CHAPITRE m
C'est à partir de son séjour au faubourg Saint- Victor, dans cet ermitage aérien, couronnement fragile d'une maison en vétusté, pliant mais heureusement ne rompant pa's sous les secousses du vent d'ouragan « qui fait remuer le chandelier sur la table », que Bernardin entre en pleine incubation de son ouvrage. Il commence à colliger, à reviser, à rédiger ses notes aux feuilles éparses, tellement nombreuses qu'il lui faudrait, dit-il, pour les étaler et les débrouiller, la table au tapis vert d'une vaste prairie.
Dès le 26 mars I78I, Bernardin se met à ce travail qui devait l'absorber jusqu'au printemps de 1784. Il repousse toute tentation de hâte et de précipitation, en dépit de tant d'urgences qui le pressent, en dépit même des conseils de M. Hennin, impatient de voir fleurir ce talent qu'il avait deviné, et redoutant qu'une fois encore, son ami ne laissât la fleur se flétrir et ne manquât l'occa-
sion du succès. Bernardin ne regimbe pas eu ces aiguillonnements; mais il leur oppose les scrupules de sa conscience d'artiste, qui veut approcher autant que possible de la perfection, résistant à ses propres impatiences inspirées par les motifs les plus honorables et les plus modestes. Il souhaiterait surtout gagner de quoi payer ses dettes. « Je mourrais content si j'en venais à bout, et si je mettais en fonte ma mine sablonneuse, où je suis sûr qu'il y a des grains d'or y>. Il est intéressant de suivre, dans cette correspondance avec M. Hennin, qui nous initie à toutes les intimités de l'esprit, du caractère et du cœur de Bernardin pendant cette période décisive de sa vie, les progrès de sa transformation physique et morale, correspondant aux progrès mêmes de la gestation de son ouvrage. Enfin sa vocation éclate, irrésistible, à ses yeux ; il a enfin conscience de son génie. Aussi peu à peu son humeur inquiète s'apaise, sa mélancolie se déride, il goûte la douce et salutaire ivresse du travail éclairé par les lueurs d'aube des pressentiments de gloire. Il reprend confiance en lui et dans les hommes ; il renouvelle avec une gaîté ingénue ces oilres de libéralité et d'hospitalité qui attestent une reconnaissance impatiente de cordiales et patriarcales réciprocités. Ne pouvant offrir un dîner à son ami, il lui offre du moins un plat à son choix ; il veut lui faire présent des plus curieux et gracieux spécimens de sa collection d'histoire naturelle ; il détadiera du mur en son honneur un petit tableau de Cha vannes, peint en 1715, représentant un
rocher avec une chute d'eau, et qui porte déjà son nom inscrit sur le châssis, etc.
Quand on pense que Bernardin écrivait ces jolies lettres au milieu des embarras et des soucis que lui causaient sa sœur et ses deux frères, auxquels il distribuait, avec une générosité infatigable, ses secours, lui qui avait tant besoin d'être secouru lui-même, vivant précairement des libéralités des mains ministérielles, prodigues envers la médiocrité flatteuse, avares pour le talent fier ou méconnu, on l'admire d'avoir pu surmonter de tels obstacles, on le plaint d'avoir eu à les subir, on l'aime de garder encore le courage et la force de sourire à travers les soupirs que lui arrache parfois l'ingratitude de sa destinée.
Enfin il peut ajouter à ses avances cordiales et à ses offres hospitalières l'appât, qu'il sent avoir quelqueprix pour l'amicale curiosité de M. Hennin, d'une première communication de son ouvrage qui avance, récompensant sa peine de ces mâles joies, connues même du laboureur au bout de son sillon.
« Je viens de mettre en ordre les préliminaires d'un ouvrage qui m'occupe depuis neuf ans et qui a pour épigraphe : Miseris succurrere disco . Je les ai communiqués à deux personnes de caractères très différents ; il ne me convient pas de répéter le jugement qu'elles en ont porté ; mais j'ai pensé qu'ils méritaient l'attention d'un homme de goût et d'Etat, puisqu'ils ont pour objet de découvrir la source de nos plaisirs dans la nature, et celle de nos maux dans la société.
Le 6 décembre 1 783, Bernardin a fini ce terrible
travail de copie et de mise au net, travail nécessaire, mais fastidieux, dont quiconque tient une plume connaît le supplice. Il a achevé, rongé « par la lime sourde du travail sédentaire », ses quinze cahiers de grand papier, chacun de 24 pages, petite écriture, qui formeront, pense-t-il, trois petits volumes. Il était temps qu'il finît : « sa vue se trouble le soir, il voit les objets doubles, surtout ceux qui sont élevés ou à l'horizon ; mais sa confiance est en celui qui a fait la lumière et l'œil».
En même temps qu'à la transcription, l'auteur procède à la correction, à la revision, qu'il décrit en termes pittoresques.
« Tous ces contretemps ne m'empêchent pas de travailler à mon ouvrage... Vous ne connaissez pas jusqu'où va la tendresse d'un auteur pour sa production. Celle d'une mère pour son fils ne lui est pas comparable. J'ajoute ou je retranche toujours quelque chose à la mienne : Tours ne lèche pas son petit avec plus de soin... »
On pourrait ajouter : avec plus de bonheur, car ce supplice de la composition comme celui de la gestation a ses alternatives de douleur et de délices. « Il y a eu des moments, dit Bernardin à son ami, où j'ai entrevu les cieux, éprouvant, à la vérité, dans ce monde, des maux inénarrables. »
Ces maux qui faisaient retomber si cruellement le rêveur à terre, qui provenaient toujours des mêmes causes, ses sollicitudes pour sa famille, redoublaient à ce moment d'intensité, de façon
à arracher à un ami bien raisonnable, bien sûr et bien fidèle pourtant, cette exclamation tristement plaisante: « Vraiment, vous êtes aussi par trop malheureux ! »
A quoi Bernardin répondait, avec son sourire de résignation et de lassitude, et son philosophique et mélancolique enjouement : « Les Persans disent en proverbe que le plus étroit du défilé est à l'entrée de la gloire ; si ce proverbe est vrai, mes malheurs vont finir, car ils sont à leur comble. » Par là, il faut entendre l'état de son frère Dominique, le maniaque, qui faisait des siennes à Ham, et en faveur duquel il se décidait à renouer ses relations relâchées avec le baron de Breteuil, afin de l'intéresser à ce malheureux persécuté par une lettre « qui devait lui faire verser des larmes, si son cœur n'était pas de rocher » ; et l'état de ses finances, menacé de la suppression de la gratification du contrôle général sur laquelle reposait le fragile édifice de sa sécurité matérielle ; et l'état de ses affaires littéraires, au moment où il entrait dans le labyrinthe de l'impression de son ouvrage.
