CHAPITRE V
Pour bien connaître un écrivain, il faut lire son premier ouvrage et le dernier. Le premier livre le secret de la fleur printanière, le mystère des origines, des influences, des germes et de la genèse du talent ; le dernier, fruit tombé de la branche, trop tôt ou trop tard, nous initie au travail de sa maturité et trop souvent de sa corruption. Il y a une grâce attirante dans tout ce qui commence; il y a une leçon salutaire dans tout ce qui finit.
Ce qui fait l'attrait pour nous du premier livre de Bernardin de Saint- Pierre, du premier fruit de cette solitude attristée, quelque peu pessimiste et misanthropique, durant laquelle il rédigeait, de 1770 à 1773, les notes prises au cours de ses années de voyage et d'apprentissage à travers
l'Europe et l'Amérique, l'ancien monde et le nouveau, de la Hollande à la Russie, de la Pologne à la Prusse, de la France à l'Ile-de-France, c'est ce premier efiort du talent qui s'essaie à découvrir sa voie, qui cherche et trouve parfois les accents nouveaux, les idées nouvelles, le style nouveau, dont il sent palpiter en lui l'inspiration encore confuse.
Nous nous expliquons très bien, à le lire aujourd'hui, le peu de succès de cet ouvrage auprès des contemporains, dont l'attention lassée par une composition d'une ordonnance monotone, par la surabondance des détails techniques et spéciaux, ne trouvait que par places trop rares et par de trop faibles lueurs de génie, un écrivain original dans un voyageur banal.
A peine si de-ci, de-là quelque révélation trop franche sur les abus de l'administration coloniale, quelque réflexion d'une savoureuse amertume, quelque esquisse de paysage tracée d'un crayon instinctivement magistral, quelque trait de mœurs ou de caractère révélant un observateur pénétrant et un censeur à vues prophétiques, venaient réveiller l'attention, engourdie par des extraits fastidieux de journal de bord ou de notes de naturaliste, et éveiller la sympathie en faveur de l'homme assez courageux pour braver les dangers de la sincérité et de la vérité.
La sincérité et la vérité ne plaisent qu'à quelques-uns et offusquent le plus grand nombre des lecteurs. Les esprits curieux et frivoles, qui ouvraient cette relation de voyage avec l'espoir
qui, plus ou moins justifié, fait le succès des ouvrages de ce genre, d'y trouver des aventures, des anecdotes, des détails amusants ou des récits dramatiques, était singulièrement désappointé en présence de ces pages d'une sécheresse de procès-verbal, à peine animée de temps en temps par une émotion fugitive aussitôt refoulée, où la nudité des esquisses, d'un dessin pur et dur, était trop rarement rehaussée et parée de quelques touches brillantes.
Ce voyage, contre l'ordinaire des ouvrages de ce genre qui donnent plus ou moins envie de refaire l'excursion du narrateur et de suivre ses traces, était précisément d'un désenchanté, d'un désabusé, fatigué d'excursions décevantes et stériles, qui n'avait éprouvé à l'Ile-de-France que la nostalgie de la France, qui n'avait trouvé à l'étranger que des raisons de plus d'aimer et de regretter la patrie.
Ajoutez à cette déconvenue du lecteur, l'effet, piquant pour quelques-uns, amer pour beaucoup d'autres, de ces révélations sans merci sur les divisions des colons, la futilité ou la dureté de leurs mœurs, les misères et les férocités du régime de l'esclavage. Vous comprendrez alors les pudiques réserves du censeur qui, après avoir exigé mainte suppression, n'accorda qu'une permission tacite d'imprimer, les encouragements, d'une bienveillance inditïérente, de la coterie philosophique qui préférait les déclamations de l'abbé Raynal, le peu d'empressement de la critique, qui a souvent plus peur qu'envie de l'homme
nouveau, et du public qui n'a guère que les opinion qu'on lui souffle.
Payé en mauvais compliments par son libraire qui lui refusa les honoraires modestes de 1,000 francs convenus, Bernardin de Saint-Pierre ne recueillit guère de son ouvrage que quelques mécontentements, quelques rancunes, quelques jalousies, et il fût tombé dans le découragement sans les suffrages de certains bons juges qui lui confirmèrent la vocation dont il doutait, et lui dirent : c< Courage ! et continuez votre route ; le chemin de la gloire est escarpé. »
La mission du critique est de rechercher à leur source les origines du talent et du caractère, de définir les rapports d'une œuvre avec son temps, et quand elle a mérité de durer, les caractères de vérité humaine et les mérites de style qui font qu'elle échappe à l'actualité et qu'elle est de tous les temps. A nous placer tour à tour à ce double point de vue de la valeur littéraire et de la valeur morale du Voyage à V Ilede-France, que constatons-nous, dans ce premier essai, à l'honneur de l'homme et de l'écrivain ?
