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manf, et surtout du caractère le meilleur », qui n'était autre que sa nièce. Et une des nombreuses admiratrices des Etudes de la Nature et de Paul et Virginie, une des plus ardentes zélatrices de la gloire de leur auteur, une femme aimable, instruite, lettrée, engageait en 1790, du fond de la Bretagne, avecBernardin de Saint- Pierre, une curieuse etintéressante correspondance, — à laquelle il prit assez de plaisir pour l'entretenir par de gracieuses réponses, — où ne manquaient ni les vœux ni les conseils matrimoniaux, et où n'auraient pas manquénon plus, si elleseussent été encouragées,les offres d'entremise matrimoniale (i).
Bernardin de Saint- Pierre laissait dire ses amis et ses amies. Il sentait que sa gloire, noble entremetteuse, travaillait pour lui, et que l'amour lui donnerait cette compagne qu'il ne voulait devoir qu'à l'amour. Cette femme, cet enfant, ce bonheur, qu'il rêvait et qu'il désirait depuis si longtemps, c'est l'influence des Eludes delà Nature, surtout de Paul et Virginie, qui, selon son vœu et son espoir, les lui donna. C'est l'admiration qui éveilla l'amour danslecœur de la fille de son imprimeur-éditeur, M"^ Félicité Didot.
En 1792, Bernardin de Saint Pierre avait
(1) Nous regrettons de ne pouvoir nous étendre sur cet épisode si caractéristique des mœurs et des idées du temps, si décisif aussi en ce qui touche l'influence profonde de Bernardin de Saint-Pierre sur le cœur de ses lecteurs et surtout de ses lectrices. Nous ne pouvons que signaler aux curievx l'ouvrage intéressant et trop peu connu, intitulé : Un coin de la Bretcujne pendant la Révolution, correspondance de M'"' Audouyn de Pompery avec son cousin et Bernar din de Saint- Pieire. Introduction et Notice par E. de Pompery. Portrait et fac-similé. 2 vol, inl8. Paris, Alphonse Lemerre, ISSi.
cinquante-cinq ans. Avait-ii passé l'âge d'aimer ? Oui, au sens de la passion romanesque et dramatique, qui, comme la Fortune, veutdesjeunesgens pour ses exaltations stériles et ses bonheurs décevants. Non, pour la passion sincère et naturelle de l'homme, qui n'aspire qu'au bonheur domestique et aux chastes joies du foyer. Pour réaliser ce modeste idéal, pour vivre heureux sous ce ciel tempéré, il n'est d'âge que celui, non de la tête, mais du cœur. Or, si son esprit était mûr, son cœur était resté jeune. L'esprit en était déjà à l'automne, que le cœur en était demeuré au printemps. Celui-ci gardait encore des fleurs pour les mêler aux fruits de celui-là.
Nous voudrions pouvoir suivre dans ses péripéties ce roman honnête et doux du mariage de Bernardin de Saint-Pierre, si naïvement et si hardiment noué et enroulé par lui, comme une vivace vigne vierge ou un tendre lierre, autour de ce chêne foudroyé de l'histoire des années 1792 et 1793. C'est par lettres, suivant la mode du temps, dans la réalité comme dans la fiction, que le roman s'engagea et se poursuivit pendant plus d'une année, avant d'arriver à son dénouement. Nous avons cette correspondance de Bernardin avec sa femme avant et après le mariage. Nous feuilletterons rapidement ces confidences qui nous montrent un Bernardin tout nouveau, un Bernardin encore inconnu, parlant, avec la grâce de la poésie et la tendresse de la bonté, le langage de la passion légitime, de la sollicitude conjugale ou paternelle.
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La première lettre est plus grave encore que tendre. Bernardin se méfie des surprises du cœur. Il ne veut pas d'un sacrifice ; il veut d'un don volontaire, raisonné, qui ne laisse pas ou du moins ne permette pas de regrets.
« Plus je vous connais, plus je trouve de raisons de vous estimer et de vous aimer. Mais dois-je espérer que vous serez heureuse avec un homme qui a presque deux fois votre âge ; qui, dans peu d'années, entrera dans la carrière des infirmités, et qui regarde comme la plus douce perpective de sa vie de la passer à la campagne, loin des hommes ? Verrez-vous, sans regret, vos plus beaux jours s'écouler dans la solitude? Serez-vous cette moitié de moimême, le cœur que j'ai tant de fois demandé à Dieu, et sur lequel il faut que je puisse reposer mon cœur? Consultez-vous vous-même sur tous ces devoirs ; car, à voire âge, ce ne sont pas des plaisirs, etc.. ..
On le voit, Bernardin de Saint-Pierre n'hésite pas à mêler les conseils de la raison aux effusions affectueuses, et cette mâle déclaration d'amant quinquagénaire contient l'aveu d'autant de craintes que d'espérances.
On le voit aussi, Bernardin de Saint-Pierre ne se faisait point du mariage l'idée qu'on s'en faisait encore trop souvent de son temps. Il ne veut pas se contenter d'une possession nominale, il la veut entière. 11 se donne sans réserve ; il prétend recevoir autant qu'il a donné. Il ne considère point le mariage, le foyer, la famille, de l'œil indulgent et sceptique des maris philosophes formés par V Encyclopédie ; il les considère de
l'œil sévère et doux du philosophe chrétien, familier avec la Bible et l'Evangile.
La réponseà ses questions fut sans doute franche et raisonnable comme elles, car la correspondance ne finit pas elle roman se poursuivit épistolairement avant de se dénouer nuptialement, pendant près d'une année. Ce délai se justifie par des obstacles que suffirait à faire comprendre la date de \ 792 . Il faut songer aux servitudes des fonctions de Bernardin de Saint-Pierre, à l'incertitude de leur durée, aux scrupules qui lui faisaient ajourner la sanction légale, si discrète qu'on pût la faire, d'une union qui pouvait attirer, sur ceux qui la contractaient, une attention toujours dangereuse, en un temps où le plus sûr moyen de vivre était de se faire oublier, et où il était difficile d'être même heureux impunément, le bonheur étant aussi une aristocratie. Bernardin de Saint-Pierre et sa fiancée durent subir, non sans impatience, entre l'échange de la double promesse et sa consécration, l'épreuve d'une longue attente, dont il se dédommageait en faisant sa cour dans des billets exquis de tendresse, de grâce et de bonhomie.