Sur sa requête, M. de Villedeuil lui avait accordé un censeur à son choix. Il avait choisi M. Sage. Mais ce censeur au nom d'heureux augure le justifierait-il? Serait-il indulgent ou sévère ? Et puis ce n'était pas tout que de satisfaire le censeur savant, ou du moins de ne pas le mécontenter par ce livre où la science n'était pas trop bien traitée ; il y avait deux censeurs à subir quand il était question dans un ouvrage de philosophie, de
politique, de religion. Or l'ouvrage de Bernardin était dans ce cas. Il était assujetti à un double visa : celui du censeur ordinaire et celui du censeur théologien.
Tout se passa à merveille, s'il faut en croire le récit optimiste mais sincère de la correspondance, écrit sous l'impression toute chaude des faits; le récit que nous trouvons dans les Vœux d'un solitaire est un peu différent. Bernardin s'y plaint amèrement de la double et humiliante épreuve, par laquelle son livre n'a pu passer sans laisser de sa laine au buisson. Malgré des sacrifices qu'il regrette, il n'a pu complètement apaiser les susceptibilités de son censeur théologien, et n'en a obtenu, non sans peine, qu'une simple approbation, qu'un sec et dédaigneux visa, sans la moindre phrase d'éloges.
Où est la vérité ? Dans les deux récits sans doute, quoiqu'ils soient assez différents pour paraître contradictoires. On les concilie très bien en remarquant que l'un est de 1784 et l'autre de
1789. Il y a tout un monde écroulé entre ces
deux dates. Dans le premier récit, l'épistolaire, Bernardin voyait en beau, avait intérêt à espérer, et à associer ses amis à ses espérances. Dans le récit de l'ouvrage politique. Bernardin avait intérêt à se poser en victime et à se plaindre. Et peut-être le faisait-il sans intérêt, de très bonne foi, parce qu'il était de mode, à ce moment, de se plaindre, que la critique de l'ancien régime était de rigueur. Ceux même, ceux surtout qui n'avaient pas souffert des abus, criaient comme les
autres, même plus fort. Tout cela est très humain.
Dans sa lettre du 6 avril 1784, Bernardin de Saint-Pierre poussait un long soupir, cette fois de satisfaction et de délivrance. 11 respirait largement, comme un prisonnier dont on lève l'écrou. Il y avait bien de quoi. Non seulement son censeur n'avait pas justifié ses craintes ; mais il avait dépassé ses espérances. Non seulement il s'était contenté de quelques retranchements, mais ses redoutables ciseaux n'avaient taillé que dans des passages que l'auteur eût sacrifiés de lui-même. Enfin, pour comble de bonne fortune, non seulement il avait satisfait son censeur, mais il l'avait séduit, conquis. Il en avait reçu des éloges que la qualité de la personne rendait doublement flatteurs. Son censeur était devenu son prôneur, son ami, s'intéressant à son succès, et lui en faisant savourer l'avant-goûtpar des compliments fort inattendus, un zèle et un dévouement plus étonnants encore.
Pour le coup, il s'enhardissait jusqu'à offrir à M. Hennin et à M. et à M""" Mesnard (encore une conquête de Bernardin : le mari, un financier, ancien premier commis au contrôle général, était devenu un des plus dévoués amis du solitaire), un dîner destiné à célébrer des nouvelles de si heureux augure. Et en quels termes cordiaux et gracieux qui attestent l'homme , si volontiers heureux, si volontiers généreux, jaloux non de jouir égoïslement de son bonheur, mais d'en partager les prémices avec les rares courtisans de son génie inconnu, les rares protecteurs
de son adversité. Après tant d'autres lettres, tristes comme sa situation, il y a plaisir à lire ces lignes, écrites d'un esprit et d'un cœur épanouis :
i< J'ai précisément une table ronde, où il peut tenir quatre personnes. Je vous donnerai des viandes simples, parmi lesquelles se trouvera un grand pâté, que veut me donner M'"'' Mesnard, du vin naturel, mais d'un bon naturel, d'excellent café et du punch que je fais supérieurement, soit dit sans vanité. La nature doit faire les principaux frais de ma petite fête ; ainsi j'attends qu'elle ait tapissé de verdure les parterres, et pavoisé de feuillages et de fleurs les bosquets d'arbres de mon paysage ; elle y travaille jour et nuit. Si vous étiez un homme qui l'observiez, je vous dirais : Mettez-vous en route dès que vous verrez le marronnier jeter ses girandoles... »
Pour mieux juger cette lettre, il faut que le lecteur sache que son au leur n'était pas encore sorti des limbes de misère où il s'était caché si longtemps, qu'il était sans ressources fixes, qu'il ne pouvait aller à Versailles qu'à pied ou en place offerte dans quelque voiture amie, qu'il portait en été, comme le mouton, disait-il, l'habit de laine de l'hiver ; que, réduit aux soins hâtifs d'une femme de ménage, il était à lui seul son commissionnaire, son pourvoyeur, son cuisinier, son valet de chambre et son secrétaire. Il aurait pu ajouter qu'il était aussi son portier, la vieille maison à porte-cochère verte, la troisième ou quatrième après les Pères de la Doctrine, à quelques cent pas du Jardin du Roi, non loin de la demeure où liollin, plus heureux, avait composé ses ouvrages, ne paraissant pas jouir de nombreux
visiteurs. Aussi son propriétaire avait jugé inutile la dépense d'un suisse pour introduire ceux qui se présentaient dans cette coui% où. pour trouver Bernardin de Saint-Pierre, il suffisait de prendre à droite un petit escalier, et d'y monter jusqu'à ce qu'on en trouve la fin.