A l'honneur de l'homme, nous constatons qu'il écrit en honnête homme, qu'il agit en honnête homme, car de tels écrits sont des actes, en dénonçant au monde civilisé les abus et les horreurs du régime colonial, en ne demandant le succès de son œuvre qu'à la vérité et à la justice qui le donnent si rarement, en méprisant les rancunes et les représailles des intérêts particuliers, qu'il offensait, sans pouvoir compter sur les
bénédictions de ces malheureux nègres fustigés et torturés, qui devaient ignorer le nom de leur défenseur. Indignations et pitiés stériles d'ailleurs, qui ne devaient trouver d'écho que dans la conscience de quelques philosophes impuissants, et ne recueillir d'autre hommage que les larmes de quelques femmes sensibles !
L'indignation et la pitié du solitaire de la rue Saint-Etienne ne pouvaient provoquer le mouvement réparateur et vengeur d'opinion qui provoqua le procès de Warren Hastings et de lord Clive, et qui plus récemment a fait sortir des révélations émouvantes de la Case de Inonde Tom, une révolution et une guerre émancipatrices. Elles n'ont d'ailleurs qu'à demi atteint leur but, car, arrivé à l'égalité civile en Amérique, le nègre n'a pu y triompher encore, en dépit de la loi, moins forte que les mœurs, des préjugés par lesquels il est condamné à l'infériorité,
Mais si l'indignation et la pitié de Bernardin de Saint-Pierre furent stériles pour la cause qu'il défendait, il en recueillit ce premier bénéfice, cette première récompense qu'elles profitèrent à son talent. Elles le rendirent éloquent. Il est impossible de lire sans émotion les récits où il s'abandonne lui-même à son émotion en nous faisant connaître la condition déplorable des esclaves domestiques, éveillés dès l'aube d'un triple coup de fouet, fustigés pour la moindre faute, et des nègres marrons chassés comme des bêtes fauves par leurs maîtresetmême leurs maîtresses, traqués de roche en roche, de forêt en forêt,
proie humaine décimée par la dent de chiens féroces, la balle des carabines ou la corde des gibets.
A nous placer non plus au point de vue moral de l'étude du caractère, mais au point de vue littéraire de l'étude du talent, ce n'est pas sans une satisfaction de dilettante que nous découvrons et savourons dans le Voyatje à f Ile-de-France, à l'état embryonnaire, rudimenlaire, dans leur première saveur, leur premier parfum, les qualités elles beautés qui s'épanouiront dans les Etudes delà ISaliire. Nous trouvons là à l'état de dessin, de croquis, d'esquisse, la plupart des scènes et des récits qui feront le charme des Etudes^ des Harmonies^ de Paul et Virginie. L'auteur a vidé là ces portefeuilles, ces albums dont il reprendra, agrandira les sujets, faisant des simples aquarelles des tableaux achevés.
Dès les premières pages de cette relation en forme de lettres censées adressées à son ami Duval, dont il immortalise ainsi le nom, par reconnaissance des services qu'il en a reçus, nous trouvons dans Bernardin cet admirateur religieux de la nature, où il voit l'image même de la Providence, qui la regardera non en savant, mais en poète, qui la peindra sans cesse, partout, faisant d'un paysage le fond de toutes ses œuvres, et le fond de sa vie même, en vertu de cet axiome posé dès le début avec une netteté caractéristique : (( Un paysage est le fond du tableau de la vie humaine. »
Ce paysage qu'il a vu avec des yeux nouveaux,
affranchis des œillères traditionnelles d'un goût factice et d'un pittoresque artificiel, il le peindra avec des couleurs nouvelles, avec une palette, c'est-à-dire un vocabulaire d'une richesse, d'une variété inconnues jusqu'à lui, avec l'intensité de vie de la réalité vue, vue souvent, vue intimement, sous tous les jours, à toutes les heures, vue comme on voit quand on aime^, quand on souffre, quand le spectateur se met en communion d'time, de tristesses, de joie, avec le spectacle. Ce n'est pas un observateur indiflérent et superficiel que celui qui célèbre en termes si touchants les tristesses du départ et les joies du retour dans cette patrie dont il poursuit l'image à travers celle de tous les pays qu'il traverse, recherchant dans la ditlérence des traits, non ce qui doit le consoler de l'exil, mais ce qui doit le lui rendre cruel, celui qui est amoureux delà France au point de ne voir surtout, dans l'Ile-de-France, que ce qui la distingue de la France, comme l'amoureux ne voit dans l'étrangère que ce qui fait que la chère absente est plus belle.
