‹ Bernardin de Saint-PierreChapitre 9 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les Études de la Nature sont le meilleur des grands ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre. Il avait l'haleine courte et n'a atteint la perfection que dans les ouvrages d'un but plus modeste et d'un cadre plus étroit, où il ne lui était pas permis de s'égarer, de se délayer, et qui comportaient, comme la miniature, avec la facile ordonnance du plan, les grâces et les douceurs du fini. Dans les Etudes, il se livre à nous tout entier, avec l'attrait de la jeunesse et delà nouveauté, dans la première fleur de ses qualités et de ses défauts.

Le principal de ses défauts, c'est incontestablement l'absence de proportion entre les parties et d'harmonie dans l'ensemble.

Ce n'est pas qu'il ne se soit proposé un plan laborieusement préparé, minutieusement exposé jusqu'à trois fois, au début, au milieu et à la fin de l'ouvrage. Mais ce plan, il y échappe à tout moment. C'est un peu la faute du sujet tel qu'il l'a conçu, et qui n'est rien moins que le spectacle de l'univers lui-même envisagé tour à tour syn-

BEHNABDIN DE S.-PIERBE. 7

i46 BERNARDIN DE SAINT-PIERRÉ.

Ihéliquement et analytiquement, tantôt du haut des sommets philosophiques, où l'on s'élève et où on se perd parfois dans les considérations générales, tantôt du bas de la montagne, du terre à terre de l'observation de détail, technique ou pittoresque. C'est aussi beaucoup la faute du caractère de l'homme qui a toujours aimé à errer, à vagabonder, dans la littérature comme dans la vie, et a toujours plus embrassé qu'étreint, parce que sa curiosité dépassait de beaucoup sa patience, et que son ambition était souvent supérieure à ses forces.

C'est ainsi qu'il a été entraîné à étendre plulôt qu'à circonscrire ce sujet qui, borné à ses limites normales, était déjà assez vaste. Mais à ses tableaux de la nature, l'auteur ajoute ses réflexions sur la société. A ses études de la nature, il mêle ses études sur Dieuet sur l'homme. Or, la nature, l'homme au milieu, Dieu au-dessus, la matière déployant, autour de l'homme agile et inquiet, ses splendeurs immuables et sereines qu'éclaire la lumière tranquille du rayon providentiel, c'est tout un monde, c'est le monde lui-même; et il n'est pas d'autre cadre, il n'est pas d'autre sujet pour les observations et les méditations du philosophe et du poète. A ce point de vue. Bernardin aurait pu répondre en souriant à ceux qui lui reprocliaieut la ditîusion, la confusion, l'absence de méthode, que son sujet comprenant tout le champ, tout l'horizon de la pensée humaine, il demeurait toujours dans son sujet, lors même qu'il semblait le plus en sortir.

Mais Bernardin de Saint-Pierre n'était pas de ceux qui se tirent d'une mauvaise afïaireparun paradoxe. Bien que l'esprit critique ne fût pas sa qualité dominante, il n'avait pu se dissimuler ce défaut d'ordonnance dont il s'excusait avec une modestie un peu mélancolique, en présentant son ouvrage, non comme un édifice achevé, mais comme une série de fragments d'un ouvrage demeuré inachevé dont, au moment de l'exécution, le plan trop vaste l'avait fait reculer, et dont il n'avait terminé que quelques parties.

En présence de cet aveu implicite, nous aurions mauvaise grâce à insister. Nous ne pouvons toutefois nous dispenser de faire remarquer que le reproche de cette inégalité, de cette infériorité de l'ouvrage par rapport à son sujet, n'est pas nouveau, et que ce défaut, racheté par tant de qualités, avait vivement frappé les yeux des contemporains. 11 n'est pas sans intérêt pour notre critique de rencontrer, pour s'appuyer, des opinions comme celles de Grimm ou de M'"" Necker.

Le jugement de \?i Correspondance littéraire (1) sur les Etudes de la Nature est marqué au coin d'une fine impartialité et d'une indulgente malice. Ecrit au lendemain de la publication, il a le caractère du définitif, et il n'y a, après un siècle, que fort peu de chose à y ajouter ou à en retrancher. Le lecteur en jugera par cet extrait:

(1) Correspondance lilléraire, philosophique el critique, par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc., édition Maurice Tourneux. Garnier, 1880. Tome XVI, p. 134-138.

« M. de Saint-Pierre est déjà connu par un Voyage assez intéressant à l^ Ile-de-France — Ses Etudes de la Nature ne sont, comme il nous l'annonce lui-même, que les débris, ou, pour mieux dire, les premiers matériaux d'une histoire générale delà nalure, dont il avait conçu, il y a quelques années, le projet, à l'imitation d'Aristote, de Pline, du chancelier Bacon, et de quelques autres philosophes modernes.

« S'il en faut croire M. de Saint-Pierre, il s'est proposé un plan ; mais ce plan n'est pas facile à suivre à travers la foule et la confusion des détails dont il se trouve embarrassé II est clair cependant que l'objet essentiel, qu'il ne perd jamais de vue, est de justifier la Providence en développant tantôt avec beaucoup d'éloquence et de sensibilité, tantôt avec une dialectique fort arbitraire, plus souvent encore avec une subtilité pénible et minutieuse, le grand argument des causes finales. Il aperçoit dans tout ce qui existe ou des contrastes heureux, ou des rapports harmonieux, et comme le docteur Pangloss, il en conclut perpétuellement que tout dans la nature est au mieux. Je ne crois pas qu'aucun homme se soit encore avisé de reconnaître ou d'attribuer à la Providence plus d'attentions fines, plus de recherches de goût, plus de délicatesses de sentiment. Cette idée est poussée au delà de toutes les mesures, et fait tomber quelquefois l'auteur dans la niaiserie, dans des futilités bizarres et puériles; mais elle lui inspire aussi très souvent des peintures charmantes, pleines de grâce, de douceur et de poésie ; son livre n'est, pour ainsi dire, qu'un long recueil d'églogues, d'hymnes et de madrigaux en l'honneur de laProvidence. Que nos grands philosophes après cela le dédaignent, le méprisent ouïe persitlent : ce qu'un raisonnement peut avoir de faible ou de ridicule ne nous empêchera pas de sentir ce que l'image qui le suit nous ofl're de touchant et de vrai. »

Le critique^ tout en faisant les objections que comporte l'état de l'opinion à ee moment, n'hésite

pas à déclarer qu'il est difficile de ne pas céder au charme de ce zèle d'apôtre tout nouveau pour lui, et que dans ce « sermon en trois volumes » où l'auteur « cherche une faculté plus propre à découvrir la vérité que la raison, et croit la trouver dans cet instinct sublime appelé le sentiment^ il y a une prétention dont on ne saurait guère le blâmer ; car ce philosophe a bien les meilleures raisons du monde pour faire beaucoup plus de cas de la sensibilité que de la raison ».

Tout en se retranchant derrière ces réserves, le critique reconnaît que « quelque chimériques que soient une partie des vues de l'auteur sur l'intérêt général des sociétés, sur le moyen de former nos institutions politiques, de fournir au peuple plus de ressources, de subsistances et de bonheur, de ranimer chez lui l'esprit de religion et de patriotisme sans lequel, dit-il, le bonheur d'une nation est bientôtépuisé, enfin surl'esquisse d'une éducation nationale qui termine ces différents projets, l'objet en est si important, l'âme honnête et sensible de l'auteur s'y peint d'une manière si vraie et si touchante, qu'on ne saurait les lire sans intérêt ».

Enfin, tout en insistant sur l'absence de plan le décousu de la trame, le flottement d'une métaphysique vague et obscure, l'auteur de ce remarquable jugement confesse que « tout cela est mêlé de tant de peintures riches et variées, de tant de digressions intéressantes, que le talent de l'écrivain fait oublier à tout moment ce qu'il a dit ou ce qu'il va dire d'absurde et de ridicule,

que l'ensemble de l'ouvrage respire d'ailleurs une mélancolie si douce, une sensibilité si aimable, un amour si vrai pour tout ce qui est honnêle et vertueux, que si la critique n'en est pas entièrement désarmée, il ne peut manquer au moins de laisser une impression très favorable à l'auteur, » L'avis de M"'" Necker est formulé dans les termes oraculaires, pédantesques où se plaisait la vertueuse et ennuyeuse dame ; toutefois il a son prix, comme témoignage de l'opinion des hommes d'esprit qui fréquentaient son salon, et dont son opinion, à elle, n'était le plus souvent que le reflet et l'écho.

« On voudrait avoir conçu les Etudes de la Nature, pour avoir le plaisir de les refaire et de les mettre en ordre ; c'est un livre que 1 extrait pourrait rendre nouveau, et qui s'agrandirait de tout ce qu'on lui ùterait avec choix (1). »

A notre tour d'apprécier l'œuvre et de juger au besoin le jugement, en nous plaçant avec une impartialité que l'éloignement rend facile, non au point de vue, toujours un peu égoïste, des contemporains, mais au point de vue de la postérité, désintéressée de tout, excepté de son plaisir et de son goût.

Ily a dans cette œuvre, qui est la première, celle où l'auteur vide la fleur de son panier, beaucoup de choses, mais surtout deux choses : des

(1) Mélanges extraits des manuscrits de M"^» Necicr. Paris, Pougens, an VI C1798), t. I, p. 35.

projets et des vœux de réforme politique, sociale, humanitaire pourrait-on dire déjà (c'est un autre rêveur, un homonyme, l'abbé de Saint-Pierre, qui le premier a trouvé ce grand et beau mot : /7mma/^^7<;'); des impressions morales, des effusions sentimentales, des scènes et des tableaux de la nature européenne, de la française si mal connue, qu'on venait de découvrir, sous l'influence de Rousseau, et de la nature tropicale, tout à fait inconnue et révélée pour la première fois.