Le plus souvent. Bernardin, qui fut toujours un homme à projets, y esquisse avec volupté le tableau de cette famille qu'il va fonder, de cette colonie agreste et patriarcale dont il va être le chef. Il essaie sur sa fiancée l'efiet de ce modeste idéal de bonheur à deux, dans une petite maison avec un petit jardin, où il se voit d'avance en son rêve, un livre ou un enfant à la main, promenant,
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dans une allée ombragée, une méditation volontiers interrompue, pour sourire à une fleur ou à un oiseau. Il se montre faisant auprès de sa future belle-mère, de son futur beau-père la démarche décisive. Il désire que cette demande en mariage comme son résultat demeurent secrets pour plusieurs raisons : à cause de la disproportion des âges, de sa place incertaine, et de la représentation trop dispendieuse qu'elle entraînerait, s'il était obligé d'installer sa femme au Jardin Royal, d'y recevoir^ etc. Il ne prétend qu'à la dot qu'on lui a destinée, dont un tiers serait employé à faire l'acquisition de la petite île et à y faire bâtir l'ermitage nuptial, où l'on vivra décemment et obscurément du revenu de 20,000 livres, restant de la dot, et de ses économies et profits littéraires.
c Mon âme, fatiguée de la corruption des sociétés, se reposera sur la vôti-e, douce, pure, solitaire, aimante,
comme un voyageur sur un gazon frais C'est là que
mon cœur resserré s'épanouira. Adieu, mon aimable Félicité ; votre ami vous embrasse. Je verrai ce soir votre maman... »
Et Félicité Didot, qui nous paraît de même race que cette Julie Carron, à qui André-Marie Ampère écrivait, cinq années plus lard, des lettres si simples, si naïves, si charmantes, dont il devait faire sa femme adorée pour un temps trop court, Félicité Didot, âme douce, candide, sensée, âme rafraîchissante, sur laquelle allait se reposer l'âme du voyageur fatigué, écrivait au bas de
cette lettre : Reçu le 22 août 11 92, jour heureux pour Félicité.
Le 22 août 1792, douze jours après la Révolution du 10, dix jours avant les massacres des prisons ! Et c'était là le moment que ce grand homme naïf, en dépit des cheveux gris, que celte naïve jeune fille avaient choisi pour s'aimer, pour se le dire, avec l'aveu attendri des parents !
Pourquoi pas? l'amour souffle où il veut, quand il veut. Et à ceux qui s'aiment, sublimes égoïstes, qu'importe le reste du monde, puisqu'ils ne voient qu'eux ? Rien n'arrête l'amour, plus fort que la mort. On s'est aimé au milieu de la pluie de cendres de Pompéi, on s'est aimé au milieu des horreurs de la peste de Florence, on s'est aimé au milieu des ruines du tremblement de terre de Lisbonne ! On s'est aimé, des romans d'amour et des bonheurs d'amour ont fleuri, en quelques jours de captivité commune, sous la Terreur, fleurs nées en prison, et tranchées par le bourreau !
C'est du 31 août 1792, alors que les barrières de Paris sont encore fermées, quand tout voyageur, tout message même sont suspects, qu'est datée encore celte lettre qui semble si peu contemporaine des événements que son auteur et sa destinataire traversent sans les voir. L'auteur y recommande à sa fiancée l'étude de la botanique.
f Les plantes présentent des images agréables ; elles offrent une multitude de modèles des formes les plus vivantes. Vous y trouverez des patrons pour la broderie
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que vous aimez. C'est une bibliothèque remplie dépensées profondes, ingénieuses, gaies ; il y en a pour tous les esprits.... L'amant, le philosophe, l'enfant trouveront à y faire des couronnes, des méditations et des bouquets. Je voudrais être à portée de vous en donner les premières leçons (de botanique) et vous couronner comme une naïade avec quelques jolies fleurs de jonc. . . . »
Au printemps suivant, celui de 1 793, Bernardin de Saint-Pierre fut délégué pour présider à l'inventaire du cabinet d'histoire naturelle du château de Chantilly, destiné à l'encan national, et partit pour remplir cette mission en compagnie de deux employés du Jardin, d'un marchand d'histoire naturelle, et de deux membres de la commission des monuments. A peine arrivé à Chantilly, après avoir visité le château d'Ecouen destiné au même sort, il adressait à sa fiancée la relation, moitié plaisante, moitié mélancolique, de son voyage, oii la tristesse du travail funèbre auquel il présidait s'ajoutait à la tristesse de l'absence. Mais la galanterie ne perdait point ses droits; et le peintre et le poète, dans Bernardin de Saint-Pierre, profitaient, en faveur de Tamant, de toute occasion d'exprimer gracieusement sa ;( flamme w^ comme on disait alors.
« Je ne saurais vous peindre la beauté des champs couverts de pommiers fleuris, de prairies émaillées et d'une verdure naissante ; il me suffît de vous dire que la campagne, revêtue comme vous de son printemps, était aimable comme vous.... »
Bernardin se complaît à ces images familières
du bonheur domestique, de la vie agreste et patriarcale. Pour lui, le mariage lui apparaît surtout sous la figure d'une jeune mère allaitant son enfant devant la porte d'une rustique demeure. Il embellit d'ailleurs ces tableaux des plus riantes couleurs: il pare la chaîne de fleurs. Il est intéressant, au point de vue de l'histoire des usages et des mœurs en 1793, et encore plus au point de vue de l'histoire intime d'un grand écrivain, de hre le plan de vie domestique et champêtre, qu'il trace si volontiers. Il y a un curieux objet d'étude, en même temps qu'un exemple et une leçon dans les façons si diverses dont les natures d'élite ont compris le bonheur et en ont tracé le type idéal.
Peut-être, certains lecteurs trouveront-ils cet idéal chez Bernardin, un peu trop terre à terre, un peu trop « pot au feu ».