« Adieu, amis plus chers que les trésors de l'Inde !... Adieu, forêts du Nord que je ne reverrai plus ! Tendre amitié ! sentiment plus cher qui la surpassiez ! temps d'ivresse et de bonheur qui s'est écoulé comme un songe! adieu... adieu... On ne vit qu'un jour pour mourir toute la vie. K
Celte absence qui nous sépare de nos amis est triste quand on n'a à se plaindre que d'elle. Combien cette tristesse redouble quand on coin-
pare à ce qu'on a non seulement ce qu'on a perdu comme amis, mais encore ce qu'on a perdu comme nature. Car les amis ne nous entourent et ne nous manquent qu'à certains moments ; mais la nature nous environne sans cesse et de toutes parts, et la comparaison des traits de la nature natale avec ceux de la nature étrangère est une source de constante amertume. L'exil n'est pas seulement un deuil pour le cœur, mais aussi un deuil pour les yeux.
Ecoutez le désenchantement de l'exilé et sa plainte mélancolique:
« Il n'y a pas une fleur dans les prairies, qui d'ailleurs sont parsemées de pierres et remplies d'une herbe aussi dure que le chanvre. Nulle plante à fleur dont l'odeur soit agréable. De tous les arbrisseaux, aucun qui vaille notre épine blanche, l^es lianes n'ont point l'agrément du chèvrefeuille ni du lierre. Point de violette le long des bois. Quant aux arbres, ce sont de grands troncs blanchâtres et nus avec un petit bouquet de feuilles d'un vert triste. ...»
«... Plusieurs se sont donné des soins inutiles pour y faire venir le thym, la lavande, la marguerite des prés, les violettes si simples et si belles et le coquelicot dont l'écarlate brille avec l'azur des bluets sur l'or de vos moissons. Heureux Français ! un coin de vos campagnes est plus magnifique que le plus beau de nos jardins. •
On comprend le cri d'impatience, le soupir nostalgique de Bernardin s'écriant:
0 Oh ! quand pourrai-je respirer le parfum des chèvrefeuilles, me reposer sur ces beaux tapis de lait, de safran et de pourpre que paissent nos heureux troupeaux, et
entendre les chansons du laboureur qui salue l'aurore avec un cœur content et des mains libres ? »
Celui qui peignait si bien les tristesses du départ, les langueurs de l'exil, ne devait pas peindre moins heureusement les allégresses et les enthousiasmes du retour (1). Bernardin de Saint-Pierre est tout entier, avec tout son cœur, tout son talent, toute son émotion communicative, toute sa grâce attendrie et attendrissante, dans un passage du dernier chapitre du Voyage. C'est celui où l'on trouve ses meilleures pages, sa théorie, sa pratique, ses préceptes et ses exemples de l'art pittoresque nouveau qu'il va créer, celui qu'on peut considérer comme contenant la philosophie, la moralité de ce livre, destiné moins à faire aimer l'Ile-de-France qu'à la faire connaître, avec ces beautés étranges, ces magnificences monstrueuses de la flore et de la faune tropicale qu'on pourrait admirer si on n'était Français, et où l'on pourrait même se plaire si, là comme ailleurs, les hommes ne gâtaient les lieux, et la société la nature.