La partie qui contient les doléances, les remontrances, les vues, les plans de réforme sociale de l'auteur des Etudes de la Nature, sa philosophie et sa politique, a souffert du temps, comme on peut le penser. Ce qui était singulièrement précoce étrangement téméraire en 1784, risquerait aujourd'hui de nous paraître bien anodin, bien timoré. Les idées de l'élite des penseurs de 1 789, de ceux qui marchaient en avant de leur temps, et parlaient comme les courriers, comme les prophètes de la révolution prochaine, sont, aujourd'hui, de circulalion vulgaire. Le Bernardin disciple favori de Jean-Jacques, le Bernardin réformateur, utopiste, n'a plus, pour nous, qu'un intérêt rétrospectif, au point de vue de l'histoire et de la critique des idées politiques et sociales. Nous réserverions l'analyse et l'examen de l'ouvrage à ce point de vue, pour un chapitre qui pourrait être intitulé la Politique de Bernardin de Saint-Pierre, si ce travail ne débordait notre cadre.

Nousnous bornerons aujourd'hui à ce que, dans son ouvrage, l'auteur considérait sans doute

comme l'accessoire, et qui pour nous est deveau le principal, à la forme qui a survécu au fond, au style, sans lequel nulle œuvre littéraire ne dure, et qui suffit à rendre immortelles des idées qui sanscela ne seraient aujourd'hui que poussière, comme les bandelettes parfumées ont conservé la momie.

Ce qui conslilue l'originalité de Bernardin de Saint-Pierre , ce qui lui mérite une place dans notre histoire littéraire entre Jean-Jacques Rousseau et René de Chateaubriand, c'est son art de peindre, c'est sa couleur enchanteresse, c'est sa magie descriptive, ce sont ces tableaux de la nature occidentale et de la nature tropicale, dont l'éclat ne s'est point fané, dont le parfum dure encore. Il en a fait le cadre ou le fond de fictions poétiques, de scènes touchantes ou charmantes, dont le sentiment est si exquis qu'il a survécu et survivra à toutes les variations, à toutes les vicissitudes, à toutes les modes du sentiment, et comme tout ce qui vient des entrailles mêmes de la nature humaine et y va, provoquera toujours les mêmes émotions et fera couler les mêmes larmes.

Bernardin de Saint-Pierre est celui qui a trouvé, qui a découvert, on peut le dire, car Jean- Jacques a plus de dessin que de coloris, le pittoresque de la nature ; il est le plus grand paysagiste de notre littérature. Il est celui qui nous a appris tout ce qu'on peut trouver à observer, à admirer et à peindre dans les mystères et les phénomènes delà création, dans les vicissitudes d'un fraisier,

es métamorphoses d'un insecte, la vie d'une mouche, le nid de l'oiseau, le feuillage de l'arbre, le murmure de la source. Il est celui qui a ramené unecivilisalion raffinée, une société en décadence,

au goût des senli- -i^^jj" ments naturels, des ^' ' emolions simples , du bonheur patriarcal, aux romans du pur amour, aux drames du devoir et du sacrifice, et à leurs larmes salutaires.

Voilà pourquoi et par quoi l'auteur des

il ^'^li

DINEK sua L'HEEBE AU BORD DE LA RIVIERE

(Gravure extritite de Paul et Virginie, édition Lauuette et C'<=.)

i54 BEENARDIN DE SAIA'T-PIERRE.

Etudes de la Na litre, doni Paul et Virginie eild. Chaumière Indienne n'étaient que des épisodes, est immortel et mérite de l'être. Il a retourné les yeux de sa génération, qui ne savait que regarder en elle et devant elle, le crayon de l'analyse psychologique ou le scalpel de l'analyse scientifique à la main, les phénomènes de la vie et de la mort, vers le spectacle de la nature. Il les a relevés vers le spectacle du ciel, et il lui a appris ce qu'il peut y avoir de leçons, de sourires et de larmes dans l'histoire d'un oiseau, d'une fleur, dans celle des révolutions d'une existence planétaire ou des vicissitudes d'une iime humaine, dans la fin d'une vie d'étoile ou d'un amour d'enfant,

La critique contemporaine est à peu près unanime sur ces mérites de Bernardin, sur le double service qu'il a rendu à notre littérature en la ramenant à ses sources éternelles, en renouvelant la langue du pittoresque et celle du sentiment. C'est une jusiice qu'on lui rend généralement aujourd'hui, mais que ne lui ont pas assez rendue, à notre gré, ceux qui, venus immédiatement après lui, ont le plus profité de son exemple et de ses modèles. Les grands écrivains sont volontiers portés à atténuer ce qu'ils doivent à leurs devanciers, et à exagérer ce que leur doivent leurs successeurs.

Chateaubriand et Lamartine, qui sont, à des degrés divers, des élèves et des successeurs de Bernardin, qui se sont beaucoup inspirés, surtout à l'heure des débuts, quand l'originalité personnelle a peine à se dégager des liens de l'imitation,

de son christianisme sentimental, de son pessimisme en ce qui touche les hommes, de sa poétique en ce qui concerne les images, de son style aux molles souplesses, aux douces amertumes, au délicieux bercement de nombre et d'harmonie, ont formulé leur reconnaissance avec des réserves qui frisent parfois l'ingratitude. Lamartine n'a pas dissimulé le charme, dont il a hérité, de ce style enchanteur. Mais il a semblé voir surtout, comme Joubert, dans Bernardin un grand virtuose de description, à la musique un peu vide parfois. Pour Chateaubriand, Bernardin a l'imagination trop tendre c'est-à-dire trop molle, Bernardin manque d'esprit et de caractère, comme plus d'un peintre célèbre. C'est surtout un grand paysagiste, un illustre pinceau. Grand pinceau, soit; mais c'est déjà quelque chose Mais c'est un pinceau qui pense, un pinceau qui sent, un pinceau qui vit et qui donne la vie, un pinceau qui trace des tableaux du spectacle extérieur qui ravissent l'admiration, un pinceau qui trace des scènes du drame intérieur, du drame de l'âme humaine, qui ouvrent en nous la source des larmes. C'est moins par le fond de leurs pensées ou de leurs sentiments que les grands écrivains sont immortels que par laforme qu'ils ont su leur donner, quand celte forme est absolument belle, et défie, par sa perfection, l'effet du temps, le caprice de la mode et l'oubli de l'avenir. Notre devoir n'est pas seulement d'analyser les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre, de résumer les jugements dont ils ont été l'objet, et déjuger à notre tour ces juge-

ments, en appel devant la postérité, pour les confirmer ou les infirmer. De tels arrêts ne sauraient se passer de motifs. Ces motifs sont tirés des preuves ; et ces preuves, pour un ouvrage d'esprit, ce sont les extraits, les citations, c'està-dire les témoignages de l'auteur devant la critique, en sa faveur ou contre lui.

Eh bien ! si, en présence d'une pareille lâche, nous éprouvons un embarras, c'est l'embarras du choix, c'est la double obligation de ne pas faire trop de citations, et de les faire en assez grand nombre et assez caractéristiques pour que de ces exemples et de ces modèles, pris tour à tour, comme des fleurs, dans cette corbeille qui déborde des riches butins d'une observation éclairée par la science et animée par l'enthousiasme, se dégage dans son originalité, dans sa nouveauté, la figure de Bernardin de Saint-Pierre. Nous n'aurons pas longtemps ni beaucoup à citer pour que le lecteur voie que c'était bien en effet un homme nouveau, que cethomme aux longs cheveuxblonds, aux yeux bleus, à la lèvre fine, au visage délicat, marqué à la fois du haie des climats étrangers, traversés par lui durant le long noviciat des années de voyage, aventureuses et romanesques, et de l'empreinte mélancolique de la méditation et du travail solitaires, qui se présentait au public dans un abord d'insinuante et modeste bonhomie, assis entre son télescope et son microscope, devant le fraisier poussé par hasard sur sa fenêtre.

C'étaient bien des paroles nouvelles et non entendues, jusqu'à ce jour, novissima verba, que cet

aveu de l'impuissance de l'homme à mesurer l'infini de la nature, par lequel, après avoir exposé son ambition d'écrire celte histoire physique de l'univers, il en reconnaissait l'illusion et la vanité, se comparant « à cet enfant qui avait creusé un trou dans le sable, avec une coquille, pour y renfermer l'eau de la mer ». Cette humilité ne ressemblait en rien à la solennité orgueilleuse de Buffon, laissant dire par ses flatteurs, et peutêtre pensant lui-même que le génie humain n'a pas plus de bornes que la nature elle-même : naturœ par ingenium.

Mais ce n'est pas seulement par l'esprit, par le caractère que différait de Buffon cet homme qui, en présence du spectacle de la nature, ne songeait qu'à en admirer l'auteur, et s'inclinait devant lui avec les tristesses de l'expérience du malheur, les tendresses du besoin de l'amour, pour lui faire hommage de cette nouvelle théorie de la nature, poétique et chrétienne, autant que l'autre était purement scientifique et philosophi({ue, de cette théorie de la nature à l'usage îles malheureux, tandis que l'autre était surtout à l'usage des gens heureux. Ce savant vulgarisateur et populaire diflérait du savant aristocratique et académique parle talent et par le style encore plus que parles sentiments et les idées. 11 allait, le premier, étudier la nature avec son imagination et sa sensibilité autant qu'avec sa raison ; et il allait trouver, c'est-à-dire créer à son usage une langue où la précision du détail technique qui, chez Bufion, dédaigne le vêtement de limage,

devait emprunter à la nature elle-même les richesses de son coloris, l'éclat de ses rayons, le rythme de ses harmonies, le charme enivrant de ses parfums. Ce n'est certes pas Bufîon qui eût ahaissé la majesté de sa plume à tracer cette page familière et charmante sur les 37 variétés de la mouche du fraisier, dans laquelle la plume de Bernardin de Saint-Pierre ne croyait pas déroger, page trop souvent citée pour que nous croyions devoir ici la reproduire.

C'était là un art de peindre nouveau, un style nouveau que nous ne voyons là que dans sa familiarité élégante et gracieuse, dont nous admirerons tout à l'heure l'éloquente énergie ; mais ce qui était bien plus nouveau encore, c'est le sentiment, exprimé dans ses formes les plus hautes et les plus nobles, qui fait éclater à la (în de la première Etude son acte de foi enthousiaste, son acte de gratitude attendrie envers cette Providence divine qui règne sur la nature et qui gouverne les hommes.