Mais le pot au feu, c'est-à-dire la maison, le foyer, la famille, les enfants, la paix domestique, les petits bonheurs quotidiens, dont le grand bonheur, en somme, est fait, comme la pièce d'or est faite de monnaie, tout cela a sa poésie. Bernardin a le tempérament et le caractère d'un Ulysse de V Odyssée, d'un Jacob de la Bible, d'un Mentor du Télémaque. Ayant longtemps vécu à l'étranger, vécu solitaire, il a l'habitude, le goût des détails intimes et domestiques, le sentiment du hat home, en Anglais de Richardson plus qu'en Français de Diderot. C'est là un trait de la physionomie morale et littéraire de l'auteur de Paul et Virginie que nous ne pouvions
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négliger. Le grand peintre de la nature, le premier des grands paysagistes de notre littérature estaussi le premier de nos poètes — en prose — intimes et domestiques. Nul n'a donné plus de grâee que lui aux tendresses nuptiales, aux sollicitudes conjugales et paternelles, pour lesquelles il trouve des expressions et des images heureuses, des noms et des c( mots de caresse », comme dit Marmontel, tout à fait charmants.
Nous avons feuilleté la correspondance d'avant le mariage. Celle d'après le mariage n'est pas moins caractéristique. Dans les premières lettres datées d'Essonne (ventôse an II), Bernardin trouve moyen de mêler ensemble, sans disparate ni contraste choquant, les détails sur l'installation agreste qu'il active, les commissions de ménage avec les riants tableaux de la nature environnante et les tendres appels de la nostalgie conjugale.
Au milieu des préoccupations du propriétaire qui fait bâtir et qui fait planter, au milieu des vulgaires soucis et des sollicitudes subalternes de cette année affamée, succédant à l'année terrible, où toutes les denrées ont renchéri dans des proportions ruineuses, où la vue d'un pain excite l'envie et fait attroupement, Bernardin écrit à sa femme :
a Viens joindre les accents de la voix à celle de Talouette. Devance l'hirondelle, toi qui dans mon automne m'as rappelé au printemps de la vie. Oh ! quand pourrai-je te voir, assise à mes côtés et allaitant le i'ruit de nos amours, m'inspirer des pensées douces comme ton lait ! » (14 ventôse.)
a Vis contente, ma Félicité... Passe ces crises
accablantes qui accompagnent les premiers temps de toutes les grossesses comme les giboulées du mois de mars précèdent la saison des fleurs et des fruits . . »
(17 ventôse.)
Le 2 pluviôse an III de la République une et indivisible, les orages publics sont passés. Un vent de paix a succédé aux vents de tempête. Le règne de la Terreur est fini; il reste à traverser celui de la misère. Celui de la gloire commencera bientôt. Bernardin de Saint-Pierre a quitté sa retraite. Il est heureux époux et heureux père d'une jolie petite fille appelée Virginie. Il écrit de Paris, où il est allé inaugurer, par une prise de possession nominale, en attendant qu'il y vienne faire des cours applaudis , sa chaire de professeur de morale à l'Ecole Normale. A la création de l'Institut, il sera compris sur la liste avec son ami Ducis, et il fera partie avec lui de la classe de littérature. Il veut justifier la faveur publique par de nouveaux titres. Il s'occupe d'une nouvelle édition des Etudes de la Nature, d'une édition de luxe de Paul et Virginie', il consacrera ses loisirs à mettre en ordre les feuillets des Harmonies. Dans les courts billets qui nous initient à l'intimité de cette nouvelle phase de sa vie, il se montre surtout ce bon père de famille, vivant à la campagne, tel qu'il s'est présenté lui-même à ses auditeurs dans le discours de bienvenue demeuré célèbre où il les saluait à la fois d'un bonjour et d'un adieu, ayant besoin de temps et de loisir pour préparer des leçons qui fussent dignes d'eux.
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« J'aurais bien acheté, écrit-il, une poupée pour Virginie; mais ses mains ne peuvent encore rien saisir ; d'ailleurs, je veux que les premiers objets qu'elle saisira soient naturels, c'est-à-dire des fleurs ou des fruits. »
Les affaires publiques n'étaient pas, on le comprend de reste, sans avoir leur fâcheuse influence et leur dangereux contre-coup sur les affaires privées. Le maximum, le rationnement, le discrédit des assignats mettaient à 9 francs, sans le pain hors de prix, le frugal diner de Bernardin de Saint-Pierre. Un procès laborieux contre un contrefacteur, le dépérissement de la santé de son beau-père, l'imprimeur-éditeur Didot, suivant de près, comme l'eflet suit la cause, le déclin de sa prospérité, allaient entraîner pour le jeune ménage une crise funeste et mettre sa fortune naissante à deux doigts de l'abîme. En frimaire an IV, l'imprimeur-éditeur Didot succombait à la fatigue et au chagrin, laissant une succession embarrassée, dont ses dispositions testamentaires, source amère de dissensions de famille, devaient encore compliquer le règlement.
Bernardin de Saint-Pierre, cela résulte de ses lettres, et contredit une tradition d'origine suspecte et peu favorable à sa conduite en cette circonstance, manifesta au contraire lesplus louables sentiments de désintéressementet de conciliation, n'opposant à ses beaux-frères, un moment conjurés contre lui, sauf le plus jeune, que la patience du droit, et l'exemple, peu imité, des bons procédés. Ces affaires de la succession de son beau-
père, les procès entre les divers membres de la famille ou de la famille contre les créanciers qui sortirent de ce nid à procès, empoisonnèrent, pendant plusieurs années, la vie si douce et si tranquille de Bernardin de Saint-Pierre. Elles le réduisirent, en plein triomphe de sa renommée et de sa popularité, aux précaires ressources de la vie militante du passé, c'est-à-dire aux maigres faveurs d'un pouvoir militant lui-même, aux prises avec les besoins de la guerre et l'épuisement des finances, à son modeste traitement de l'Ecole Normale, à son indemnité académique, à son logement au Louvre. Le gouvernement réorganisateur et réparateur qui devait récompenser largement les services militaires et les services littéraires n'était pas encore venu.