« Je préférerais de toutes les campagnes, celle de mon
(1) Quel tableau que celui des scènes qui suivent le cri : Terre ! Il y a là, en quelques lignes, un Bernardin de Saint-Pierre tout à fait maître de sa manière et ayant déjà le secret de gagner les cœurs :
(I On se hâta de préparer un dernier repas ; mais on se levait, on se rasseyait, on ne mangeait point ; nous ne pouvions nous lasser d'admirer la terre de France. Je voulais débarquer avec mon équipage ; on appelait en vain les matelots ; ils ne répondaient plus. Ils avaient mis leurs plus beaux habits, ils étaient saisis d'une joie muette ; ils ne disaient mot : quelques-uns parlaient tout seuls. J'entrai dans la chambre du capitaine pour lui dire adieu. Il me serra la main, et me dit les larmes aux yeux : J'écris à ma mère. »
pays, non pas parce qu'elle est belle, mais parce que j^y ai été élevé. Il est dans le lieu natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant qu'aucune fortune ne saurait donner et qu'aucun pays ne peut rendre. Où sont ces jeux du premier âge, ces jours si pleins, sans prévoyance et sans amertume ? La prise d'un oiseau me comblait de joie. Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de bec, à sentir dans mes mains palpiter son cœur et frissonner ses plumes ! Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut aimable, et la prairie où il courut et le verger qu'il ravagea ! Plus heureux qui ne vous a jamais quitté, toit paternel, asile saint ! Que de voyageurs reviennent sans trouver de retraite ! De bonne heure les uns sont morts, les autres
éloignés, une famille est dispersée ; des protecteurs
Mais la vie n'est qu'un petit voyage, et l'âge de l'homme un jour rapide. »
L'homme qui parlait el écrivait ainsi, l'homme qui peignait les tableaux que nous allons signaler au lecteur était déjà en possession^ sans oser les déployer encore, de toutes les ressources de son talent, il avait un système fondé sur ce qui vaut mieux que le raisonnement, sur l'expérience. Il ne rencontrait pas des beautés de hasard, des bonheurs d'instincts celui qui, essayant de mettre dans son livre de voyage ce qu'il n'avait pas trouvé dans les autres, exposait en ces termes toute une nouvelle philosophie de la nature et tout d'abord toute une nouvelle théorie sur la manière de la voir, de la comprendre et de la peindre.
« Je préfère un cep de vigne à une colonne, et j'aimerais mieux avoir enrichi ma patrie d'une seule plante alimentaire que du bouclier d'argent de Scipion.... L'art
de rendre la nature est si nouveau que les termes mêmes n'en sont pas inventés .. Il n'est donc pas étonnant que les voyageurs rendent si mal les objets naturels. S'ils vous dépeignent un pays, vous y voyez des villes, des fleuves et des montagnes ; mais leurs descriptions sont arides comme des cartes de géographie. L'Indoustan ressemble à TEurope ; la physionomie n'y est pas. Parlentils d'une plante ? Ils en détaillent bien les fleurs, les feuilles, l'écorce, les racines; mais son port, son ensemble, sa rudesse ou sa grâce, c'est ce qu'aucun ne rend. Cependant la ressemblance d'un objet dépend de l'harmonie de toutes ses parties, et vous auriez la mesure de tous les muscles d'un homme, que vous n'auriez pas son portrait. »
Le portrait des choses de la, nature, le portrait à la fois fidèle et ressemblant qui fait dire même à ceux qui n'ont pas vu le modèle, comme s'ils le reconnaissaient : C'est bien cela : tel est désormais le but, tels sont déjàl'artet le talent de Bernardin. Cet artet ce talent, il en donne à la fois le précepte et l'exemple dans les trop rares tableaux où il ouvre son aile et déploie son envergure. On a cité les croquis et les scènes qu'on retrouvera dans les Etudes, dans les Harmonies et dans Paid et Virginie à l'état artistique ou dramatique achevé. Chacun a ajouté à cette liste où nous ajoutons nous-même, après Aimé Martin, Sainte-Beuve et bien d'autres. Nous ne ferons d'ailleurs qu'indiquer au lecteur qui voudra lire le Voyagea V Ilede-France (il en vaut encore la peine) les bons endroits, les hns morceaux où les connaisseurs se délectent; le coucher du soleil (p. 47), la tempête au passage du Mozambique (p. 54-58),
l'arrivée du vaisseau en détresse avec son mât foudroyé et son équipage décimé par le scorbut (p. 66), la scène de l'esclave dont Bernardin sollicite la grâce, et le récit touchant suivi de l'apostrophe éloquente aux femmes du monde: «Ces belles couleurs de rose et de feu dont s'habillent nos dames, le coton dont elles oualent leurs jupes; le sucre, le café, le chocolat de leur déjeuner; le rouge dont elles relèvent leur blancheur: la main des malheureux noirs a préparé fout cela pour elles. Femmes sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes ! »
Il faut signaler encore la page consacrée à une de ces retraites d'une mélancolie profonde qui se cachent le long des ruisseaux, au fond des bois (p. 94), la description d'un jardin rêvé par Bernardin, à la chinoise, type nouveau, plus à son goût que le système des jardins français ou des jardins anglais (p. 172), les détails donnés sur ce colon au mérite méconnu, philosophe patriarcal de la solitude tropicale, M. de Séligny, où on pourrait bien voir le prototype du colon qui raconte l'histoire de Paul et de Virginie avec une éloquence d'une si douce amertume (p. 192), la description de la case et l'histoire du ménage Le Normand, où il est plus d'un trait que nous retrouverons dans le tableau de l'intérieur de la case de M'"' de La Tour (p. 198), les esquisses du paysage du bras de mer de la savanne (p. 203).