Dès 1784, et bien avant Chateaubriand, qui, sur ce point, n'a été qu'un écho, Bernardin avait trouvé, dans son esprit nourri de la lecture de l'Evangile, de saint Augustin et de Fénelon,dans son cœur, froissé par le rude commerce des hommes, et meurtri par tant de naufrages, cet accent intime et profond de la piété sortie du malheur, de l'espérance sortie delà déception même qui jette aux pieds non du Dieu mort du crucifix, mais du Dieu et vivant et bienfaisant de la nature, les prosternations et les embrassements du phi-

losophe ramené parla science à la foi, par l'expérience à la charité, et par l'adversité à l'amour. Ecoutez cette élévation poétique et mystique :

« Les riches el les puissants croient qu'on est misérable et hors du monde, quand on ne vit pas comme eux. Mais ce sont eux qui, vivant loin de la nature, vivent hors du monde. Ils vous trouveraient, û éternelle beauté, toujoirs ancienne et toujours nouvelle, A vie pure et bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement, s'ils vous cherchaient... Mais parce que vous êtes trop au dedans d'eux, où ils ne rentrent jamais, et trop magnifique au dehors où vous vous répandez dans l'infini, vous leur êtes un Dieu caché. Ils vous ont perdue en se perdant. L'ordre et la beauté même que vous avez répandus sur toutes vos créatures, comme des degrés pour élever l'homme à vous, sont devenus des voiles qui vous dérobent à leurs yeux malades. Ils n'en ont plus que pour voir des ombres. La lumière les éblouit. Ce qui n'est rien est tout pour eux ; ce qui est tout ne leur semble rien. Cependant, qui ne vous voit pas n'a rien vu ; qui ne vous goûte point n'a jamais rien senti : il est comme s'il n'était pas, et sa vie entière n'est qu'un songe malheureux.

a Moi-même, ù mon Dieu, égaré par une éducation trompeuse,j'ai cherché un vain bonheur dans les systèmes des sciences, dans les armes, dans la faveur des grands, quelquefois dans de frivoles et dangereux plaisirs. Dans toutes ces agitations, je courais après le malheur, tandis que le bonheur était auprès de moi. Quand j étais loin de ma patrie, je soupirais après des biensque je n'y avais pas ; et cependant vous me faisiez connaître les biens sans nombre que vous avez répandus sur toute la terre qui est la patrie du genre humain. Je m'inquiétais de ne tenir à aucun grand, ni à aucun corps ; et j'ai été protégé par vous, dans mille dangers où ils ne peuvent rien. Je m'attristais de vivre seul et sans considération ; et

VOUS m'avez appris que la solitude valait mieux que le séjour des cours, et que la liberté était préférable à la grandeur; je m'affligeais de n'avoir pas trouvé d'épouse qui eût élé la compagne de ma vie et l'objet de mon amour, et votre sagesse m'invitait à marcher vers elle, et me montrait dans chacun de ses ouvrages une Vénus immortelle. Je n'ai cessé d'être heureux que quand j'ai cessé de me fier à vous. 0 mon Dieu ! donnez à ces Iravaux d'un homme, je ne dis pas la durée ou l'esprit de vie, mais la fraîcheur du moindre de vos ouvrages ! Que leurs grâces divines passent dans mes écrits et ramènent mon siècle à vous, comme elles m'y ont ramené m.oimême ! Contre vous toute puissance est faiblesse ; avec vous toute faiblesse devient puissance. Quand les rudes aquilons ont ravagé la terre, vous appelez le plus faible des vents ; à votre voix le zéphyr souHle, la verdure renaît, les douces primevères et les humbles violettes colorent d'oretde pourpre le sein des noirs rochers (1). »

Il ne faudrait pas s'abuser sur la portée de ce morceau et faire aller Bernardin de Saint-Pierre plus loin qu'il ne voulut aller. Son adoration de Dieu dans la nature est désintéressée de tout autre culte. C'est un déiste convaincu et enthousiaste ; c'est, si l'on veut, un philosophe chrétien, qui croit à la supériorité morale et sociale du christianisme sur toute autre religion. C'est enfin un écrivain religieux. Il n'hésite pas à répéter, dans les Eludes, « le seul caractère qui distingue essentiellement l'homme des animaux., c'est qu'il est un être religieux (2) ». Il célèbre éloquemment cet instinct qu'il appelle céleste, que réveillent en nous « ces événements qu'on nomme des coups

(1) Ëlu'ics delaiinliiir, t. I, p. 101-lU:'.

(2) Jbid., t. II. p. 52, et t. in, p. 20.

du ciel, ou quelques-unes de ces émotions sublimes, indéfinissables, qu'on appelle, par excellence, des traits de sentiment, dont le premier effet est de produire un mouvement de joie et le second, de nous faire verser des larmes. » (( Alors, dit-il, notre âme, frappée de cette lueur divine, se réjouit à la fois d'entrevoir la céleste patrie, et s'afffige d'en être exilée •> (1).

Il le redit encore en termes bien remarquables : « L'homme est un Dieu exilé » (i), que Lamartine traduira plus tard dans le fameux vers :

L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux.

Mais pour Bernardin de Saint-Pierre, le temple de Dieu c'est la nature. Il n a pas la nostalgie de l'église. Il y entre rarement, et s'il le fait^ c'est pour réclamer impérieusement, au nom du respect de l'égalité de la mort et du souci delà santé publique, qu'on cesse d'inhumer dans les églises des cadavres privilégiés. Il professe à l'endroit du clergé un respect sans superstition, sans illusions. Il déclare que la religion est irréprochable des fautes de ses ministres ; il voudrait que les biens excessifs du clergé, patrimoine des pauvres, fussent rendus à leur destination. Il n'a pas pour les cloches, qu'il a appris à détester au collège, l'enthousiasme de Chateaubriand. Les cérémonies et les pompes du culte le laissent froid. S'il veut peindre l'eftet salutaire et réconfortant de la prière, il nous

(1) Etiiden, t. ITI, p. 122-123.

(2) Jhid.t. I, p. 419.

montrera dans un tableau qu'imitera l'auteur du Génie du Christianisme^ lajeune et jolie Cauchoise, au visage éploré sous les ailes de sa coifte blanche voltigeant au vent, et se précipitant, non dans l'église fermée, mais dans l'église en plein air, au pied du calvaire de la jetée, et demandant, les yeux au ciel, les mains jointes, le retour au port du salut d'une barque en péril montée par celui qu'elle aime (1).

C'est que, encore une fois, Bernardin dans les Eludes est un philosophe chrétien, si l'on veut, qui croit à Dieu parce qu'il l'admire et le bénit dans ses ouvrages, et que Chateaubriand, dans le Génie du Christianisme, est un poète ramené à la foi non par l'admiration mais par la douleur, qui croit parce qu'il a pleuré, et qui est enthousiasmé moins par les prodiges de la nature que par les miracles de la religion. Bernardin est un philosophe et un naturaliste chrétien. Chateaubriand est le poète et l'apologiste du catholicisme. Il y a entre les deux hommes la différence des temps et des événements qui les ont inspirés. Les Etudes de la Nature ont été écrites en 1784, le Génie du Christianisme en 1802. Il y a la Révolution entre les deux hommes et les deux livres.

Les Etudes de la Nature ne sont pas seulement l'œuvre d'un philosophe profondément mais librement religieux, elles sont encore l'œuvre d'un philosophe humanitaire, d'un économiste senti-

(I) Un gracieux et touchant tableau de Fejen au Salon de 1890 reproduit cet épisode.

mental et évangélique, d'un vulgarisateur des notions consolatrices de la science, mais aussi des maux et des griefs populaires, et des remèdes propres, selon lui, à les guérir. Si Chateaubriand va à la nature par la foi, Bernardin va à la foi par la nature. Si Chateaubriand est surtout séduit par les beautés de la religion, Bernardin est surtout gngné à la religion, parce que c'est elle qui non seulement offre à la vertu méconnue et persécutée les espérances et les récompenses d'une autre vie, réparatrice des injustices d'ici-bas, mais encore qui a le secret et le dépôldes améliorations etdes réformes sociales, des progrès de la condition humaine, parce que c'est la religion par excellence des humbles et des simples, des pauvres et des malheureux. La conception de la liberté est démocratique chez l'auteur des Etudes, tandis qu'elle est aristocratique chez l'auteur du Génie du christianisme. Pour tout dire en un mot, il y a de l'apôtre politique, du réformateur socialiste dans Bernardin, réformateur sans doute par les voies légales et pacifiques, mais réformateur très sincèrement et très énergiquement partisan de ces revendications populaires dont les longs levains allaient éclater si formidablement, de ces griefs de servitude et de ces vœux d'émancipation auxquels il prête souvent une voix éloquente et prophétique. Nous ne pouvons que parcourir, qu'effleurer ces divers aspects du livre pour expliquer son esprit original, indépendant et son succès profond. Mais nous aurons du moins signalé ces points de vue

hardis du haut desquels le philosophe des Etudes porte aux ahus et aux excès de l'ancien régime des coups qui vont bien au delà du moment et réveillent les premiers frémissements, les premiers échos du monde nouveau.

Dans cet ordre d'idées, que nous ne pouvons ici qu'effleurer, il y avait, aux chapitres des Etmhsde la Nature, qui comprenaient aussi les vues de l'auteur sur les maux de l'état social et leurs remèdes, des passages d'une éloquence et d'une énergie singulières, qui devaient faire tressaillir, à l'accent inconnu d'une pitié vraiment fraternelle, le cœur des malheureux, des froissés, des déshérités. Il faisait hardiment profession d'indifférence aux formes politiques, ne s'attachant qu'au fond, au résultat, au produit net.