Aussi n'avait-il pas osé inviter M™*^ Hennin à grimper jusqu'à sa mansarde, et s'en excuse-t-il en ajoutant : « J'ai le plus grand désir de saluer \/[>"e Hennin ; si elle et vous venez cet été à Paris pourvoir le Jardin du Roi, engagez-la à faire un acte de charité en montant dans mon petit ermitage; je lui offrirai un panier de fruits, de la bière, une bonne brioche toute chaude et que mon pâtissier fait par excellence. »
L'homme qui écrivait ainsi à ses amis, les méritait et méritait de les garder; c'était un honnête homme, un bonhomme, avant d'être un grand homme, on ne peut plus aimable quand il était heureux, ou plutôt quand il n'était pas trop malheureux, car il était facile à l'espérance, et savait se contenter de peu, et il lui suffisaitd'une éclaircie, d'un coiu de ciel, d'un peu d'azur, d'un rayon, d'un parfum, pour regagner la paix et sourire à la Providence.
Il était loin, en avril 1 784, d'être au bout de ses tribulations, et de voir son ouvrage corrigé, censuré, approuvé, allégé par quelques sacrifices de lest, aborder au port dusuccès. Sans doute, c'était déjà beaucoup que d'avoir obtenu, non plus la faveurlouche, honteuse, grosse de réticences et de dangers de désaveu, de la permission tacite d'im-
primer, qui mettait à l'abri la responsabilité du censeur, l'auteur endossant seul les risques et périls de la publication. Il était muni d'une approbation élogieuse, d'un privilège du Roi pour exploiter son ouvrage, titre moins précaire que celui de l'approbation tacite, le seul qu'eût obtenu le Voyage à V Ile-de-France, mais qui ne garantissait point l'auteur contre la rapacité ou la mauvaise foi des libraires et contre la piraterie de la contrefaçon, aussi ruineuse qu'impunie, en l'absence de traités internationaux de protection.
Le seul moyen de tirer de son ouvrage un gain légitime et non un salaire dérisoire était, pour un écrivain, d'éviter les fourches caudines du traité à forfait ou à compte à demi avec un libraire en vogue, défaire imprimer son livre à ses frais et de le faire vendre à son profit.
Pour un homme sans autres ressources que les bienfaits du Roi, une gratification annuelle de cent pistoles sur le contrôle général, une pension de 500 livres sur le ministère des affaires étrangères, une gratification de 200 livres sur le Mercure et quelques débris de patrimoine, c'est-àdire de quoi végéter (et là-dessus Bernardin avait encore entrepris de secourir sa sœur et ses deux frères, et de commencer à payer ses dettes), le parti le meilleur, comme résultat pratique, était justement le plus difficile. Il semblait même impossible. Mais la Providence ne pouvait demeurer indifférente à un ouvrage où elle était si dignement louée de sa bienfaisante interventiondans les affaires humaines, les plus petites comme
les plus grandes. Bernardin ne possédait rien au monde ; mais il avait su trouver et garder deux véritables amis, solides et sûrs, admirateurs de son talent, de son courage, et justement confiants dans une probité dont il avait fourni témoignage en faisant d'héroïques sacrifices pour s'acquitter de ses dettes envers eux.
M. Hennin et M. Mesnard n'hésitèrent pas à rouvrir leur bourse à leur ami dans l'embarras ; et ils lui prêtèrent spontanément les cent louis dont il avait besoin pour amorcer, sinon pour payer entièrement l'impression, leur créance étant d'ailleurs, grâce à l'insistance de Bernardin, qui n'accepta le service qu'à cette condition, hypothéquée sur le produit de la vente, et par lui surabondamment garantie. Il ne restait plus qu'à trouver un imprimeur, un libraire, et à vendre l'ouvrage à un prix et dans des conditions rémunérateurs.
Enfin, après bien des pas et démarches inutiles, Bernardin traita avec Didot jeune, non sans devoir quelque chose de l'heureuse issue de l'affaire au zèle dévoué d'un prote intelligent, nommé Bailly, qui, après la lecture de quelques pages du manuscrit, se porta garant de la valeur et du succès de l'ouvrage et mérita ainsi la gratitude due aux serviteurs, aux témoins de la première heure (1), encore obcure et douteuse .
(1) Mémoires, par Aimé Martin, p. 285. — II est intéressant et curieux, au point de Tue des mœurs et coutumes de la librairie et de la littérature en 1784, de lire dans les Vceux d'un solitaire le récit, plein de traits caractéristiques et parfois comiqueB, où l'obser-
L'édileur se chargea d'imprimer les trois volumes in-12 des Eludes de la Nature à raison de 29 francs 12 sous la feuille, onze Irancs la rame de papier, sur un tirage à 2,000 exemplaires, moyennant le payement de 700 fr. d'à-compte et d'avance par volume. Nous donnons, à lilre de curiosité, le résumé des stipulations de ce traité, signé entre les deux parties en juin 1784.
Après l'imprimeur, le graveur. Celui de Bernardin n'était autre que Moreau le jeune, dessinateur et graveur du cabinet, qui avait déjà gravé les planches du Voyage à l' Ile-de-France.
M. Moreau consentit à graver un frontispice et trois planches d'histoire naturelle pour la somme de vingt à vingt-deux louis, dépense non superflue, confesse trop modestement Bernardin, « puisqu'il est possible que bien des gens achètent mon ouvrage pour l'estampe seulement, ainsi qu'il est arrivé à d'autres ».
Il fallait faire face à tout cela avec cent louis comme avance. Bernardin avait beau & se mettre en règle comme un négociant», serrer soigneusement dans un tiroir spécial de son petit secrétaire ses traités, ses comptes,tous les papiers qui avaient trait à ses affaires; il avait beau se refuser la moindre somme pour ses besoins, jusqu'à demeurer couvert de laine au milieu de l'été, et résister à l'offre de crédit que lui faisait son tailleur pour un habit plus léger, il ne pouvait se dissimuler
vation et la malice de Bernardia se jouent à travers les détails de ses pérégrinations, de ses aventures et mésaventures à la recherche d'un imprimeur, d'un éditeur et d'un critique.
que c'était là une maigre mise au jeu. De là des inquiétudes qui lui échaufïaient le sang, et détruisaient l'eflel de ce régime rafraîchissant dont il trouvait toute la pharmacie dans son jardinet. Un remède plus salutaire que celui de la laitue et de l'oseille lui fut administré par l'agréable nouvelle, au cours de l'impression, de la souscription du maréchal de Castries à 100 exemplaires de son ouvrage. C'était un appoint de 900 francs pour cent exemplaires à 9 francs.
