CHAPITRE IV
BERNARDIN PENDANT LA RÉVOLUTION ET l'eMPIRE.
Quelle fut, pendant la Révolution, l'attitude de Rernardin de Saint-Pierre? Quel y fut son rôle? Quelle fut son histoire à ce moment brûlant de notre histoire ?
Bernardin de Saint-Pierre, par tout son passé de mécontent, de réformateur spéculatif^d'apôtrede la philanthropie, d'amant de la nature et d'ami de l'humanité, ne pouvait être que favorable au grand mouvement de rénovation de 1789. Il était gagné d'avance à la cause de l'émancipation nationale, des progrès de la liberté.
Aussi ne devons-nous pas être étonnés de le voir participer, quoique avec discrétion, au mouvement politique de la première période de la Révolution,et de trouver son nom au bas de quelquesuns des manifestes électoraux du temps, au moment où l'influence de La Fayette et de Bailly est prépondérante. Ses Vœux d'un solitaire datent de ce moment d'espérances et d'illusions généreuses, et sont comme son offrande à l'autel de la patrie.
Mais même dans cet ouvrage on trouve des aveux caractéristiques qui font comprendre pourquoi le philosophe populaire ne tarda guère à se mettre à l'écart, dans ce poste d'observation qui convenait si bien à sa nature, du fleuve d'abord fécondant, bientôt débordé en torrent dévastateur, du soleil d'abord vivifiant, bientôt incendiaire, brûlant après avoir éclairé, de la Révolution.
Bernardin constate lui-même avec ingénuité combien il était peu fait pour les délibérations bruyantes et confuses des assemblées populaires et même législatives. Il ne pouvait physiquement ni moralement s''accoutumer à l'étouffement du huis-clos ni à ces motions hâtives dont l'impatience supportait mal les contraintes de la tribune ou les lenteurs du scrutin. Il eût volontiers admis que le Parlement siégeât en plein air, à l'ombre des arbres, et que les opinions y fussent formulées par écrit, gravement lues après avoir été longuement méditées. Le jour de la prise de la Bastille, il s'échappa dans la campagne, aussiôt qu'il eut appris la fermeture des barrières, par une brèche oubliée, pour bien s'assurer de son droit de respirer et de déambuler à l'aise. Enfin dans son livre, on ne peut le voir, sans sourire, appliquer à la discussion des affaires publiques le langage philosophique, idyllique et les images pittoresques des Etudes de la Nature. La plupart de ses comparaisons sont empruntées au répertoire bucolique.
Ces habitudes et ces répugnances expliquent pourquoi Bernardin se retira vite d'un mouvement
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qui perdit bientôt son caractère d'églogue, et où les loups firent vite irruption dans la bergerie. Il fut porté sur la liste des candidats possibles à la direction de l'éducation du Dauphin, où il figure à côté de Condorcet, de Sieyès, de Saint-Martin le philosophe inconnu, et de Berquin. Il fut beaucoup mieux à sa place au Jardin du Roi, dont Louis XYI lui confia spontanément en 1791 la surintendance, qu'il garda près de deux années. Avec une égale et non moins flatteuse spontanéité les électeurs de Loir-et-Cher lui décernèrent les honneurs du mandat législatif, auquel il se déroba avec une prudente et sage modestie (1). Il se cantonna dans son intendance botanique et zoologique, qu'il administra économiquement, domestiquement, n'ayant pas, pour réaliser des réformes utiles qu'il ne put qu'ébaucher et pour triompher de la sourde hostilité des savants de la maison et des rancunes académiques, le temps et l'autorité qui avaient fait une sorte de règne de Louis XIV du gouvernement de Buflon.
Pendant la Terreur, savez-vous ce que fit ce sage, moins égoïste que Sieyès qui se contenta de vivre, au prix du silence ? Bernardin de Saint-
(1) Le fait est peu connu, et nous devons préciser nos sources. Nous l'empruntons à un opuscule de M. Gustave Bord, intitulé : La, Vérité sur la condamnation de Louis XVI, Liste des membres de la Convention et de leurs suppléants. 1 vol. grand in-8°, Paris, 1885. A. Sauton, éditeur. Il résulte de cette liste, établie d'après les procès-verbaux d'élection eux-mêmes, que Bernardin de Saint- Pierre fut élu député du Loir-et-Cher à la Convention. Il refusa et fut remplacé par Venaille (Pierre-Etienne), suppléant, qui fut inscrit, le 30 septembre 1792, sur le registre tenu par l'archiviste Camus. Venaille vota la mort du Roi.
Pierre, qui ne faisait rien comme les autres, choisit ce moment si peu idyllique, pour y vivre son églogue, et, faute de mieux, donner à ses contemporains, l'exemple d'une naïve confiance dans l'avenir. Il se maria en 1792, et, par une exception non moins étonnante que le défi de sa candide audace, il fut heureux impunément, entre une femme et un berceau, à l'ombre de ce foyer discret, fondé si près du volcan révolutionnaire, et que le volcan épargna.
Comment Bernardin en vint-il à la pensée de se marier en temps si peu nubile, autrement qu'au sens de fécond en orageuses nuées ? Comment se fit son choix? Ce n'est pas que depuis le succès des Etudes de la Nature et surtout le succès de Paul et Virginie, il manquât de conseillers et de conseillères, empressés à lui C'hercher des compagnes légitimes de solitude, et à lui souffler des noms, ou du moins à regretter qu'un homme si bien fait pour lesdevoirs elles bonheurs de l'époux et du père, si bien fait pour aimer et être aimé, si capable et si digne d'être heureux dans le mariage, n'eût pas tenté une épreuve si conforme à ses goûts et à ses principes. Par exemple, le 21 mai 1788, l'abbé Fauchet, destiné à une popularité rapide et à une fin tragique, lui écrivait pour lui proposer en mariage « une jeune personne fort aimable, naïve comme l'innocence, pure comme un beau jour de printemps, d'une stature noble, d'une physionomie heureuse, ne manquant pas de beauté, ne manquant pas d'esprit, d'une simplicité agréable, d'un naturel char-