« Sans avoir égard à la division commune des Etats en démocratie, en aristocratie et en monarcliie, qui ne sont au fond que des formes politiques, qui ne décident ni de leur bonheur, ni de leur puissance, nous ne nous arrêterons qu'à leur constitution morale. Tout gouvernement, quel qu'il soit, est heureux au dedans et puissant au dehors, lorsqu'il donne à tous ses sujets le droit naturel de parvenir à la fortune et aux. honneurs; et le contraire arrive lorsqu il réserve à une classe particulière de citoyens les biens qui doivent être communs à tous. Il ne suffit pas de prescrire au peuple des limites et de ly contenir par des fantômes effrayants, il force bientôt ceux qui les font mouvoir de trembler devant lui. Quaud la politique humaine attache sa chaîne au pied d'un esclave, la justice divins en rive l'autre bout au cou du tyran. »

A bien d'autres endroits, par exemple, en passant

la revue des Etats même qui portent le nom de républiques, Bernardin insiste sur son critérium : « Nous y verrons, dit-il, les maux au dedans et la faiblesse au dehors croître à proportion de l'inégalité de leurs citoyens ».

11 remarque à ce propos u que l'hérédité de la noblesse dans un Etat ôte à la fois l'émulation aux nobles et aux roturiers. Elle l'ôte aux premiers qui n'en ont pas besoin, parce que, par leur seule naissance, ils parviennent à tout, et aux seconds, parce que, ne pouvant prétendre à rien, elle leur devient inutile ».

Bernardin est frappé du nombre croissant des pauvres. Il les estime à sept millions, c'est-à-dire au tiers de la population totale de la France. Et il s'écrie prophétiquement :

a L'indigence du peuple est un grand fleuve qui s'accroît chaque année, qui surmonte toutes les digues, et qui finira par les renverser. »

Cette indigence humiliante et menaçante d'un tiers des Français a plus d'une cause. La principale, aux yeux de Bernardin, est dans le nombre abusif, écrasant, des grandes propriétés, et dans l'absence des petites. 11 voudrait qu'une loi mît un frein à ces accaparements, à ce monopole des grands propriétaires. Il s'élève fréquemment et avec des précisions de détail, une énergie d'indignation qui attestent combien la question lui tient à cœur, contre ces abus, cause, selon lui, du dépérissement et du discrédit de Tagriculture, du

dessèchement de cette mamelle nourricière de la France. 11 ne tarit pas sur les inconvénients de cet état de choses, auquel il voudrait que pût remédier un ministre spécial de l'agriculture. Il en signale deux en ces termes : vc Les conquérants ont toujours trouvé une faible résistance dans les pays divisés en grandes propriétés... Les grandes propriétés ôtent tout à la fois le patriotisme à ceux qui ont tout et à ceux qui n'ont rien ».

Dans un des passages oii il expose et soutient avec une verve et une âpreté qui ne lui sont pas habituelles, les revendications et les griefs populaires, il se compare au paysan du Danube. Et il a plus d'un trait qui par sa caustique franchise justifie la comparaison. En voici un, par exemple :

« On a essayé, depuis quelques années, d'encourager à la vertu par des fêtes appelées Rosières, les pauvres filles de nos campagnes ; car pour celles qui sont riches, et pour les bourgeoises, le respect qu'elles doivent à leur fortune ne leur permet pas de se mettre sur la ligne des paysannes, au pied même des autels. . . Et des bourgeois de Paris couronnent nos vestales champêtres ! Grand et généreux effort ! Ils donnent, à la campagne, des roses àla vertu indigente ; et ils couvrent, à la ville, le vice de diamants ! »

Bernardin a un certain nombre de thèmes favoris, résultat de son expérience d'observateur, armé par ses voyages, ses longues flâneries parisiennes, le commerce assidu des livres des missionnaires, le P. Charlevoix, le P. du Tertre, qui sont ses livres de chevet, et par ses méditations de

philosophe solitaire, d'une riche provision, fort rare de son temps, de souvenirs et de points de comparaison ; il développe ces thèmes avec une abondance de variations, une ingéniosité d'aperçus incomparable.

La vanité delà science de cabinet, delà science sèche et sans entrailles, la supériorité sur cette science de 1 ignorance intelligente et religieuse, à qui seule lanature découvre ses mystères, l'intolérance des corps académiques offusqués par toute nouveauté et toute indépendance, les principes faux et pernicieux qui régissent l'éducation et l'instruction publique corrompues par des récompenses qui, sous prétexte d'émulation, encouragent l'ambition et favorisent l'égoïsme, avilie par des châtiments barbares et cyniques, les inconvénients de la vénalité des ciiarges, la puissance assurée de la richesse, la grandeur et la servitude de l'agriculture, la décadence de l'armée, de la noblesse, du clergé : tels sont les sujets qui viennent le plus souvent sous sa plume.

Il a aussi, sur les femmes, sur leur condition sociale, sur l'amour, le mariage, la famille, le foyer, des idées sinon très neuves, du moins renouvelées par une forme charmante et touchante qui devaient lui gagner et lui gagnèrent, en efïet, le cœur des épouses et des mères dont il exaltait le doux et salutaire empire.

Mais ce qui non seulement gagnait les cœurs à Bernardin de Saint-Pierre, mais encore ravissait les esprits, c'est le charme de ces tableaux de la nature où il prodiguait les richesses d'une palette

aux couleurs nouvelles, les finesses elles énergies d'un pinceau capable de lutter triomphalement avec les spectacles les plus jçrandioses et les plus terribles, comme avec les sujets les plus humbles, les plus délicats, les plus nuancés. Quel peintre de paysages soit exotiques, soit septentrionaux, soit ensoleillés, soit enneigés ! Quel peintre de tempêtes, sous toutes les latitudes, sous tous les aspects, soit de celles qu'annonce d'avance le cri mélancolique de laprocellaria, soitde celles qui éclatent soudain, allumant leurs feux au sein d'un ciel azuré, brusquement tendu d'un voile de deuil ! Quel peintre de nuages à tous les moments du jour, depuis ceux qui glissent sur le fond blanc de l'aube en flocons empourprés jusqu'à ceux qui dorent leurs croupes aux rayons du midi, ou flottent en vapeurs légères autour du soleil couchant éteignant ses rayons dans les flots, d'où monte lentement le rideau crépusculaire ! Quel peintre du printemps, quel peintre de l'automne, quel peintre des moissons aux vagues d'or, quel peintre des ruines et de tombeaux, quel peintre d'oiseaux et de fleurs ! Là Bernardin de Saint-Pierre, avec la souplesse et la nouveauté de son vocabulaire pittoresque, avec le bercement de sa prose rythmée, était vraiment original ; il créait une langue, il créait un style, un genre ; il donnait à l'art de la peinture écrite des domaines jusque-làinconnus, il lui ouvrait des horizons nouveaux; il lui permettait de donner tour à tour aux yeux du lecteur, par la magie de la couleur, l'illusion du spectacle même reproduit, et à ses oreilles, par

l'enchantement du nombre et de l'harmonie, la sensation des bruits naturels, depuis le murmure de la source ou des feuilles jusqu'aux éclats du tonnerre et aux mugissements des flots fouettés par l'ouragan.

La place nous manque pour beaucoup citer. II y aurait à recueillir dans les œuvres de Bernardin de Saint-Pierre toute une gerbe de morceaux choisis, toute une chrestomathie de petits chefs-d'œuvre de grâce, d'ingéniosité, de sentiment. Nous nous bornerons à quelques trop courts extraits, suffisants toutefois pour donner une idée de cette manière neuve, de ce style enchanteur, et en expliquer le succès.

^ Il y a bien des choses dans un menuet ! » disait Vestris. Il y a bien des choses dans un fraisier ! pouvait répéter le lecteur stupéfait, ébloui de tout ce que lui montrait dans un pied de fraisier le naturaliste poète.

« En examinant les feuilles de ce végétal, au moyen d'une lentille de verre qui grossissait médiocrement, je les ai trouvés divisés par compartiments hérissés de poils, séparés par des canaux, et parsemés de glandes. Ces compartiments m'ont paru semblables à de grands tapis de verdure, leurs poils à des végétaux d'un ordre particulier parmi lesquels il y en avait de droits, d'inclinés, de fourchus, de creusés en tuyaux, de l'extrémité desquels sortaient des gouttes de liqueur ; et leurs canaux, ainsi que leurs glandes, me paraissaient remplis d'un fluide brillant. Sur d'autres espèces de plantes, ces poils et ces canaux se présentent avec des formes, des couleurs et des fluides différents. Il y a même des glandes qui ressemblent à des bassins ronds, carrés ou

rayonnants. Or la nature na rien fait en vain ; quand elle dispose un lieu propre à être habité, elle y met des animaux ; elle n'est pas bornée par la petitesse de l'espace. Elle en a mis avec des nageoires dans de simples gouttes d'eau, et en si grand nombre que le physicien Leuvenhoek y en acompte des milliers. . Au moins on est certain de l'existence de ces êtres, dont on a dessiné les différentes figures. On en trouve d'autres avec des pieds armés de crochets sur le corps de la mouche et même sur celui de la puce. On peut donc croire, par analogie, qu'il y a des animaux qui paissent sur les feuilles des plantes, comme les bestiaux dans nos prairies, qui se couchent à l'ombre de leurs poils imperceptibles, et qui boivent dans leurs glandes, façonnées en soleil, des liqueurs d'or et d'argent. Chaque partie des fleurs doit leur offrir des spectacles dont nous n'avons pas d'idée. Les anthères jaunes des Heurs suspendues sur des filets blancs leur présentent de doubles solives d'or en équilibre sur des colonnes plus belles que l'ivoire; les corolles des voûtes de rubis et de topaze, dune grandeur incommensurable; les nectaires, des fleuves de sucre; les autres parties de la floraison des coupes, des urnes, des pavillons, des dômes que l'architecture et l'orfèvrerie des hommes n'ont pas encore imités. »

Sur les oiseaux, sur les nids, Bernardin de Saint-Pierre ne tarit pas en charmants tableaux, en portraits exquis, en observations ingénieuses.