Et Bernardin, encouragé, de se remettre avec énergie à cette fiévreuse besogne de la correction des épreuves. « Je suis à présent, écrivait-il à M. Hennin le l^"" juillet 178i, dans les douleurs de l'enfantement ; car il n'y a point de mère qui soufïre autant en mettant un enfant au monde, et qui craigne plus qu'on ne l'écorche ou qu'on ne lui crève un œil, qu'un auteur qui revoit les épreuves de son ouvrage. »
Là-dessus, avis réconfortant delà souscription du contrôleur général à 100 exemplaires, faveur ménagée par son ami M. Mesnard, ancien premier commis au contrôle général, qui y avait gardé une heureuse influence. M. Hennin lui procurait à son tour une souscription de son ministre, le comte de Vergennes. Et alors c'est presque gaiement, quoique réduit à la solitude par la maladie de sa servante, que Bernardin se remettait à la besogne, refaisant des pages entières de son manuscrit, épluchant ses épreuves du matin au soir.
Corriger un ouvrage quand on a la fécondité
du génie à son premier fruit, ce n'est pas seulement profiter des occasions de le diminuer, mais surtout de celles de l'augmenter. Aussi, en réponse aux espérances de succès et de fortune que lui exprimait M. Hennin, Bernardin lui écrivaitil, le 30 août 1784:
« Je puis vous assurer qu'il faudra que j'aie vendu mille exemplaires de mon ouvrage avant que je mette dans ma bourse un seul écu qui m'appartienne. L'article seul des présents sera de près de 1,500 livres, auquel il faut joindre les frais de brochure, de 500 livres. »
Enfin, dans le courant de novembre, l'ouvrage est imprimé. Il ne s'agit plus que de vaincre et de profiter de la victoire, c'est-à-dire de vendre rapidement ces 2,000 exemplaires, et d'obtenir les suffrages de la presse et de l'opinion.
Bernardin écrit le 29, tout essoufflé, à M. Hennin :
« Vendredi j«*ochain, s'il plaît à Dieu, je ferai mettre à votre adresse, à la messagerie de Versailles, un ou deux paquets de librairie contenant mes présents d'une part et de l'autre les 25 exemplaires pour lesquels ont souscrit M. le comte de Vergennes et M. le baron de Breteuil.
« Samedi donc, au soir, j'espère être chez vous, et présenter le lendemain mes exemplaires bien reliés aux trois ministres qui m'ont honoré d'une souscription forte et aux personnes qui les y ont engagés. Je partirai de Versailles le dimanche après-midi, et je ferai mes présents dans Paris, à mes amis, aux journaux, etc.. Croyez que cet article me coûtera plus de 50 louis... Je logerai à mon ordinaire à la Croix de Lorraine... »
Nous ne craignons pas d'ennuyer les lecteurs parces détails caractéristiques sur l'impression, la mise en vente, les profits et pertes, le bilan enfin de l'exploitation d'un ouvrage par l'auteur en 1784. 11 ne s'agit ni du premier auteur ni du premier ouvrage venu. Il s'agit des Etudes de la Nature^ et de Bernardin de Saint-Pierre. Nous croyons donc curieux et piquant cet épisode, ce chapitre d'un livre qui pourrait être intitulé, à comme un autre ouvrage de ce genre consacré Voltaire, mais avec le fiel en moins : Ménage et finances de l'auteur de Paul et Virginie.
L'ouvrage est donc en vente. Il s'agit de le vendre, c'est-à-dire de l'annoncer, de le lancer^ de le faire mousser, comme disent aujourd'hui, dans leur argot financier, les confrères de Bernardin de Saint-Pierre, moins novices et moins naïfs que lui. La Gazette de France dépendait du ministère des affaires étrangères. Bernardin recourt au crédit de M. Hennin pour obtenir que le journal officiel ou officieux du ministère annonce son ouvrage.
« Vous avez certainement oublié de me faire annoncer dans la Gizette de France de vendredi dernier, car elle n'a point parlé de mon ouvrage... Employez, je vous prie, l'influence que vous pouvez avoir sur quelques journalistes, tels que celui du Journal de Paris, du Mercure, dvL Courrier de V Europe^ de l'Année littéraire, dn Journal des Savants, des Petites Affiches; ce dernier en a dit un seul mot : il le qualifie d'intéressant; à la vérité, il promet d'y revenir, »
Avec le commencement du succès, avec les
BERyARDIN DE ST-PIEBRE. 4
7 4 BERXARDIN DE SAIIS'T-PIERRE.
démarches des libraires, offrant de prendre cent ou deux cents exemplaires à prix réduit, M.Panckoucke en tête, avec les premières appréciations favorables des journaux, commençaient aussi d'arriver les faveurs ministérielles : pension de 500 livres de M. de Vergennes, gralitication de 200 livres sur le Mercure, les offres de service des protecteurs qui ne se présentent que lorsqu'ils sont inutiles, les reproches gracieux des amis de la bonne fortune qui se cachent pendant la mauvaise. Si candide qu'il soit. Bernardin ne s'y trompe pas et éconduit, en ces termes à la Jean- Jacques, les empressements tardifs de M. de Rulliière :
«Je suis sensible au souvenir de M. de Rulliière ; il se plaint que j'aie suspecté les sentiments de son amitié; voyez si j'ai eu tort : dans le temps que tout me devenait contraire, il s'amusait à faire sur moi et sur Jean-Jacques une comédie intitulée : Le Méfiant. Je conviens qu'il m'a donné autrefois des marques d'amitié ; mais c'était lorsque j'étais heureux ; je ne doute pas qu'il ne revienne à moi si je le deviens. Quoi qu'il en soit, je ne lui veux point de mal, et je lui ai obligation en partie de la portion de bonheur que j'ai trouvée dans la solitude. »
En attendant un autre bonheur, celui de la petite maison et du petit jardin à lui, qu'il considère dans le lointain, avec les yeux de convoitise dont les spéculateurs moins modestes pressent du regard l'apparition du premier million, Bernardin, encore caché dans la pénombre des débuts heureux, épie anxieusement le moindre mouve-
ment de décroissance dans la pile de ses exemplaires accumulés, le moindre signe d'approbation ou de désapprobation dans les oracles de la critique.