Durant ces années ingrates de retour offensif et de disgrâce de la fortune, Bernardin n'avait ni le temps ni le goût d'écrire. Refoulant ce regain de sève et de fécondité qu'avaient favorisé la douce chaleur du bonheur domestique et l'aisance, repliant ses cahiers des Harmonies, rendu tout entier aux soucis vulgaires et rongeurs du res angusta domi, obligé de vendre la maison de la rue de la Reine-Blanche, menacé d'être dépouillé de celle d'Essonne, le malheureux grand homme ne trouvait de consolations que dans l'afiection de sa femme et les caresses de ses deux enfants, car un frère, appelé Paul, était né à Virginie.
Malheureusement ces nouvelles couches, ces épreuves domestiques, ces dissensions de famille, ces déceptions d'une succession qui devait assurer
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sa sécurité, et qui n'avait guère produit, pour les héritiers, que des causes de discorde, de conflit et de procès, ces sollicitudes conjugales et maternelles avaient pesé d'un poids trop lourd sur la fragile constitution d'une femme sensée, mais sensible, d'une humeur un peu inquiète, à peine assez forte pour porter la paix et le bonheur, incapable de résister aux ébranlements de l'adversité. S'il y a des roseaux qui plient et se relèvent sous l'orage, il en est qui rompent ou ne se redressent plus. En l'an VIII, ^jme Bernardin de Saint-Pierre, victime innocente de déceptions qu'elle se reprochait comme si elle en eût été coupable, inconsolable delà perte de ce repos et de celte aisance qu'elle se flattait d'avoir apportés, comme présents nuptiaux, à son illustre mari, succomba à une maladie de consomption qui tarissait lentement en elle les sources de la vie.
L'auteur de Paul et Virginie, ce chef-d'œuvre de poésie et de sentiment, demeura seul au milieu d'un paysage désolé par une irréparable absence, qui pour lui mettait en deuil jusqu'au printemps, n'ayant guère que des débris de sa petite fortune à consacrer aux besoins de deux orphelins, en chair et en os, sortis non de son esprit^ mais de son sang et de son cœur, non plus héros d'une touchante fiction, mais innocentes victimes d'une triste réalité.
Le 2 1 fructidor an IV, Bernardin de Saint-Pierre écrivait à celle qu'il se plaisait à appeler sa Pénélope, à celle qui lui avait donné celte Virginie
et ce Paul, dont les noms lui rappelaient les héros de son chef-d'œuvre, les enfants glorieux de son génie auxquels il avait donné une vie immortelle, et qui les rappelaient à bien d'autres, — car il constatait avec un naïf et juste orgueil, dans ses promenades aux Tuileries et aux Champs-Elysées, que beaucoup d'enfants, à en juger par les appels de leurs bonnes, s'appelaient comme les siens, — Bernardin écrivait à sa femme malade:
« Ma chère amie, mets toute confiance en Dieu. Il est grand médecin de la vie, puisque c'est lui qui nous la donne. Il aura pitié des souffrances d'une aussi bonne mère que toi, si nécessaire à tes enfants, que tu élèves avec tant de soin. Il aura pitié de moi, ma tendre compagne, la couronne de roses de mes cheveux gris. Il te conservera pour de meilleurs jours... »
Cette lettre est la dernière du dossier. Peu de jours après, il était veuf et ses enfants étaien orphelins. Son deuil fut sincère. Il ne fut pas assez long, au dire de quelques rigoristes qui oublient trop que Bernardin de Saint-Pierre, à son âge, dans sa position, ne pouvait se passer longtemps d'une compagne, et surtout ne pouvait priver longtemps ses enfants des soins d'une mère.
Cette compagne de sa vieillesse, cette seconde mère de ses enfants, la Providence les lui rendit de la façon la plus douce à son esprit et à son cœur. C'est encore à ses ouvrages qu'il la dut. C'est encore à l'admiration qu'il dut les joies consolatrices de l'amour et du bonheur dômes-
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tique. Par deux fois, il devait triompher du plus hasardeux des défis portés à la fortune et à l'amour lui-même, qui, pas plus que la Fortune, n'aime les vieillards. A cinquante-cinq ans, Dieu avait béni son union avec une jeune fille de vingtdeux ans. Son union avec M"* Désirée de Pelleporc, plus jeune encore, ne fut pas moins heureuse et moins féconde que la première pour le glorieux patriarche sexagénaire.
C'est la correspondance entretenue pendant vingt ans par Bernardin de Saint-Pierre avec son ami M. Robin, commissaire des poudres à Essonne, qui nous initie aux intimités de sa vie, au cours de sa dernière période. Nous voyons Bernardin très occupé littérairement, de l'Institut, puis de l'Académie, de ses discours de réception et de ses querelles avec ses confrères les philosophes matérialistes et athées, de son drame de Zoraïde, de la composition de ses Harmonies de la Nature, ou\v?Lge de prédilection qu'il passera ses dernières années à corriger, à refondre, et qui ne sera publié qu'après sa morl. Nous l'y voyons aussi préoccupé moralement et matériellement par les procès issus de la litigieuse succession de son beau-père Didot, par les embarras de sa double résidence à Paris et à Essonne, consolé par l'amitié de Ducis, son voisin du Louvre, par les progrès de ses enfants, enfin et surtout par les secondes noces qui leur rendent une mère dans sa nouvelle épouse. Le 21 brumaire an IX, il écrit :
« Je suis, mon aimable ami, le plus heureux des époux.
J'ai trouvé clans ma jeune compagne toutes les qualités, que je pouvais désirer. Sa douceur constante sans faiblesse, sa sensibilité, son amour pour mes enfants, sa tendre affection pour moi, surpassent de beaucoup tous les avantages que la fortune aurait pu m'offrir ; encore n'en est-elle pas tout à fait dépourvue. Je ne parlerai point des qualités de son esprit; mais il n'en est pas d'aussi bien cultivé et de plus juste. Ce sont mes ouvrages qui m'ont gagné son cœur ; ce n'est point par amour-propre que je me cite en témoignage, mais pour vous faire sentir combien il est doux de trouver dans ma tendre compagne une âme qui me sent et m'entend. Quant à sa figure, vous y démêleriez, à travers sa modestie et sa timidité, une partie de toutes ses excellentes qualités (1).»