« Le chardonneret affectionne le chardon, dont il a pris son nom, parce qu'il y trouve un rempart dans ses feuilles épineuses, des vivres dans sa semence, et de quoi bâtir son nid dans sa bourre. L'oiseau-mouche de la Floride préfère, par de semblables raisons, le bignonia. C'est une plante sarmenteuse qui s'élève à la hauteur des plus grands arbres, et qui en couvre souvent tout le

tronc ; il fait son nid dans une de ses feuilles, qu'il roule en cornet ; il trouve sa vie dans ses fleurs rouges, semblables à celles de la digitale, dont il lèche les glandes nectarées; il y enfonce son petit corps, qui paraît dans ces fleurs comme une émeraude enchâssée dans du corail ; et il y entre quelquefois si avant qu'il s'y laisse prendre. C'est donc dans les nids des animaux que nous chercherons leurs caractères, comme nous avons cherché celui des plantes dans leurs graines. C'est là que l'on peut reconnaître lélément où ils doivent vivre, le site qu'ils doivent habiter, les aliments qui leur sont propres, et les premières leçons d'industrie, d'amour et de férocité qu'ils reçoivent de leurs parents. Le plan de leur vie est renfermé dans leurs berceaux. »

Voici un passage qui avait ravi Marie-Atoinelte à qui on l'avait lu et relu, sur sa demande, un soir, chez la duchesse de Polignac :

« Rien n'est plus aimable qu'une tourterelle d'Afrique qui porte sur son plumage gris de perle, précisément à l'endroit du cœur, une tache sanglante, mêlée de difl'érents rouges, parfaitement semblable à une blessure ; il semble que cet oiseau, dédié à l'Amour, porte la livrée de son maître, et qu'il a servi de but à ses flèches. Ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est que les riches teintes coralines disparaissent dans la plupart de ces oiseaux après la saison d'aimer, comme si c'étaient des habits de parade qui leur eussent été prêtés par la nature, Seulement pour le temps des noces. »

Dans la nature, tout se renouvelle par la destruction, et la mort y sert de nourriture à la vie. Les oiseaux, qui font aux insectes nuisibles une guerre acharnée, sont eux-mêmes la proie de quadrupèdes qui vivent de leurs œufs et qui

mourraient de faim si la nature secourable ne leur tendait, pour ainsi dire, l'échelle, par un procédé curieux que l'auteur des Etudes décrit en ces termes:

a Ces quadrupèdes seraient fort embarrassés si quelquefois la nature ne faisait croître, au haut de ces mêmes arbres, un végétal d'une forme très extraordinaire, qui leur en ouvre Taccès. Il est en tout l'opposé du chardon épineux. C'est une racine de deux pieds de long, grosse comme lajambe, picotée comme si on l'eût piquée avec un poinçon, et liée à une branche de l'arbre par une multitude de filaments, à peu près comme le chardon épineux est attaché au bas de son tronc. Elle en tire comme lui sa nourriture et jette dix à douze grandes feuilles en cœur, de trois pieds de long et de deux pieds de large, semblables aux feuilles de nymphsea. Ce qu'il y a encore de plus étrange, c'est que du haut de l'arbre où elle est placée elle jette à plomb des cordes très fortes, grosses comme des tuyaux de plume dans toute leur longueur, qui viennent s'enraciner à terre. La plante ne sent rien, et ses cordes sentent l'ail ; sans doute, quand un singe ou tel autre animal grimpant aperçoit ce large étendard de verdure, l'arbre a beau être entouré d'épines à son pied, ce signal lui annonce qu'il a des correspondances dans la place ; l'odeur des cordons qui descendent jusqu'à terre lui indique son échelle, même pendant la nuit, et pendant que les oiseaux dorment tranquillement sur leurs nids, en se fiant à leurs fortifications, l'ennemi s^empare de la ville par les faubourgs. »

Cette fatalité cruelle et salutaire qui fait de toute créature la proie et la victime d'une autre, n'indigne pas ni n'afflige pas outre mesure l'observateur, qui voit partout et jusque dans les lois

les plus cruelles de la nature, la raison providentielle. La mort des animaux lui inspire des réflexions d'un darwinisme (avant Darwin) poétique et sentimental qu'il est intéressant de noter au passage.

« Tout ce qui naît doit mourir. Mais la nature, en dévouant les animaux à la mort, en ôte ce qui peut en rendre l'instant cruel. C'est d'ordinaire pendant la nuit et au milieu du sommeil qu'ils succombent aux griffes et aux dents de leurs ennemis. Vingt blessures portées à la fois aux sources de la vie ne leur laissent pas le temps de songer qu'ils la perdent. Ils ne joignent à ce moment fatal aucun des sentiments qui le rendent si amer à la plupart des hommes, les regrets du passé et les inquiétudes de l'avenir. Leurs âmes insouciantes s'envolent dans les ombres de la nuit au milieu d'une vie innocente et souvent dans les illusions de leurs amours. »

Personne n'avait encore décrit et nul n'a décrit depuis, avec la maestria et la morbidezza de ce grand contemplatif de Bernardin, les caprices de la nature, son art du décor dans le paysage, ses coups de théâtre de prestigieuse magicienne et les illusions et les enivrements de ce spectacle pour celui qui est initié à ses mystères.

« Dans nos climats pluvieux, la nature couronne les sommets des coteaux de genêts et de romarins, et le haut des vieilles tours de giroflées jaunes; au milieu du jour le plus sombre, on croit y voir luire les rayons du soleil Dans un autre lieu, elle produit les effets du vent au milieu du plus grand calme. Il ne faut, en Amérique, qu'un oiseau qui vienne se poser sur une toufle de sen- §itives pour en faire mouvoir toute la lisière, qui s'étend

parfois à un demi-quart de lieue. Le voyageur européen s'arrête et s'étonne de voir Tair tranquille et l'herbe en mouvement. Quelquefois moi-même j'ai pris, dans nos bois, le murmure des peupliers et des trembles pour celui des ruisseaux. Plus d'une fois, assis sous leurs ombrages au bord des prairies dont les vents faisaient ondoyer les herbes, ce double frémissement a fait passer dans mon sang la fraîcheur imaginaire des eaux. Souvent la nature emploie les vapeurs de l'air pour donner plus détendue à nos paysages Elle les répand au fond des vallées et les arrête aux coudes des fleuves en laissant entrevoir par intervalles leurs longs canaux éclairés du soleil. Elle en multiplie aussi les plans et en prolonge l'étendue. Quelquefois elle enlève ce voile magique du fond des vallées et le roulant sur les montagnes voisines oii elle le teint de vermillon et d'azur, elle confond la circonférence de la terre avec la voûte des cieux. C'est ainsi qu'elle emploie les nuages aussi légers que les illusions de la vie à nous élever vers le ciel, qu'elle répand au milieu de ses mystères les sensations ineffables de l'infini, et qu'elle ôte à nos sens la vue de ses ouvrages, pour en donner à notre àme un plus profond sentiment »

A force de vivre au milieu de la nature, Bernardin étaitarrivé à se pénétrer si bien du sentiment de cette \ie sourde, toujours en travail mystérieux de fermentation, de fabrication, de transformation qui la caractérise, qui agite ses immobilités, qui tourmente ses impassibilités apparentes, qu'il donne lui-même à ses descriptions quelque chose de cette vie elle-même. On assiste, par exemple, au siège et à la prise d'assaut d'un château et d'un parc abandonnés par les forces végétales conjurées qu'avait refoulées la culture,

et qui se ruent à leur sauvage et vivace revanche, dans cette page :

« Les pièces d'eau se changent en marais; les murs de charmilles se hérissent , tous les berceaux s'obstruent, toutes les avenues se ferment, les végétaux naturels à chaque sol déclarent la guerre aux végétaux étrangers; les chardons étoiles et les vigoureux verbascums étouffent sous leurs larges feuilles les gazons anglais; des foules épaisses de graminées et de trèfles se réunissent autour des arbres de Judée; les ronces de chien y grimpent avec leurs crochets, comme si elles y montaient à l'assaut ; des touffes d'orties s'emparent de l'urne des naïades, et des forêts de roseaux des forges de Vulcain, des plaques verdâtres de minium rongent les visages de Vénus sans respecter leur beauté; les arbres mêmes assiègent le château, les cerisiers sauvages, les ormes, les érables montent sur ses combles, enfoncent leurs longs pivots dans ses frontons élevés et dominent enfin sur ses coupoles orgueilleuses. Les ruines d'un parc ne sont pas moins dignes des réflexions du sage que celles des empires. »

Ce qui constitue l'originalité de l'auteur des Etudes, ce qui fait la variété et le charme de cette vaste galerie de tableaux de la nature, c'est qu'à la précision scientifique, à l'exactitude technique Bernardin de Saint-Pierre ajoute l'attraitfréquent des vues ingénieuses, des détails curieux, exprimés avec un don et un art prestigieux de coloris, une inépuisable fécondité d'images heureuses et expressives.

Est-il rien de plus curieux, de plus ingénieux, par exemple, que ces pages, pleines d'observations neuves, de celles que l'expérience suggère

seule au botaniste de plein air et que le botaniste de cabinet et d'herbier ne trouve pas sur les sujets en apparence les plus ingrats : les graines, les épines? L'art anime et pare tout ce qu'il touche.