En outre des éloges des n°' I et V de VAnnée littéraire (HSd), Bernardin a lieu de se féliciter de ces témoignages directs ou indirects qui sont parfois plus précieux à l'auteur dans leur discrétion ou leur expansion que les suffrages de ceux qui ont pour mission de diriger l'opinion, et qui trop souvent ne font que la suivre. Le cardinal de Bernis, mis en goût par un premier exemplaire, en a demandé un second à l'éditeur, ce qui indique un avis favorable et le désir de le faire partager. Puis il y a les lettres des admirateurs connus ou inconnus, et parmi les premiers dciM. Dussaulx, l'ami de Jean-Jacques.
A ce moment perce chez Bernardin, sous l'aiguillon d'un froid de 8 degrés I|2, le désir et l'espoir « de loger à terre dans un petit jardin ». Il souffre dans son donjon d'un froid excessif. « Hier au soir, j'eus un frisson très vif en me mettant au lit. Ce matin, les augets de mes oiseaux étaient gelés, quoique j'eusse fait du feu toute la journée, au point qu'il a pris dans le tuyau de mon poêle, ce qui m'a inquiété quelques instants (1). » Mais ce fameux jardin de ses rêves c( nest pas près d'être planté ». Il n'a pas plus tôt payé 4,300 livres à son imprimeur, entrevu, avec la vente consommée du premier mille, l'époque
(1) Lettre à M. Hennin du l^^mars 1785.
prochaine où il pourra rembourser ses bailleurs de fonds, MM. Hennin et Mesnard, à table chez lui, presque aujour anniversaire de celui où, chez lui et à sa table, ils lui ont tous deux si oblip;eamment, l'année précédente, ouvert leur bourse, que déjà il entend bourdonner à ses oreilles ce bruit de frelon de la contrefaçon.
0 On m'a assuré qu'un libraire de Paris faisait contrefaire mon ouvrage à Genève. Prenez là-dessus, je vous prie, quelques informations. Je viens d'en écrire à M. de Villedeuil, afin qu'il donne des ordres aux inspecteurs de la librairie sur la frontière, pour que cette contrefaçon y soit arrêtée. >)
C'est là un souci qui reparaîtra plus d'une fois en nuage sur le front de Bernardin et dans ses lettres. La contrefaçon était une des plaies de la littérature pendant le xyiii*^ siècle. Les libraires parasites vivaient ainsi sans bourse délier des dépouilles des libraires honnêtes, comme le contrebandier vit du fisc. Et, comme nous le verrons, ce commerce frauduleux et spoliateur étant impunissable à l'étranger, et soumis seulement à certains risques sur le marché français, le profit légitime qu© pouvait retirer l'auteur de son œuvre en était diminué au point de ne justifier que trop les préoccupations et les protestations, le plus souvent stériles, que nous verrons Bernardin multiplier en vain dans ses lettres à M. Hennin, où retentira plus d'une fois son pittoresque appel au secours et poétique cri d'alarme :
A peine j'ai recueilli quelques gerbes, et les rats
entrent dans ma grange; aidez-moi à mettre ma moisson en sûreté ».
Bernardin trouve une consolation, sinon un dédommagement, à ces misères de l'art et du métier, dans les espérances que lui donne un succès dont abondent autour de lui les témoignages flatteurs. S'il « ne compte point du tout sur l'Académie, qu'il n*a pas assez ménagée ni dans ses beaux esprits ni dans ses philosophes », son ouvrage lui attire des lettres et des visites sur lesquelles il ne comptait guère. C'est un ancien ami de Jean-Jacques et de d'Alembert qui vient le féliciter et veut absolument l'emmener à sa campagne. C'est M. Panckoucke qui vient lui prodiguer les éloges et les offres de service. Il aura un article de M. Garât ; il ne tiendra qu'à lui d'en avoir un autre au Journal de Genève ; son livre fait une grande sensation dans le clergé. Les grands vicaires abondent chez lui. Celui de Soissons vient lui offrir un logement dans sa maison des champs : celui d'Agde doit le mener chez M. l'archevêque d'Aix, qui désire le connaître. Un abbé de Vigneras, dans sa thèse pour sa majeure, en Sorbonne, oppose son nom à celui de M. de Buffon, met les Etudes de la Nature en contraste avec les Epoques de la Nature, applique son système des marées au déluge universel.
Bientôt, rien ne réussissant comme le succès, en France où, malgré la générosité proverbiale, il se trouve encore plus de gens pour venir au secours du plus fort qu'au secours du plus faible, c'est autour du pauvre homme, déjà importuné
de sa gloire naissante, un tourbillon aussi gênant que flatteur de visites, de lettres, d'invitations, d'ofïres de tout genre, de dîners, de villas, de recettes pour ses maux, même d'argent, et aussi de sollicitations indiscrètes mêlées aux compliments. Enfin il n'est pas jusqu'à des offres de mariages avantageux que certains de ses admirateurs et certaines de ses admiratrices n'adressent à un homme évidemment fait pour être heureux avec une compagne et pour la rendre heureuse.