Le jour même de son mariage, le 19 brumaire an IX, Bernardin recevait de M. Blondel, manufacturier à Fontainebleau, une proposition avantageuse de location de sa maison d'Essonne moyennant un bail de 600 fr.; mais,deuxans après, le laborieux édifice de sa petite aisance était forte-
(1) Nous avons cherché à contrôler l'opinion de Bernardin sur ses deux femmes, opinion naturellement portée à l'indulgence, en recherchant l'impression éprouvée à leur vue par des observateurs pins désiiitéressés, moins enclins à l'optimisme. Nous avons trouvé le portrait de la première femme dans une lettre de M"» Audouyn de Pompéry, qui rendit visite à Bernardin en brumaire 1799 (t. II, p. 207) : « J'ai vu avec autant de surprise que de plaisir une jeune femme simple, modeste, sans parure, tenant sur les bras un petit garçon qu'elle nourrit et qui se nomme Paul, ayant à ses côtés une petite fille qui travaillait près d'elle, et qu'on nomme Virginie. Ce tableau intéressant est un de ceux qui m'ont fait le plus de plaisir à Paris. M. de Saint-Pierre m'a dit que sa femùie était la couronne de ses cheveux blancs », etc.
La seconde femme est moins bien traitée par une femme d'esprit, non sans malice, M.^^ de Beaumont, tout entière d'ailleurs sous l'influence, déjà peut-être quelque peu jalouse, de Chateaubriand, Dans une lettre à Joubert, de Paris 1803, elle raconte une visite
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ment ébranlé et menacé de chute par suite d'une catastrophe financière. Il écrivait, le 15 fructidor an XI :
«J'ai différé de vous répondre, à cause des embarras où me jette la banqueroute du banquier Razuret, qui vient de m'emporter à peu près toutes les économies de ma vie, trois mois et demi après que je les lui avais confiées pour un an, en les retirant de la Caisse d'escompte du commerce dont il était un des administrateurs.»
Et il ajoutait avec sa sérénité habituelle de résignation et de confiance chrétiennes :
« Dieu soit louéi il a soin de lapostéritédes moineaux qui n'ont point de rentes, il aura soin de la mienne. »
Dieu en eut soin en effet, car deux lettres du 17 floréal et du 1*" prairial an XIII nous montrent Bernardin de Saint-Pierre agréablement occupé de sa double installation dans son nouvel ermitage d'Eragnyprès de Pontoise, qu'il devait àToffre d'un des principaux créanciers de la succession
d'après-dînée chez M"»" de Kriidner. « Je la trouve avec les habitués de la maison, établie dans son jardin auprès d'uue table ; près d'elle était une femme au teint bruni par le soleil, aux lèvres épaisses, à l'air bien commun, bien matériel ; un peu plus loin, un vieillard qui n'avait rien de bien distingué, si ce n'est une chevelure flottante... Bientôt j'ai appris que le vieillard était Bernardin, la grosse femme sa femme, et le maillot son enfant... » {Les correspondants de Joiiheit Lettres inédites publiées par Paul de Kaynal, p. 141.)
C'est un grand poète qui vengera M""^ Bernardin de Saint-Pierre de cette blessure faite par une femme, et qui la vengera même un peu trop, car, naturellement porté à l'hyperbole, il dépasse peu être la mesure dans l'éloge, comme M'"* de Beaumont dans la moquerie. (Lamartine, Souvenirs et Portraits, t. III, p. G8.)
Didot en échange d'une cession de ses droits, et dans l'appartement de la rue Bellechasse, n° 224, que l'éviction — non sans compensation et sans indemnité — de tous les artistes, savants et écrivains logés au Louvre, l'avait obligé de louer.
Bientôt, comme le ciel de Bernardin de Saint- Pierre n'était jamais sans quelques nuages, il subit le regret de la perte d'un enfant dû à sa nouvelle épouse, et dont le rapide passage laissa son foyer en deuil. Il éprouva une déception d'un autre genre, mais qui ne pouvait que lui être sensible, dans le médiocre succès de la grande édition illustrée de Paul et Virginie, préparée par lui avec un soin, un luxe et des espérances que déconcerta l'événement ; car cette affaire, qui devait l'enrichir, lui fut plutôt onéreuse.
Il trouva quelque dédommagement àcette déception dans l'accueil fait par le public lettré à la Mort de Socrate, publiée par le Mercure^ et dans les applaudissements de ce même public, respectueux jusque dans ses réserves, qui saluèrent le discours prononcé en son nom par un confrère en séance publique de l'Académie le 24 novembre 1807, pour la réception de Laujon, de Raynouard et de Picard. M. Villemain, dans un rapport du 19 août 1852, s'était plu, dans une intention plus innocente et inoffensive peut-être qu'il ne l'a semblé à son contradicteur Sainte-Beuve, à rehausser de quelques traits d'imagination, d'opposition, dit le critique, le tableau de cette séance qui ne fit pas trop parler d'elle, et où le succès de Bernardin de Saint-Pierre ne fut pas sans quelques nuages.
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Son discours, venant après trois autres discours consécutifs, et à l'heure dangereuse du dîner, ne fut pas lu par son auteur, qui dut emprunter la voix mieux timbrée que la sienne, affaiblie par l'âge (il avait alors soixante-dix ans), de son confrère François de Neufchâteau. II était long et plein de hors-d'œuvre. Il contenait trop d'éloges pour un discours académique, celui des trois récipiendaires, celui de la philosophie, celui des harmonies de la nature, celui de l'empereur, dont l'aigle victorieuse était célébrée dans une péroraison sincèrement flatteuse et sans la moindre malice, ce qui put désappointer quelques auditeurs.
C'est ici tout naturellement le lieu de nous expliquer en biographe consciencieux sur les rapports de Bernardin de Sainl-Pierre avec Napoléon et sa famille, que M. Aimé Martin a quelque peu travestis dans un intérêt politique qu'explique la date de la publication de son édition des œuvres de Bernardin de Saint-Pierre, dédiée au roi Louis XVIÏI par sa veuve. Bernardin de Saint- Pierre, philosophe réformateur mais profondement chrétien, et dont lamoralel'est de source évangélique, brouillé de tout temps avec la queue matérialiste et athée des encyclopédistes, les Naigeon, les Cabanis, et d'autres, qui avait eu aussi maille à partir avec les derniers représentants et les derniers défenseurs de l'ancien régime littéraire, du goût voltairien, les Morellet, les Suard, les Parny, les Andrieux, par qui mainte avanie lui fut ménagée, s'associa au mouvement d'idées qui
honora l'année 1 789, mais répudia et désavoua les excès qui déshonorèrent l'année 1793.