« Les graines des plantes aquatiques ont des formes qui ne sont pas moins assorties que celles de leurs feuilles aux lieux où elles doivent naître : elles sont toutes construites de la manière la plus propre à voguer. Il y en a de façonnées en coquilles, d'autres en bateaux, en baises, en bacs, en pirogues simples, en doubles pirogues semblables à celles de la mer du Sud... Le pin aquatique ou maritime a ses pignons renfermés dans des espèces de petits sabots osseux, crénelés en dessous, et recouverts en dessus d'une pièce semblable à une écoutille. Le noyer, qui se plaît tant sur les rivages des fleuves, a son fruit entre deux esquifs posés Tun sur l'autre. Le coudrier, qui devient si touffu sur les bords des ruisseaux ; l'olivier, qui aime tant les rivages de la mer, qu'il dégénère à mesure qu'il s'en éloigne, portent leur semence enclose dans des espèces de tonneaux susceptibles des plus longs trajets. La baie rouge de l'if, qui se plaît dans les montagnes froides et humides, sur le bord des lacs, est creusée en grelots. Cette baie, en tombant de l'arbre, est entraînée d'abord, par sa chute, au fond de l'eau; mais elle revient aussitôt au-dessus, au moyen d'un trou que la nature a ménagé en forme de nombril au-dessus de sa graine. Il s'y loge une bulle d'air qui la ramène à la surface de l'eau, par un mécanisme plus ingénieux que celui de la cloche à plongeur, en ce que, dans celle-ci, le vide est en dehors, et dans la baie de l'if, il est en dessus. Les formes des graines des herbes aquatiques sont encore plus curieuses, car partout la nature redouble d'industrie pour les petits et les faibles. Celle des joncs ressemble à des œufs d'écrevisse ; celle du fenouil est un véritable canot en miniature, creusé en cale avec deux

proues relevées. Il y en a d'autres encastrées dans des brins qui ressemblent à des pièces de bois flotté et vermoulu : telles sont celles du pavot cornu. Celles qui sont destinées à germer sur les bords des eaux qui n'ont point de courants, vont à la voile ; telle est la semence d'une scabieuse de ce pays, qui croit sur les bords des marais, A la différence de celles des autres espèces de scabieuses, qui sont couronnées de poils crochus, pour s'accrocher à ceux des animaux qui les transplantent, celle-ci est surmontée d'une demi-vessie oaverte et posée à son sommet comme une gondole. Cette demi-vessie lui sert à la fois de voile et de véhicule (1). »

Voilà pour les graines des plantes aquatiques. L'auteur des Etudes n'est pas moins intéressant à lire sur les autres.

« Celles qui n'ont ni panaches, ni ailes, ni ressorts, et qui, par leur pesanteur, semblent condamnées à rester au pied du végétal qui les a produites, sont souvent celles qui vont le plus loin. Elles volent avec les ailes des oiseaux. C'est ainsi que se ressèment une multitude de baies et de fruits à noyaux. Leurs semences sont renfermées dans des croûtes pierreuses qui sont indigestibles. Les oiseaux les avalent, et vont les planter sur les corniches des tours, dans les fentes des rochers, sur les troncs des arbres, au delà des fleuves et même des mers. C'est par ce moyen qu'un oiseau des Moluques repeuple de muscadiers les îles désertes de cet archipel, malgré les efforts des Hollandais qui détruisent ces arbres dans tous les lieux où ils ne servent pas à leur commerce. . . La plupart des oiseaux ressèment le végétal qui les nourrit. On voit même chez nous des quadrupèdes transporter fort loin les graines des graminées : tels sont, entre autres, ceux qui ne ruminent pas, comme les chevaux dont les

(1) Etudes, t. II, 300-301.

fumiers gâtent les prairies, par cette raison, en y introduisant quantité d'herbes étrangères, comme la bruyère et le petit genêt, dont ils ne digèrent pas les semences. Ils en ressèment encore d'autres qui s'attachent à leurs poils, par le simple mouvement de leur queue. Il y a de petits quadrupèdes, comme les loirs, les hérissons elles marmottes, qui transportent dans les parties les plus élevées des montagnes les glands, les faînes et les châtaignes.

« 11 est très digne de remarque que les semences volatiles sont en beaucoup plus grand nombre que les autres espèces, et en cela on doit admirer les soins d une Providence qui a tout prévu. Les lieux élevés pour lesquels elles sontdestinées étaient exposés à être bientôt dépouillés de leurs végétaux par la pente de leur sol, et par les pluies qui tendent sans cesse à les dégrader. Au moyen de la volatilité des graines, ils sont devenus les lieux de la terre les plus abondants en plantes : c'est sur les montagnes que sont les trésors des botanistes (1). »

Voici encore sur les épines des pages qui n'ont rien d'aride, de sec, et, pourrait-on dire, d'épineux.

« Leurs formes sont variées à l'infini, surtout dans les pays chauds. Il y en a de faites en scies , en hameçons, en aiguilles, en fer de hallebarde, et en chausse-trapes. Il y en a de rondes comme des alênes, de triangulaires comme des carrelets et d'aplatiescomme des lancettes. Il n'y a pas moins de variétés dans leurs agrégations. Les unes sont rangées sur les feuilles par pelotons, comme celles de la raquette ; d'autres par rubans, comme celles des cierges. Il y en a qui sont invisibles, comme celles de l'arbrisseau des îles Antilles appelé bois de capitaine. Les feuilles de ce redoutable végétal paraissent en dessus

(1) Etudes, III,28j-286.

nettes et luisantes ; mais elles sont couvertes en dessous d'épines très fines, qui y sont tellement couchées, que, pour peu qu'on y porte la main, elles entrent dans les doigts. Il y a d'autres épines qui ne sont posées que sur les tiges des plantes, d'autres sont sur leurs branches. On n'en trouve guère, dans nos climats, que sur des buissons et sur quelques herbes ; mais elles sont répandues, aux Indes, sur beaucoup d'espèces d'arbres. Leurs formes et leurs dispositions très variées ont des relations, dont la plupart nous sont inconnues, avec les défenses des oiseaux qui y vivent. Il était nécessaire que beaucoup d'arbres de ce pays portassent des épines parce qu'il y a beaucoup de quadrupèdes qui y grimpent pour manger les œufs elles petits des oiseaux, tels que les singes, les civettes, les tigres, les chats sauvages, les piloris, les oppossums, les rats palmistes et même les rats communs. L'acacia de l'Asie offre aux oiseaux des retraites qui sont impénétrables à leurs ennemis. Il ne porte point d'épines sur son tronc et dans ses branches ; mais, à dix ou douze pieds de hauteur, précisément à l'endroit où les branches se divisent, il y a une ceinture de plusieurs rangs de larges épines de dix ou douze pouces de longueur et hérissées à peu près comme des fers de hallebardes. Le collet de l'arbre en est environné, de manière qu'aucun quadrupède n'y peut monter. L'acacia de l'Amérique, appelé improprement faux acacia, a les siennes figurées en crochets et parsemées dans ses rameaux, sans doute par quelque rapport inconnu d'opposition avec l'espèce de quadrupède qui fait la guerre à l'oiseau qui Phabite.

« Il y a, aux îles Antilles, des arbres qui n'ont point d'épines, mais qui sont bien plus ingénieusement protégés que s'ils en avaient. Une plante qui est connue dans ces pays sous le nom de chardon épineux, qui est une espèce de cierge rampant, attache ses racines, semblables à des filaments, au tronc d'un de ces arbres, et elle court à terre tout autour, bien loin delà, en croisant ses branches l'une sur l'autre et en formant une enceinte dont

aucun quadrupède n'ose approcher. Elle porte d'ailleurs un fruit très agréable k manger. En voyant un arbre dont le feuillage est innocent rempli d'oiseaux qui y font leurs nids, entouré à sa racine d'un de ces chardons épineux, on dirait d'une de ces villes de commerce sans défense, où tout paraît accessible, mais qui est protégée aux environs par une citadelle qui l'entoure de ses longs retranchements. Ainsi Tarbr» est d'un côté, et son épine est de l'autre (1). »

Bernardin de Sainl-Pierre est, comme le démontrent tous les ouvrages, comme nous le verrons par un extrait de Paul et Virginie, un admirable peintre des tempêtes. Il les avait étudiées d'après nature, et eût été très capable de l'héroïque dévouement aux exigences de l'art dont Joseph Vernet donnait l'exemple^ lorsqu'il se faisait attacher au mat du vaisseau, au risque d'êlre foudroyé, pour contempler danstous ses détails le magnifique et sinistre spectacle. Grand peintre de la tempête, Bernardin est aussi un admirable peintre des nuages. Aucune vicissitude de ces flots ondoyants de l'air ne lui échappe, pas plus que celles des flots de la mer, et il les saisit et les fixe dans leurs plus fugitives nuances.

« J.-J. Rousseau me disait un jour que, quoique le champ de ces couleurs célestes soit le bleu, les teintes du jaune qui se fondent avec lui n'y produisent point la couleur verte, comme il arrive à nos couleurs matérielles, lorsqu'on mêle ces deux nuances ensemble. Mais je lui répondis que j'avais aperçu plusieurs fois du vert au ciel, non seulement entre les tropiques, mais sur l'hori-

(1) Etudes, II, 365-366.

zon de Paris. A la vérité, cette couleur ne se voit guère ici que dans quelque belle soirée de Tété. J'ai aperçu aussi dans les nuages des tropiques, principalement sur la mer et dans les tempêtes, toutes les couleurs qu'on peut voir sur la terre. Il y en a alors de cuivrées, de couleur de fumée de pipe, de brunes, de rouges, de noires, de grises, de livides, de couleur marron, et de celle de gueule de four enflammé. Quant à celles qui y paraissent dans les jours sereins, il y en a de si vives et de si éclatantes, qu'on n'en verra jamais de semblables dans aucun palais, quand on y rassemblerait toutes les pierreries du Mogol. Quelquefois les vents alises du nord-est ou du sud-est, qui y soufflent constamment, cardent les nuages comme si c'étaient des flocons de soie ; puis ils les chassent à l'occident en les croisant les uns sur les autres comme les mailles d'un panier à jour. Ils jettent sur les côtés de ce réseau les nuages qu'ils n'ont pas employés, et qui ne sont pas en petit nombre ; ils les roulent en énormes masses blanches comme la neige, les contournent sur leurs bords en forme de croupes, et les entassent les uns sur les autres commelesCordillières du Pérou, en leur donnant des formes de montagnes, de cavernes et de rochers ; ensuite, vers le soir, ils calmissent un peu, comme s'ilscraignaientde déranger leur ouvrage. Quand le suleil vient à descendre derrière ce magnifique réseau, on voit passer par toutes ses losanges une multitude de rayons lumineux qui y font un tel effet que les deux côtes de chaque losange qui en sont éclairés paraissent relevés d'un filet dor, et les deux autres, qui devraient être dans l'ombre, sont teints d'un superbe nacarat. Quatre ou cinq gerbes de lumière, qui s'élèvent du soleil couchant jusqu'au zénith, bordent de franges d'or les sommets indécis de cette barrière céleste et vont frapper des reflets de leurs feux les pyramides des montagnes aériennes collatérales qui semblent être d'argent et de vermillon. C'est dans ce moment qu'on aperçoit au milieu de leurs croupes redoublées une multitude de vallons qui s'étendent à l'infini, en se distinguant à leur