Bernardin ne perd pas la tête au milieu de tous ces hommages ; il n'a pas le moindre vertige. Il répond à tous et à toutes avec une bonhomie soui'iante et malicieuse, très ditrérente de l'aigre rudesse de Rousseau. Mais, tout en la parant de bonne humeur et de bonne grâce, il défend avec fermeté son indépendance et sa tranquillité. Il se retranche, pour esquiver les visites à faire, sinon celles à recevoir, derrière ses habitudes de retraite et de solitude, son dégoût pour l'intrigue, le dérangement de sa santé, altérée par le travail. Il s'excuse de ne pouvoir aller voir l'archevêque d'Aix, surtout en solliciteur, n'ayant rien à demander. Il éconduit gracieusement les avances des femmes qui, sincèrement ou non, par enthousiasme ou par coquetterie, montent l'escalier des débutants heureux, pour les regarder elles interroger curieusement ou pieusement, pour leur offrir leur influence, leur salon, leur carrosse, ou leur demander des autographes. Ainsi arrive-t-il à la comtesse Dubois de la Motte, à la marquise
de Bois-Giiilbert, et même à Madame Adélaïde, à qui Bernardin de Saint-Pierre ne dédiera pas sa seconde édition, en dépit des insinuations de l'abbé de Yigneras. « Je ne soUicilerai pas cet honneur, écrit-il à M. Hennin. Les puissances de ce monde m'ont trop souvent repoussé ; je ne leur demande plus rien qu'une solitude un peu mieux: meublée que celle qui est au frontispice de mon livre ; c'est là où j'espère, en paix et surtout en liberté, achever de dégager ma Minerve de son arbre, et mettre un globe à ses pieds. »
Sait-on quel fut le plus doux fruit, pour Bernardin de Saint-Pierre, du succès de ses deux éditions, car l'année 1785 avait suffi à épuiser la première, et en mars 1786, paraissait la seconde, qui ne devait pas non plus moisir sur les rayons de l'éditeur?
Les bénéfices de Bernardin de Saint-Pierre sur sa première édition lui servirent à payer ses dettes, depuis les plus récentes jusqu'aux plus anciennes, car avec un sentiment méticuleux de l'honneur, il compulsait ses papiers pour déterrer les créanciers qu'il pouvait avoir oubliés, et en découvrait un pour cent livres, empruntées quand il était élève des ponts et chaussées. Enfin le prince Dolgorouky, le joaillier Duval, M. de Taubenhcim, conseiller du roi de Prusse, qui nia généreusement sa créance et ne voulut accepter que les œuvres de son ami, une fois payés en capital et en intérêts, de même que MM. Hennin et Mesnard, avaient été antérieurement rem-
bourses, et Bernardin ayant fait face à ses engagements de protection et de subvention fraternelles, au renouvellement de sa garde-robe, il lui demeura en excédent cinq à six mille livres. Il les plaça en rentes foncières, de façon à pouvoir retirer cet argent à son gré, pour réaliser enfin une de ses ambitions, aussi impérieuse peut-être pour lui que celle de la gloire.
C'était là le bilan de Bernardin à la date du 22 avril 1786, vingt jours après la mise en vente de sa seconde édition.
Dès le 9 juin, cédant à son impatience, et escomptant sans trop de témérité les produits de cette seconde édition, il se donnait enfin la joie d'acquérir une petite maison avec un jardin rue de la Reine-Blanche, vis-à-vis de celle des Gobelins, pour le prix de 5,000 livres, payable le l*"" septembre. « Les frais de lods et ventes du contrat, dit-il à M. Hennin, de deniers royaux, de lettres de ratification , de réparations , de cloisons, de jardinage, d'ameublement, d'approvisionnement, feront monter mon acquisition à plus de 7,000 livres. »
La charge serait légère si la contrefaçon ne lui arrachaitavec une audace cynique, accrue par l'impunité, le plus clair du fruit de son travail. En septembre 1786, il n'évaluait pas à moins de soixante mille livres le préjudice à lui causé par le débit des contrefaçons de son ouvrage en fraude de ses droits, en frustration de ses profits légitimes.
Il se consolait en s'occupant de son installa-
tion, dont les frais étaient allégés par une gratification de 600 livres sur le Mercure, due à l'initiative du baron de Breteuil, et une gratification de mille livres sur le contrôle général, sollicitée et obtenue à son insu, avec la persévérance du dévouement féminin, par deux grandes dames de ses admiratrices, les comtesses de Grammont et de Chabannes. Il était digne de ces zèles délicats et gracieux, celui qui avait parlé si éloquemment de la nature, de la Providence, fait l'éloge des femmes, sans lesquelles rien de grand ni de beau ne se ferait en ce monde, et qui, comme épouses et mères, jouent un si grand et si noble rôle dans la famille et la société, celui qui avait une si ingénieuse et si charmante façon d'orner et d'embellir son jardin.
« J'ai, dans mon petit jardin, un verger, des vignes, etc. ; j'en réserve une partie pour y mettre des fleurs. J'espère que vous voudrez bien contribuer h l'embellir en me donnant quelques greffes d'anémone ou de renoncule auxquelles je donnerai votre nom. J'en userai de même à l'égard de quelques autres personnes, et j'aurai, pour sortir de ma solitude, des images agréables de mes amis. J'espère que madame Hennin voudra bien concourir de sa part à embellir mon ermitage, d'abord par des fleurs, ensuite par sa présence (1). »
C'est ainsi que, dans son jardin, il eut des anémones, des jacynthes, des tulipes, et toutes sortes d'autres plantes, portant les noms de ses
(1) L'anémone, d'après un passage d'une autre lettre de Bernardin, est Ba fleur favorite, comme l'ancolie était celle de Jeau-Jacques • Corresponiance, t. II, p. 355.