Nous donnerons bientôt, par d'abondantes citations, l'idée de cette manière nouvelle de Ber-
nardin, non dans son état rudimentaire, mais dans sa perfection. Les peintres à la mode du jour, les Saint-Lambert, les Delille, les Roucher n'auraient pu déjà se reconnaître dans les nouveautés hardies de ce premier essai. Mais leur étonnement dut être grand quand ils lurent les pages des Etudes de la Nature où leurs procédés et leurs couleurs étaient remplacés par des procédés et des couleurs bien dillérents de ceux qui avaient fait leur succès. Pareille stupéfaction dut être celle de Mercier quand il apprit (l'apprit-il jamais ?) qu'il s'était donné la peine, dans sa traduction de l'ouvrage sur la so/Z^^/f/é' de Zimmermann (1), de traduire de l'allemand un passage cité par lui du Voyage à r Ile-de-France qui ne portait pas de nom d'auteur, celui-ci se dissimulant sous la qualité : « Un officier du roi »,et qui avait paru si charmant à Zimmermann qu'il l'avait reproduit. C'est la page que nous avons citée sur le pays natal, et le bonheur de retourner aux lieux théâtre des jeux de son enfance.
L'auteur du Voyage à l'Ile-de-France posait les premiersjalons non d'une réforme, mais d'une révolution: révolution non seulement dans l'art de voir et de peindre la nature, mais aussi dans l'art de la comprendre et de la sentir. 11 n'y avait pas là seulement en germe toute une littérature, mais toute une philosophie nouvelle. A une époque où on cherchait à nier Dieu en invoquant contre lui cet admirable mécanisme de la nature, im-
(1) Paris, 1788, p. 266.
passible et immuable, Bernardin de Saint-Pierre allait demander à la nature elle-même la preuve de l'existence de Dieu. Là où on proclamait l'absence de la divinité inutile, il allait proclamer la présence de la divinité nécessaire, et faire un autel à la Providence créatrice des merveilles mêmesde la création. Elle n'était pas d'un homme, d'un novateur, ni d'un écrivain ordinaires, la déclaration suivante qui, avec quelques autres, notamment celle sur la façon trop philosophique dont les philosophes envisageaient l'esclavage, préférant rire de ce qui aurait dû les faire pleurer (p. 148), dut faire faire quelque peu la grimace aux encyclopédistes oracles du salon de M"'' de Lespinasse, d'Alembert et Condorcet.
« Aforce de nousnaturaliseravecles arts, la nature nous devient étrangère ; nous sommes même si artificiels que nous appelons les objets naturels des curiosités et que nous cherchons les preuves de la Divinité dans les livres. On ne trouve dans ces livres (la révélation à part) que des réflexions vagues ei des indications générales de Tordre uuiversel •, cependant, pour montrer l'intelligence d'un artiste, il ne suffit pas d'indiquer son ouvrage, il faut le décomposer. La nature ofï're des rapports si ingénieux, des intentions si bienveillantes, des scènes muettes si expressives et si peu aperçues que qui pourrait en présenter un faible tableau à l'homme le plus inattentif le ferait s'écrier: « Il y a quelqu'un ici ! » (1).
(1) Bernardin de Saint- Pierre n'a pas seulement écrit le Voyage à V lie-de-France, mais encore le Voijage en SUésie, les Observations sur la Prusse, sur la Hallande, sur la Hussie, sur la Pologne, qui ne sont pas, à proprement parler, des récits de voyage, mais des Mémoires sur les mœuis, les caractères, le génie particulier de chaque peuple, et ses institutions. Nous n'avons rien de particulier à dire
]I y a quelqu'im ici! Ce moi si hardi, si éloquent dans sa simplicité pittoresque, nous sert à point de transition pour passer à l'examen des Etudes de la Nature, qui ne sont autre chose que la démonstration, par le spectacle de la nature, de l'existence de Dieu. Bernardin de Saint-Pierre aurait pu prendre ce mot pour épigraphe, aussi bien et mieux que le philanthropique et sentimental : Miseris succurrere disco.
de ces opuscules où l'on trouve, avec ses qualités et ses défauts, un talent que, dans un ouvrage de vulgarisation, il ne nous est permis de considérer que sous ses grands aspects, dans ses lignes essentielles, et non dans le détail minutieux des œuvres.