ouverture par quelque nuance de couleur de chair ou de rose. Ces vallons célestes présentent, dans leurs divers contours, des teintes inimitables de blanc, qui fuient à perte de vue dans le blanc, ou des ombres qui se prolongent, sans se confondre, sur d'autres ombres. Vous voyez çà et là sortir des flancs caverneux de ces montagnes, des fleuves de lumière qui se précipitent en lingots d'or et d'argent sur des rochers de corail. Ici, ce sont de sombres rochers percés à jour, qui laissent apercevoir, par leurs ouvertures, le bleu pur du firmament ; là ce sont de longues grèves sablées d'or, qui s'étendent sur de riches fonds du ciel, ponceaux, écarlates et verts comme Témeraude. La réverbération de ces couleurs occidentales se répand sur la mer, dont elle glace les flols azurés de safran et de pourpre. Les matelots, appuyés sur les passavants du navire, admirent en silence ces paysages aériens. Quelquefois ce spectacle sublime se présente à eux à l'heure de la prière, et semble les inviter à élever leurs cœurs comme leurs yœux vers les cieux. Il change à chaque instant : bientôt ce qui était lumineux est simplement coloré ; et ce qui était coloré est dans Tombre. Les formes en sont aussi variables que les nuances ; ce sont tour à tour des îles, des hameaux, des collines plantées de palmiers, de grands ponts qui traversent des fleuves, des campagnes d'or, d'améthystes, de rubis, ou plutôt ce n'est rien de tout cela; ce sont des couleurs et des formes célestes qu'aucun pinceau ne peut rendre, ni aucune langue exprimer (i). »

On Yoit cependant que la langue et le pinceau de notre trop modeste auteur ne s'en tirent pas trop mal. L'homme qui sentait et exprimait si bien la poésie du nuage, ne pouvait pas prêter au chant des oiseaux une oreille plus indifférente que son œil ne l'était aux spectacles mouvants des

{l)Etudeg, t. II, p. 67-69.

cieux. C'est en dilettante raffiné, et avec un sentiment tout personnel, tout intime, très difïérent de celui de BuHon, que Bernardin parle du chant des oiseaux, notamment de celui du rossignol. A force de les écouter, il s'est initié aux mystères de cette langue, de cette musique de la gent ailée.

a Nous observerons que la nature n'a donné aucun chant agréable aux oiseaux de marine et de rivière, parce qu'il eût été étouffé par le bruit des eaux, et que loreille humaine n'eût pu en jouir, à la distance où ils vivent de la terre. S'il y a des cygnes qui chantent, comme on l'a prétendu, leur chant ne doit avoir que peu de modulation et ressembler aux cris des canards et des oies. Celui des cygnes sauvages qui sont venus s'établir dernièrement à Chantilly n'a que quatre ou cinq notes. Les oiseaux aquatiques ont des cris perçants, propres à se faire entendre dans les régions des vents et des tempêtes qu'ils habitent et qui ont des convenances parfaites avec leurs sites bruyants et leurs solitudes mélancoliques. Les mélodies des oiseaux de chant ont de pareilles relations avec les sites qu'ils occupent, et même avec les distances où ils vivent de nos habitations. L'alouette, qui fait son nid dans nos blés, et qui aime à s'y élever à perte de vue, se fait entendre en l'air, lors même qu'on ne l'aperçoit plus. L'hirondelle qui frise, en volant, les parois de nos maisons, et qui se repose sur nos cheminées, a un petit gazouillement doux, qui n'est point étourdissant, comme serait celui des oiseaux de bocages ; maisle rossignol solitaire se fait ouïr à plus d'une demilieue et se méfie du voisinage de l'homme ; et cependant il se place toujours à la vue de son habitation et à la portée de son ouïe. Il choisit pour cet effet les lieux les plus retentissants, afin que leurs échos donnent plus d'action à sa voix. Quand il s'est établi dans son orchestre, il chante alors un drame inconnu, qui a son exorde, son exposition, ses récits, ses événements entre^

mêlés, tantôt des sons de la joie la plus éclatante, tantôt des ressouvenirs amers et lamentables, qu'il exprime par de longs soupirs. Il se fait entendre au commencement de la saison où la nature se renouvelle, et semble présenter à Thomme un tableau de la carrière inquiète qu'il doit parcourir (1) >

Bernardin de Saint-Pierre, peintre et poète de la nature, a le premier éprouvé et exprimé dans toutes ses nuances, ce sentiment, cet état d'âme nouveau qu'ilaappeléla mélancolie. La théorie de ce senlimeat, de cet état d'âme, tient une grande place dans ses ouvrages, et il les analyse avec la subtilité d'observation et d'expression d'un homme qui a toujours beaucoup aimé et pratiqué la solitude, et par conséquent la rêverie, qui ne souffle que dans lasolitude les bulles de savon de ses mondes imaginaires. Mais la mélancolie que cultive Bernardin de Saint-Pierre avec prédilection n'est pas la mélancolie des orgueilleux, des révoltés et des désespérés. La mélancolie favorite de Bernardin est douce comme lui. C'est une volupté d'esprit. Lui-même a quahfié de voluptueuse ceite tristesse douce et tendre, dont un simple mouvement du temps suffît à lui procurer la légère ivresse. Il goûte et peint avec délices ce bercement narcotique de la pensée, durant lequel elle s'endort peu à peu dans l'oubli des importuns souvenirs.

« Je goûte du plaisir quand il pleut à verse, que je vois les vieux murs moussus tout dégoûtants d'eau, et que

(I) Etudes, t. I, p. 46-47.

j'entends les murmures des vents qui se mêlent aux bruissements de la pluie. Ces bruits mélancoliques me jettent, pendant la nuit, dans un doux et profond sommeil. Je ne suis pas le seul homme sensible à ces affections. Pline parle d'un consul romain qui faisait dresser, lorsqu'il pleuvait, son lit sous le feuillage d'un arbre, afin d'entendre frémir les gouttes de pluie et de s'endormir à leur murmure.

« Je ne sais à quelle loi physique les philosophes peuvent rapporter les sensations de la mélancolie. Pour moi, je trouve que ce sont les affections de l'âme les plus votuptueuses. « La mélancolie est friande », dit Michel Montaigne. Cela vient, ce me semble, de ce qu'elle satisfait à la fois les deux puissances dont nous sommes formés, le corps et l'âme, le sentiment de notre misère et celui de notre existence.

a ... Sije suis triste, et queje ne veuille pas étendre mon âme si loin, je goûte encore du plaisir à me laisser aller à la mélancolie que m'inspire le mauvais temps. Il me semble alors que la nature se conforme à ma situation, comme une tendre amie. Elle est d'ailleurs toujours si intéressante, sous quelque aspect qu'elle se montre, que, quand il pleut, il me semble voir une belle femme qui pleure. Elle me parait d'autant plus belle, qu'elle me semble plus affligée (1). »

Nous regrettons de ne pouvoir pousser plus loin l'élude de ce sentiment nouveau dont Bernardin le premier a ressenti et exprimé toutes les nuances, toute la gamme : la mélancolie, dont à dix endroits de son livre il analyse curieusement les causes et les divers états, depuis celui qu'il qualifie de religieux jusqu'à celui qu'il déclare voluptueux. Il fallait un bonhomme et un poète

(1) JStudes, t. II, p. 72.

comme Bernardin pour peindre, en résigné qu'il était, les charmes du mystère et les douceurs de la mélancolie, comparant le ciel un jour de pluie au visage d'une belle femme qui pleure, et laissant à un autre, destiné à outrer plus d'un de ses effets, le soin d'ériger ces charmes du mystère en une théorie théologique, et de donner à la mélancolie l'amertume du doute et les attitudes de colère et de défi d'une révolte désespérée contre le sort.

Capable de suivre la nature jusque dans les notes les plus élevées de sa gamme du sublime, l'auteur des Etudes n'excelle pas moins à redescendre avec elle jusqu'aux notes les plus simples, les plus naïves de la gamme de ses curiosités et de ses poésies (amilières. Avec un art consommé, il lui emprunte des thèmes décoratifs, des motifs de paysage qu'il se complaît à arranger ensuite dans une sorte de bouquet pittoresque. C'est ainsi qu'il s'amuse à décrire tour à tour le saule et l'aune, en les plaçant au centre de leur petit monde, dans leur milieu ordinaire, sous leur jour habituel, dans leur /m/v;m/?/>, pour tout dire d'un mot qui lui est cher.