admiratrices, zélatrices, visiteuses : M"*^ Hennin, M"^ Mesnard, qui lui envoyait en tribut les plus beaux spécimens des parterres de sa terre de la Bonnière, enTouraine; la princesse Lubomirska, la comtesse de Grammont, la comtesse de Chabannes, la comtesse de Coislin, la marquise de Bois-Guilbert, et sans doute aussi la comtesse de Genlis, dont le frère, M. Du Crest, chancelier du duc d'Orléans, lui envoyait pour étrennes, de la part de son maître, à la fin de décembre 1787, le brevet d'une pension de 800 livres. Peut-être faut-il mettre sur la liste la duchesse de Polignac, chez qui Marie- Antoinette avait cité comme charmant un passage des Eludes. Bernardin écrivait dès le 26 décembre 1 785 :
« La reine, le croirez-vous? dînant au commencement de ce mois chez M"»' de Polignac, a cité mon ouvrage, à l'occasion des oiseaux des Indes, dont quelques-uns ont des poitrines rouges dans la saison des amours, comme si c'étaient des habits de parade prêtés par la nature seulement pour le temps des noces. Ce suffrage auguste me fait sans doute plaisir, comme venant d'une belle dame et d'une reine. »
Au commencement de 1787, Bernardin était donc enfin heureux, guéri par le succès des blessures du travail, réconcilié par la renommée avec l'espérance, riche, relativement à l'ancienne pauvreté. Il ne lui eût pas manqué grand'chose, si sa rue eût été pavée, son jardin un peu plus grand, de façon à recevoir tous les présents et tous les trophées de l'admiration et de l'ami-
tié; surtout s'il eût possédé une compagne selon son cœur, pour s'y promener aux heures où les amants eux-mêmes de la solitude se lassent d'être seuls. Cette joie du bonheur partagé, du bonheur à deux, ne devait pas lui échoir encore. Il ne devait savourer la douceur, compensatrice de bien des amertumes, de ce fruit d'amour, le plus précieux de sa gloire, qu'en pleine tourmente révolutionnaire ; et c'est sur les ruines publiques qu'il devait édifier, dans un coin épargné par la foudre, le nid de sa famille.
Avant d'en arriver à cette fondation d'un foyer précaire par un homme aussi inhabile à courtiser la popularité que la fortune qui, sans souci de la contradiction et du défi, devait choisir, pour arborer les livrées nuptiales, les terribles mois d'août et septembre 1792, nous devons noter la publication, au cours de la troisième édition des FAudcs de la Nature, de l'immortel chef-d'œuvre de Paul et Virginie. Il formait tout d'abord un simple épisode du quatrième volume de cette troisième édition (1788). De même la Chaumière indienne, autre tableau, autre récit destiné à varier et à moraliser l'œuvre, c'est-àdire à lui donner sa moralité, fermera en 1791 le cinquième volume de ces études consacrées surtout à la Nature, dont l'auteur se détourne dès 1789, pour formuler, dans les Vœux d'un solitaire, son avis sur les maux de la société et leurs remèdes.
Nous devons nous arrêter un moment à cette date de 1 788. C'est celle de l'apparition d'un chef-
d'œuvre de poésie pittoresque et de sentiment dont l'échec de salon, et bientôt le succès public firent touràtour le désespoiret la joie de l'auteur, en lui donnant conscience de son génie, en lui attestant sa puissance, et en lui montrant aussi qu'il n'est pas de roses sans épines, pour parler son langage, c'est-à dire qu'il faut toujours payer son bonheur par des déceptions, son originalité par des contradictions et des résistances. Ces contradictions et ces résistances se manifestèrent surtout par le décevant et même humiliant résultat de la lecture du manuscrit de Paul et Virginie^ par l'auteur, dans le salon de M"" Necker. Il fut loin d'y obtenir le succès de larmes de la lecture des Confessions, dans un autre salon fameux. Il est vrai que la comtesse d'Egmont, qu'elle fit pleurer, n'était pas chez M""' Necker, dont les fibres cordiales étaient plus sensibles en apparence qu'en réalité, et que l'éloquence de Buffon ou même celle de Thomas avaient seules le pouvoir de faire vibrer.
Bernardin de Saint-Pierre avait eu avec ce salon des Necker les mêmes relations intermittentes — un élan de confiance bientôt arrêté et raidi par l'effarouchement de susceptibilités parfois excessives — qu'avec le salon de M"" de Lespinasse. Celle-ci, du moins, le recommanda et le fit recommander par d'Alembert et Condorcet à Turgot (1773-1774) (1).
M""* Necker avait à la même époque agréé les hommages de Bernardin de Saint-Pierre, encore
(I) Lettre de J/"" de Lespinasse, édition E. Asse, p. 319-320.
inconnu il est vrai, militant et souffrant, sans le lui rendre en bienfaits. Il résulte de la correspondance de Bernardin avec M. Hennin, que ces relations lui furent peu agréables, sansluiavoir pourtant été tout à fait inutiles, car une des ressources de son budget était une gratification annuelle sur le contrôle général, due peut-être, comme il arrive souvent, plutôt à la bienveillance du premier commis qu'à celle du ministre (1).
Plus tard, et sans doute en 1787, — car ladate de cette scène n'est nulle part précisée, — M"^ Necker, par curiosité plus peut-être que par bienveillance — son affection ne pouvait guère goûter la sincérité souvent ingénue du caractère et du talent de Bernardin — offrit à l'auteur de Paul et F/rginie l'occasion de cette lecture d'essai qui tourne en tout cas contre son but. Ce fut une déroute. Les représentants de l'ancien régime littéraire firent le plus médiocre accueil à ce novateur d'idées et de style, traité par eux en révolutionnaire ridicule. Necker bâillait, ou déconcertait de son sourire les velléités d'émotion qu'il surprenait sur le visage de quelques auditrices. Thomas dormait ; M. de Buffon tirait sa montre et demandait son carrosse ; M™* Necker gardait les yeux secs, et faisait remarquer que la conversation entre Paul et le vieillard laisse languir l'action et refroidit le lecteur « comme un verre d'eau à la glace », critique plus disgracieuse qu'injuste de l'intercalation, malencontreuse en eftet, dans le roman,
(1) Correspondance. Lettre à M. Hennin du 11 novembre 1780 et •25 mars 1183. T. II, p. 36 et 104.
d'un dialogue tiré d'un autre ouvrage, VArcadie, qui fait un peu hors-d'œuvre.