Il n'était pas un novateur téméraire, allant jusqu'aux dernières conséquences de ses principes, fût-ce au prix du sang et du feu. Son idéal de touvernement ne dépassait pas le régime tempéré des monarchistes libéraux et constitutionnels. D'un caractère indépendant, peu sociable même, disaient ses ennemis, ami de la solitude et de la nature, de tout temps offusqué parlesjougs officiels et les servitudes de cour, il était loin cependant de l'austérité et de l'incorruptibilité des républicains stoïciens de l'école du poignard, de l'école du suicide et du tj^'annicide héroïques. Il n'avait rien du courtisan, mais rien aussi du tribun. Il ne flatta point la fortune naissante de César -, mais il ne lui refusa pas ses hommages qui lui semblaient dus, de génie à génie, et plus tard, il ne repoussa point les bienfaits d'Auguste, le propre de la puissance, selon lui comme selon Pascal, « étant de protéger » et de réparer envers la gloire pauvre l'injustice de la fortune.
Le général Bonaparte et surtout ses frères faisaient grand cas des ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre. Louis était son admirateur enthousiaste, ainsi qu'il résulte de ses lettres. Il résulte aussi de celles de Joseph qu'il tenait en haute estime les Etudes de la Nature, Paul et Virginie et leur auteur. C'est une pension de 6,000 fr., spontanément offerte par Joseph, qui fut le plus clair de la fortune modeste de Bernardin de Saint-Pierre sous l'Empire. Napoléon, qui soupçonnait d'ail-
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leurs Bernardin de trop d'idéologie, et préférait aux Ducis, aux Lemercier, que ses avances trouvèrent toujours effarouchés, les écrivains, les philosophes et les savants plus malléables, comme les Arnault, les Le Brun, les Rœderer, les Volney, les Lacépède, les Monge, les Laplace, borna ses faveurs envers Bernardin de Saint-Pierre à quelques rares et brusques compliments, à une pension modeste, à la croix de la Légion-d'Honneur et à l'admission de sa fille à Ecouen.
Il n'y a certes pas là de quoi faire de Bernardin, qui ne fut jamais, ne dut jamais être, et n'eut jamais à refuser d'être sénateur, un ennemi de l'Empire. Le nouveau régime put quelque temps séduire son adhésion par l'atlrait delà gloire militaire, de la prospérité et de l'ordre. Mais il n'y a pas là non plus de quoi en faire un courtisan ou un séide de l'Empire, et on ne peut pas dire de lui que, comme la France un moment, il ait jamais aliéné son indépendance, demeurée toutefois discrète et philosophique, et fait à la gloire le sacrifice de sa liberté.
C'est là la vérité vraie de l'attitude et des sentiments de Bernardin de Saint-Pierre sous l'Empire dont il loua la gloire, sous l'empereur dont il loua le génie, célébra les victoires, reconnut les bienfaits sans perdre le droit de voir les fautes, de prévoir les revers et, s'il eût vécu au delà de 1814, d'exprimer des vœux et des sentiments royalistes. Son principal sinon son unique lien avec l'Empire, et il n'avait rien de ces serments qui obligent à la fidélité envers un souverain
malheureux ou tout au moins à la décence dans l'ingratitude, était cette pension de 6,000 fr. due au proprio motu de Joseph, dont il lui fut, et lui fut sans doute demeuré, toujours reconnaissant.
Nous raisonnons d'ailleurs sur une hypothèse ; car Bernardin de Saint-Pierre, par une faveur suprême de la Providence, ne devait voir ni la chute de l'Empire, ni les malheurs de la patrie, ni la souillure du sol sacré par le pied éperonné d'un vainqueur insolent.
Ces raisons de douleur, ces occasions d'erreur et de faute pour tant d'autres lui furent épargnées. Il passa ses dernières années en pleine sérénité, en pleine jouissance de sa gloire, en pleine possession de lui-même, sans trop ressentir ces défaillances du caractère ou du talent que l'âge et les événements ont fait subir à certains grands hommes morts trop tard pour mériter une admiration sans réserves.
Les succès de sa fille Virginie à Ecouen, les progrès de son fils Paul à la pension Lemoine, la vente de la maison d'Essonne, ses visites à son ami Robin, à son ami Ducis, à son ami Girodet, leurs visites, ses excursions à Morfontaine chez son bienfaiteur le prince Joseph, ses relations avec l'abbé Delille, avec M™' de Kriidner, la rédaction d'une Notice sur sa vie (1) pour accompagner
(1) Cette Notice, qu'on chercherait vainement dans l'édition des œuvres par Aimé Martin, a été publiée dans l'édition Charpentier de Paul et Virginie. On y lit ces lignes qui, écrites, il est vrai, en 1809, ,i ne permettent pas de ranger Bernardin parmi les rares indépendants ■
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le portrait de lui exposé au Musée américain, peint, sous les auspices du président Jefïerson, par un peintre de Philadelphie, M. Piale : tels sont, de 1808 à 1814, les divers objets des sollicitudes de Bernardin de Saint-Pierre. Il ne s'y mêle d'ailleurs aucune inquiétude sur le présent, sinon sur l'avenir : car son biographe évalue son revenu, viager, il est vrai, pour la plus grande partie, à 14.000 francs.