» Ordonnons, d'après notre méthode, quelque groupe avec les sites, les végétaux et les animaux les plus communs de nos climats. Supposons le terroir le plus ingrat, un écueil sur nos côtes, à Fembouchure d'un fleuve escarpé du côté de la mer, et en pente douce du côté de la terre. Que du côté de la mer les flots couvrent d'écumes ses rochers revêtus de varechs, de fucus et d'aïguesde toutes les couleurs et de toutes les formes, vertes,

brunes, purpurines, en houppe et en guirlandes, comme j'en ai vu sur les cotes de Normandie, à des rochers de marne blanche que la mer détache de ses falaises ; que du côté du fleuve on voie, sur son sable jaune, un gazon fin mêlé d'un peu de trèfle, et çà et là quelques touffes d'absinthe marine; mettons-y quelques saules, non pas comme ceux de nos prairies, mais avec leur crue naturelle, semblables à ceux que j'ai vus sur les bords de la Sprée, aux environs de Berlin, qui avaient une large cime et plus de cinquante pieds de hauteur ; n'y oublions pas l'harmonie des différents âges, si agréable à rencontrer dans toute espèce d'agrégation, mais surtout dans celles des végétaux; qu'on voie de ces saules lisses et remplis de suc dresser en l'air leursjeunes rameaux, et d'autres, bien vieux, dont la cime soit pendante et les troncs caverneux ; ajoutons-y leurs plantes auxiliaires, telles que des mousses vertes et des lichens dorés, qui marbrent leurs écorces grises, et quelques-uns de ces convolvulus appelés « chemises de Notre-Dame », qui se plaisent à grimper sur leur tronc et à en garnir les branches sans fleurs apparentes de leurs feuilles en cœur et de fleurs évidées en cloches blanches comme la neige ; mettons-y les habitants naturels au saule et à ses plantes, leurs papillons, leurs mouches, leurs scarabées et leurs autres insectes, avec les volatiles qui leur font la guerre, tels que les demoiselles aquatiques, polies comme l'acier bruni, qui les attrapent en l'air ; des bergeronnettes qui les poursuivent à terre en hochant la queue, et des martins-pècheurs qui les prennent à fleur d'eau. Vous verrez naître d'une seule espèce d'arbre une multitude d'harmonies agréables (1). »

Après le paysage typique du saule, voici celui de Yaune :

« Opposons au saule l'aune qui se plait comme lui sur

(1) Ehides, II, 365-366,

les bords des fleuves, et qui. par sa forme pareille à celle d'une longue tour, son feuillage large, sa verdure sombre, ses racines charnues, faites comme des cordes qui courent le long des rivages dontelles lient les terres, contraste en tout avec la masse étendue, la feuille légère, la verdure frappée de blanc et les racines pivotantes du saule ; ajoutons-y les individus de l'aune de différents âges, qui s'élèvent comme autant d'obélisques de verdure, avec leurs plantes parasites telles que des capillaires qui rayonnent en étoile sur leur tronc humide, de longues scolopendres qui pendent de leurs rameaux jusqu'à terre, et les autres accessoires en insectes et en oiseaux, et même en quadrupèdes, qui contrastent probablement en formes, en couleurs, en allures et en instincts avec ceux du saule : nous aurons, avec deux genres d'arbres, un concert ravissant de végétaux et d'animaux. Si nous éclairons ces bosquets des premiers rayons de l'aurore, nous verrons à la fois des ombres fortes et des ombres transparentes se répandre sur le gazon, une verdure sombre et une verdure argentée se découper sur l'azur des cieux, et leurs doux reflets, confondus ensemble, se mouvoir au sein des eaux (1). «

On ne s'étonnera pas de trouver cet admirable peintre paysagiste non moins admirable peintre de fleurs, et de voir l'artiste qui a su lutter sans défaite contre la difficulté de rendre les mille combinaisons et les mille nuances de la mer aérienne des nuages, se jouer avec celle de décrire les ondulations de la mer terrestre des moissons et de nous faire pénétrer dans l'intimité des hôtes ailés qui vivent à l'ombre des épis d'or.

a Nous y trouverons cette charmante nuance de vert (1) Etudes, t. I, p. 81-S5.

qui naît de ralliance de deux couleurs primordiales opposées, qui sont le jaune et le bleu. Cette couleur harmonique se décompose à son tour par une autre métamorphose, vers le temps de la moisson, en trois couleurs primordiales, qui sont le jaune des blés, le rouge des coquelicots, et l'azur des bluets Ces deux plantes se trouvent toujours dans les blés de l'Europe, quelque soin que les laboureurs prennent de les sarcler et de les vanner. Elles forment, par leur harmonie, une teinte pourpre très riche, qui se détache admirablement sur la couleur fauve des moissons... On trouve encore dans les blés la nielle qui s'élève à la hauteur de leurs épis avec de jolies fleurs purpurines en trompette, et le convolvulus à fleurs couleur de chair, qui grimpe autour de leurs chalumeaux, et les entoure de verdure comme des thyrses. Il y a encore plusieurs autres végétaux qui ont coutume d'y croître et d'y former d'agréables contrastes; la plupart exhalent de douces odeurs, et quand le vent les agite, vous diriez, à leurs ondulations, d'une mer de verdure et de fleurs. Joignez-y un certain frissonnement d'épis fort agréable qui invite au sommeil par un doux murmure.

« Ces aimables forêts ne sont pas sans habitants : on voit courir, sous leurs ombrages, le scarabée vert à raies d'or, et le monocéros, couleur de café brûlé. Ce dernier insecte porte sur sa tête un soc dont il remue la terre comme un laboureur. Il y a encore plusieurs contrastes charmants dans les mouches et les papillons qui sont attirés par les fleurs des moissons et dans les mœurs des oiseaux qui les habitent. L'hirondelle voyageuse plane sans cesse à leur surface ondoyante, comme sur un lac, tandis que lalouette sédentaire s'élève à pic au-dessud'elles, en chantant à la vue de son nid. La perdrix domis ciliée et la caille passagère y nourrissent également leurs petits. Souvent un lièvre place son gîte dans leur voisinage et y broute en paix les laiterons.

a Quant aux blés, ils ont des rapports innombrables avec les besoins de l'homme et de ses animaux dômes-

tiques. Ils ne sont ni trop hauts ni trop bas pour sa taille. Ils sont faciles à manier et à recueillir. Ils donnent des grains à sa poule, du son à son porc, du fourrage et des litières à son cheval et à son bœuf. Chaque plante qui y croit a des vertus particulièrement assorties aux mala dies auxquelles les laboureurs sont sujets. Le pavot des champs guérit la pleurésie ; il procure le sommeil ; il apaise les hémorrhagies et les crachements de sang. Le bluet est diurétique, vulnéraire, cordial et rafraîchissant ; il guérit les piqûres de bêtes venimeuses et l'inflammation des yeux. Ainsi un laboureur trouve toute sa pharmacie dans ses guérets Prés fleuris, majestueuses et murmurantes forêts, fontaine.s moussues, sauvages rochers fréquentés de la seule colombe, aimables solitudes, qui nous ravissez par d'ineflables concerts : heureux qui pourra lever le voile qui couvre vos charmes secrets ! mais plus heureux encore celui qui peut les goûter en paix dans le patrimoine de ses pères (Ij ! »

Pour achever de donner une idée de cette palette si riche et si variée, de ce pinceau aussi souple que puissant, et passant de la fresque à la miniature avec une facilité qui se joue en de fréquents contrastes, nous emprunterons encore aux Eludes et nous opposerons la page consacrée au lis, etcelle consacrée aux champignons; nous clorons la galerie par l'amusant tableau du combat de la linotte avec làne, dû à la même plume qui a ?ioté et interprété pour nous comme la musique ordinaire le chant du rossignol.

Voici le tableau du lis, tout à fait digne de son sujet :

(1) Etudes, t. I, p. 86.

a La nature a donné des courbes à la plupart des fleurs, pour réunir la chaleur à leur centre ; elle emploie, quand elle veut, les mêmes courbes pour l'en écarter : elle en met les foyers en dehors. C'est ainsi que sont disposés les pétales du lis, qui sont autant de sections de paraboles. Malgré la grandeur et la blancheur de sa coupe, plus il s'épanouit, plus il écarte de lui les feux du soleil ; et pondant qu'au milieu de l'été, en plein midi, toutes les fleurs brûlées de ses ardeurs s'inclinent et penchent leurs têtes vers la terre, le lis, comme un roi, élève la sienne et contemple face à face l'astre qui brille au haut des deux (i). »

Voilà le tableau des champignons, non moins heureux de détails et de ton :

« Cette nombreuse tribu paraît avoir sa destinée attachée à celle des arbres, qui ont chacun leur champignon qui leur est affecté, et qu'on trouve rarement ailleurs : tels sont ceux qui ne croissent que sur les racines des pruniers et des pins. Le ciel a beau verser des pluies abondantes : les champignons, à couvert sous leurs parapluies, n'en reçoivent pas une goutte. Ils tirent toute leur vie de la terre et du grand végétal auquel ils ont lié leur fortune : semblables à ces petits savoyards qui sont placés comme des bornes, aux portes des hôtels, ils établissent leur subsistance sur la surabondance dautrui ; ils naissent à l'ombre des puissances des forêts, et vivent du superflu de leurs magnifiques banquets. »

Enfin, pour terminer sur un sourire pareil à celui du peintre, qui a tracé plus d'un autre croquis empreint de la même bonhomie malicieuse,

(1) Etudes, t. II, p. 253.

1Ô2 BERNARDLN DE SAlNT-PIERRË.

voyons le s'amuser à nous révéler l'irréconciliable vendetta qui existe entre la linotte et l'âne.

« La ronce, qui donne dans nos champs des abris à tant de petits oiseaux, a ses épines formées en crochets ; de sorte que non seulement elle empêche les troupeaux de troubler les asiles des oiseaux, mais elle leur accroche bien souvent quelques flocons de laine ou de poil propres à garnir des nids, en représailles de leurs hostilités, et comme une indemnité de leurs dommages. Pline prétend que c'est à cette occasion qu est née la haine de la linotte et de l'âne. Ce quadrupède, dont le palais est à l'épreuve des épines, broute souvent le buisson où la linotte fait son nid. Elle est si effrayée de sa voix, qu'elle en jette, dit-il, ses œufs à bas, et quand ses petits sont nouvellement éclos, ils en meurent de peur. Mais elle lui fait la guerre à son tour en se jetant sur les égratignures que lui font les épines et en becquetant sa chair jusqu'aux os. Ce doit être un spectacle curieux de voir le combat de ce petit et mélodieux oiseau contre ce lourd et bruyant animal, d'ailleurs sans malice (1). »

Nous ne pouvons terminer sans noter aussi, comme traits caractéristiques des originalités et des nouveautés des Etudes de la Nature^ les vues pratiques que l'auteur y mêle à des théories arbitraires et conjecturales sur les marées et les volcans, par exemple, vues pratiques qui en font le précurseur, l'initiateur des jardins d'acclimatation, des lois sur la protection des oiseaux utiles, de plus d'une des réformes pédagogiques

(1) Utiides, t. II, p. .342-343.

(2) Ifiid, p. 371.

de ces derniers temps, les leçons de choses, la prédominance des langues vivantes sur les langues mortes, les exercices physiques variant et animant les études scolaires, etc.

H y aurait tout un chapitre à écrire sur ces intuitioQs, ces divinations heureuses et fécondes.

BEKNARDIX DE S.-PIKRRE.

Page 1