, et le charme qui anime ce délicieux ouvrage ». Remarquons que si le critique de juillet 1788 {CorreK/wnilance littéraire, t. XV, p. 278-279-280), sent parfaitement le charme de Paul et Virginie, et cite précisément un des pa'-sages les plus passionnés, les plus brûlants du roman, il ne s'offusque pas le moins du monde du sacrifice héroïque fait par Virginie, delà vie à la pudeur, et ne chicane pas le moins du monde les détails de sa mort, comme un Lemontey ou un Laprade, pensant sans doute que l'on n'ergote pas sur ce qui fait pleurer.
nilaires triomphantes, et non plu militantes, au moment de sa publication (1791).
Dans le Café de Surate, comme dans la Chaumière indienne^ nous retrouvons ce malicieux enjouement qui caractérisait Bernardin de Saint- Pierre en belle humeur, et j,qui n'allait pas au delà du sourire. Rien de la plaisanterie sèche et du persiflage épigrammatique de Montesquieu des Lettres Persanes, encore moins du rire sardonique, de la raillerie pétillante et sifflante de Voltaire. L'ironie de Bernardin est l'ironie attique, socratique, d'un sel léger, d'une amertume parfumée. Ses récits ont plutôt le caractère de l'apologue, de la parabole que de la satire. Ils font penser à La Fontaine, plus encore au Fénelon des Ffl6/^.s et au Jean-Jacques des Co/i/cs (car il en a fait, même des contes de fées). De plus qu'eux, et c'est là son originalité. Bernardin a joint la bonhomie à la finesse, la sensibilité à la gaieté. Il a connu Franklin, lu Bichardson, Goldsmith et Sterne. Il donne au bon sens du philosophe américain quelque chose de plus cordial, de plus humain, et il tempère la fantaisie de l'humour anglais et ses écarts parfois brutaux par la pénétrante douceur d'une sorte d'humour français qui lui appartient bien en propre ; car Diderot, beaucoup plus véhément et brillant, mais bien moins juste et fin de ton, ne donne pas l'idée de cette jovialité honnête, aux saillies décentes, de cette philanthropie généreuse et tendre à la fois.