Ces préoccupations sont diminuées par un double intérêt, un double plaisir, sa vie est animée par un double ressort : la composition des Harmonies de la Nature, les efforts faits pour rendre heureuse celle à qui il doit le bonheur, celle qui lui a fait traverser doucement, les yeux bandés par un amour conjugal aux tendresses filiales, le défilé du septuagénariat, qui a fait de sa vie le soir d'un beau jour. Cet inévitable déclin du talent, cet inévitable amollissement du caractère tombé des énergies chevaleresques aux bonhomies patriarcales, ne s'aperçoivent pas dans les lettres que Bernardin écrivait à sa femme. Chaque fois qu'il voyait ce visage inspirateur, qu'il entendait cette parole pacifi-
non apprivoisés et demeurés sauvages, comme Ducis et Lemercier qui boudèrent l'Empire à leurs dépens : « L'étoile de notre illustre empereur a dissipé pour moi tous ces orages. Il n rétabli une partie de ma fortune par plusieurs pensions et il y a joint la croix d'honneur. Son frère, Joseph, roi d'Espagne, y a mis le comble par une pension de 6000 francs. .Je dois ces bienfaits non sollicités au simple mouvement de bienfaisance naturel h ces grands princes. » O'est bien là le ton et la note vraie des sentiments de Bernardin. Il ne parlait pas autrement en s'adressant à sa femme. (V. Lettre du 25 septembre 1806. — Correspondance, t. III, p. 264.
catrice, qu'il réchauffait son cœur à ce cœur généreux, il retrouvait pour ce sujet favori, pour / ce tiième privilégié des tendresses
conjugales ou paternelles, des joies et des tristesses
INTÉEIETTE DE LA CASR.
(Gravure extraite de Paul et Virginie, édition Launette et C'®.)
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domestiques, toute la verve, toute la flamme, toute la grâce de la jeunesse.
La seconde M'"' Bernardin de Saint-Pierre était d'un caractère plus expansif, d'une imagination plus vive, d'une instruction plus étendue et plus variée, d'une éducation, d'un ton, de goûts plus aristocratiques que la bourgeoise, la sensée, la discrète première femme, toujours inquiète de l'avenir, pudiquement tendre et comme honteuse d'aimer et d'être aimée.
On peut mesurer la différence des deux épouses à la difïérence d'accent de leur correspondance avec Bernardin et de celui-ci avec elles. Il y a un ton de plus dans l'amour et le bonheur exprimés par lui quand il s'adresse à sa chère Désirée que lorsqu'il s'adressait à sa bonne Félicité. Qu'on en juge par cet extrait de la lettre du 10 floréal an XIII (après quatre ans de mariage) :
a Oh ! que ta dernière lettre est pleine de charme ! C'est un mélange enchanteur d'images printanières, de tendresse, de philosophie, de religion amoureuse. J'ai admiré la dernière pensée ; elle est neuve, elle est sublime. Oh ! ma seconde Providence ! J'en ai fait part à Ducis, que j'invite à nous venir voir. Si tu ne m'avais donné beaucoup d'amour, tu me donnerais de l'orgueil.
« Je crois que la nouvelle lune d'hier va changer le temps, cependant elle s'est annoncée par de rudes averses; mais cette abondance d'eau accélère la pousse des végétaux ; elle est nécessaire à leurs progrès et à leurs besoins : le mois de mai est un enfant qui veut toujours téter. Je t'embrasse, mes amours, mes délices, mon mois de mai. Ton ami, ton amant, ton époux. »
Un autre jour :
« Ris, tendre amie, de la faiblesse et des artifices de l'esprit humain, et remercie Dieu de t'avoir donné un cœur droit et un sens juste ; pénètre nos enfants de cette chaleur divine comme une poule réchauffe de la sienne ses poussins. »
Un autre jour encore :
« J'ai baisé les fleurs que lu nous a envoyées ; elles sont fraîches comme si tu venais de les cueillir, surtout les roses, ton emblème. Que deviennent nos anciens projets de solitude champêtre ? Comment, au milieu de tant d'écritures à répondre et de visites actives et passives, pourrais-je mettre au net quelques pages de mes anciennes et nouvelles Etudes ? Je suis ccmime le scarabée du blé, vivant heureux au sein de sa famille, à l'ombre des moissons; mais si un rayon du soleil levant vient faire briller l'émeraude et l'or de ses élytres, alors les enfants qui l'aperçoivent s'en emparent et l'enferment dans une petite cage, rétouffent de gâteaux et de fleurs, croyant le rendre plus heureux par leurs caresses qu'il ne l'était au sein de la nature. »
Enfin encore un charmant billet de novembre 1811:
« Accomplis ton vœu, ma tourterelle ; donne tes ordres pour l'établissement de ton colombier, et ramène ta mère qui deviendrait bientôt, seule, un pigeon sauvage. Quant à l'avenir, laisse-toi aller à nosdestins. J'espère que les miens te seront favorables comme les tiens me l'ont été. La Providence a soin du moineau comme de l'aigle. Pour moi, je me regarde comme un arbre qui a accru son feuillage de celui de la jeune vigne qu'il a
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supportée et qui en fait encore son principal ornement, lorsque les années l'ont rendu stérile. »
Ainsi s'écoulèrent doucement, pures et fraîches comme la source ombragée d'un berceau de feuillage, dont les rayons du couchant empourprent les rameaux, les dernières années de Bernardin de Saint-Pierre dans cet ermitage d'Eragny, plus élégant et plus confortable que ne le comportait le nom cher aux goûts idylliques et solitaires de son propriétaire. Dans les derniers temps, il n'en sortait plus guère que pour quelque visite officielle, un tour au Salon ou ses devoirs académiques, goûtant toujours avec un nouveau plaisir la preuve de sa gloire et de sa popularite dans les saints respectueux et les regards attendris dont on accueillait partout l'auteur de Paul et Virginie.