Le dernier historien de Madame Necker et de son salon (1), son arrière-petit-fils, passe assez vite sur cet épisode fficlieux des relations décevantes de Bernardin de Saint-Pierre avec les Necker ; il voudrait bien pouvoir en contester l'authenticité, et déclare qu'il n'a trouvé aucune trace, dans les papiers de Coppet^ de cette scène qui ne fait pas, en effet, honneur au goût de la mère de M"" de Staël. Je le crois bien. On n'aime pas à garder témoignage d'une bévue. Celle-là a failli nous coûter un chef-d'œuvre. Car Bernardin de Saint-Pierre, découragé, dégoûté, ne songeait à rien moins qu'à jeter au feu le manuscrit si mal accueilli. Il en fut heureusement empêché par un ami, un artiste plus perspicace, plus clairvoyant que les oracles littéraires du temps. Joseph Vernet était lié avec Bernardin de Saint- Pierre et le visitait quelquefois. Sur la confidence que l'écrivain lui fit de son échec et de son intention d'auto-da-fé, le peintre demanda et obtint une nouvelle lecture de l'ouvrage condamné. L'émotion sincère, les éloges enthousiastes, les larmes de son auditeur vengèrent Bernardin des dédains du salon de M"^ Necker. 11 ne put garder aucun doute quand Vernet, se levant, lui sauta au cou, et lui dit en devançant l'avis de la postérité : « Heureux génie, vous avez fait un chef-d'œuvre ! Vous êtes
(J) Le Salon de M^^ NccJier, d'après des documents tirés des archives de Copj^et, parle comte Othenin d'Haussonville, t« I,p.l95.
un grand peintre, et j'ose vous prédire la gloire » (1).
A partir du printemps de 1787, la correspondance de Bernardin avec M. Hennin, qui nous a servi si heureusement de guide pour l'histoire de la vie militante et soufïrante de l'auteur des Etudes de la Nature, devient plus intermittente, plus saccadée. Elle se ralentit et semble perdre haleine. Ce n'est pas que le=; deux amis soient brouillés. Mais ils sont séparés par la distance, parles occupations d'une vie de plus en plus absorbée. M. Hennin est le secrétaire de l'assemblée des Notables, ce qui n'est pas une sinécure. Sa vue s'est affaiblie à un long et laborieux usage. Bernardin est absorbé, de son côté, par les soins d'une troisième édition, corrigée et très augmentée, des Etudes de la Nature, par une correspondance nombreuse et variée, parles distractions et les dissipations inévitables d'une renommée qui tournera bientôt à la popularité. 11 aie pressentiment d'événements prochains, décisifs pour la réalisation de ses principes réformateurs en matière d'éducation , d'assistance publique et même de gouvernement.
M. Hennia ne saurait partager ces illusions et ces espérances. 11 est tout entier de l'ancien régime, del'ancienne société, et il assiste à leur agonie d'un œil plus pessimiste qu'optimiste. Ces divergences d'opinions séparent encore plus que la distance, deux amis dontl'un regrette le monde
(1) Joseph Vernet et la peinture au XVIII' siècle, par Léon Lagrange, 1884, p. 292-293 et 459-469. — Joseph, Carie et Horace Vernet, par Amédée Durande, p. 53-54.
ancien qui va finir, malgré ses imperfections qu'il ne se dissimule pas, dont l'autre tend vers le prochain avenir, vers le monde nouveau, avec les généreuses impatiences, les naïves ardeurs de l'utopiste qui aspire à voir réaliser son idéal, qui se flatte que la transformation de la société sur son modèle patriarcal ne fera couler ni le sang ni les larmes, mais seulement le lait, le miel et le vin des banquets fraternels et des symboliques sacrifices.
Bernardin n'a plus besoin de M. Hennin, dont le crédit d'ailleurs est épuisé. L'un, désabusé et fatigué, aspire à la retraite et à la solitude au moment où l'autre va en sortir, par suite de la douce violence que lui fera la gloire, appelant sur lui l'attention de la foule charmée et la faveur d'un monarque qui est bien le roi honnête homme, religieux, aumônier, pacifique, débonnaire, et à ce moment populaire, rêvé par Bernardin. Sainte- Beuve l'aremarqué justement: Louis XYI, dans sa période de court triomphe, le Louis XVI de la convocation des Etats généraux, le Louis XVI de Trianon, le Louis XVI compagnon du serrurier Gamain et arborant à sa boutonnière la fleur de la pomme de terre, est bien le roi patriarcal rêvé par Bernardin, le roi qui lira avec attendrissement Paul et Virginie, la Chaumière indienne et les Vœux d'un solitaire, et qui appellera à la succession de Buffon au Jardin royal l'ermite naturaliste du faubourg Saint-Victor, le philosophe chrétien du faubourg Saint-Marceau.
M. Hennin, imbu des traditions du règne précé-
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dent en matière d'affaires étrangères, admis à la confidence de la correspondance et de la diplomatie secrète dont le comte de Broglie fut le chef, et le comte de Vergennes le ministre, ne pouvait, après la mort de ce dernier, que se sentir fini comme le système lui-même, et il avait dû tenir avec le scepticisme testamentaire la plume du procès-verbal de cette assemblée des Notables, dont la constitution seule, en ranimant un mode de consultation et d'intervention nationale tombé en désuétude, était faite pour notifier leur congé au despotisme des premiers commis et au régime des bureaux ministériels.
En voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer non le refroidissement mais l'attiédissement d'un commerce énervé d'ailleurs par l'habitude, et la fin prochaine de cette correspondance entre deux hommes qui, sans cesser de s'estimer et de s'aimer, allaient se trouver dos à dos, l'un s'avançant vers l'avenir et l'autre s'enfonçant dans le passé.
Cette longue liaison, toute à l'honneur des deux parties, ne s'éteint point sans jeter encore quelques lueurs de vie. A la fin de janvier 1789, le 20 septembre de la même année, et enfin, le 17 janvier 1791 , Bernardin se rappelle au souvenir de son ami par l'envoi de son édition in-1 8 avecfigures de Paul et Virginie, des Vœux d'un solitaire et d'un exemplaire papier vélin de la Chaumière indienne.
Au moment de la dernière lettre de Bernardin à M. Hennin, son succès comme son talent étaient arrivés à leur apogée. Les Etudes de la Nature,
Paul et Virginie, la Chaumière indienne, les Vœux d'un solitaire contiennent tout entier le génie de Bernardin, qui n'a pas la fécondité et la variété de la Nature, si éloquemment célébrée par lui. 11 adonné son plus beau fruit dans un chef-d'œuvre immortel. 11 ne se renouvellera pas. Les Harmonies, ouvrage posthume, ne seront qu'une seconde moisson, un regain des Etudes^ ne contenant guère que ces fleurs et ces fruits d'arrière-saison, au parfum diminué, à la saveur affadie, qui conviennent bien à l'arbre planté sur une tombe.