11 avait bien la figure de son ouvrage. Dans ce beau vieillard, de taille moyenne, d'un assez visible embonpoint, à l'air à la fois aimable et vénérable, avec son teint rosé, ses longs cheveux blancs retombant sur les épaules, sous un large chapeau, son œil bleu, tour à tour humide d'émotion et enflammé d'enthousiasme, sa lèvre fine au sourire tour à tour caressant ou moqueur, on croyait voir le vieux colon (dans lequel Bernardin a cherché à se peindre lui-même), et qui raconte avec tant d'éloquence, de dignité, de grâce et de tristesse, le drame de ces idylliques et tragiques amours où il a été acteur et témoin. Il y avait aussi dans le costume et l'allure, la bonhomie
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cordiale el le sourire parfois railleur de Bernardin en ces derniers temps, quelque chose d'un Francklin rêveur et chrétien, plus doux et plus fin que l'autre. Il avait bien pourtant quelque amertume dans sa douceur et quelque malice dans sa finesse, lorsque, par exemple, on l'interrogeait sur Chateaubriand, qui avait dit trop de bien de lui pour qu'il pût en dire du mal. 11 se dérobait au danger de la critique ou de l'éloge, en feignant de connaître à peine, d'ignorer presque cet héritier au géu'e fait de force comme le sien l'était de grâce, qui avait couvert du bruit de ses rudes vents et de ses flots amers le doux murmure de ses sources et de ses brises élyséennes : « Je l'ai peu lu, disait-il, mais je lui trouve l'imagination un peu trop forte )^ c'est-à-dire : « je trouve qu'il déclame ce que j'ai soupiré, qu'il a vu la nature d'un œil plus impérieux qu'épris, qu'il a l'idylle enivrante et grossière, où l'on boit du cidre et du vin au lieu du lait et du miel de la pastorale à la fois antique el chrétienne, patriarcale et évangélique, dont j'ai donné le chef-d'œuvre ». Chateaubriand, de son côté, interrogé sur Bernardin de Saint-Pierre, aurait pu répondre : « Je l'ai d'abord beaucoup lu et un peu imité, jusqu'au jour où j'ai compris que, pour bien peindre la nature, il faut la peindre moins comme on la voit que comme on la sent, en broyant dans la couleur plus de passion que d'observation. L'auteur d'Atala el de René ne peut s'empêcher de trouver que l'auteur de Paul et Virginie a le style un peu trop tendre. »
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N'a pas le style tendre qui veut, aurait pu répliquer à l'auteur de Re?ié l'auteur de Paul et Virginie. Ce style tendre, qui a eu toujours le privilège de charmer ou d'émouvoir, défaire sourire ou de faire pleurer les jeunes gens, les femmes et les vieillards, tandis que le style trop fort de Chateaubriand, avec son vin amer, convient davantage au scepticisme et au désabusement des hommes, Bernardin de Saint-Pierre le garda jusqu'au bout dans toute sa grâce et toute sa fleur, dans ses dernières pages et ses derniers entretiens.
Il avait voulu attendre à la campagne, au milieu des dernières fleurs de l'automne, dont le soleil couchant a de si beaux déclins, amortissant sur les frondaisons jaunies ses traits d'un or assombri, la mort qu'il voyait venir de loin, comme une ■ femme vêtue de blanc, au visage voilé, marchant à pas lents sur les feuilles sèches, une lampe éteinte à l'une de ses mains, et de l'autre faisant avec un doigt sur ses lèvres pilles le signe de l'éternel silence.
Tout en suivant d'un œil parfois attendri l'approche de la visiteuse de la suprême veille. Bernardin de Saint-Pierre se préparait aux adieux, sans crainte, non sans regrets, mais non aussi sans espérance. Ses Etudes de la Nature lui avaient montré que, loin d'obéir, égoïste, impassible, à un mécanisme meurtrier, elle trahissait à tout instant, à l'œil reconnaissant de l'observateur agenouillé, les influences, les intentions, les harmonies d'une Providence nourricière, salutaire,
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maternelle, douce et caressante aux humbles, rude et avare seulement aux superbes. Entouré de sa femme, de ses enfants, de ses chiens, de ses oiseaux familiers, de ses livres favoris, la Bible et l'Evangile, Homère et Plutarque, Jean- Jacques Rousseau et Fénelon,il traversa le dernier passage de la vie à la mort dans une courte agonie, réconfortée par les espérances d'une foi puisée dans l'amour. Ces adieux tranquilles et clairvoyants, ces adieux le doigt levé vers le ciel, caractérisent heureusement et dignement cette agonie, si différente de l'agonie hagarde de Jean- Jacques ou de l'agonie muette de Chateaubriand foudroyé.
L'apoplexie avait laissé à Bernardin de Saint- Pierre, en dépit de ses soixante-dix-sept ans, la jouissance de son intelligence et le libre usage de sa parole. Elle n'avait été qu'un avertissement. Il le comprit, et, dès le commencement de novembre 1813, sentant qu'il recevrait bientôt son ordre de départ, il se hâta de quitter Paris, où ses affaires l'avaient amené, pour jouir à la campagne des derniers beaux jours de l'automne. Quelques promenades dans la forêt de Saint-Germain ou sur les bords de l'Oise furent ses derniers plaisirs. Tranquille sur lui-même, il comparait la vieillesse « à un fruit mûr qui repose sur l'herbe, et qui renferme la semence qui doit le faire revivre (1) ».
C'est dans son ermitage d'Eragny, dans cette
(1) Aimé Martin, Mémoire», p. 408,
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chambre retirée, éloignée du bruit, sous les fenêtres de laquelle croissaient des arbres étrangers dont il mêlait les ombrages avec les arbres de nos climats, où l'on voyait le vernis du Japon environné des pampres de la vigne et le pommier de Normandie tout couvert des grandes fleurs rouges du «< bignonia », que Bernardin de Saint- Pierre expira vers midi, le 21 janvier 1814, entre sa femme et ses enfants rangés de chaque côté de son chevet et cherchant à retenir, par leurs caresses, par leurs larmes, suivant un mot touchant du mourant lui-même, son ame prête à s'échapper.
Il les consola par quelques paroles où on retrouve tout entiers son cœur et son génie : « Ce n'est qu'une séparation de quelques jours; ne me la rendez pas si douloureuse ! je sens que je quitte la terre et non la vie ! » VA pour confirmer son espérance dans le rendez-vous céleste qu'il donnait aux siens par une raison décisive, il ne trouva que celle ci, bien digne d'avoir été la dernière parole de l'auteur des Etudes de la Nature, des Harmonies de la Nature et de Paul et Virginie : «Que ferait une âme isolée dans le ciel même(l)? »
(l) Miiinoircs, par Aimé Martin, p. 41 L Nous empruntons ce trait à son tableau comme toujours un peu arrangé, un peu romancé, mais tracé d'après des récits de témoins oculaires et auriculaires, et où l'émotion sincère rend éloquente et touchante la médiocrité du biographe.