‹ Berne au XVIIIe siècleChapitre 3 sur 9 · Y. ÉGLISE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

Y. ÉGLISE FRANÇAISE

V Eglise française , autrefois des Dominicains ou des frères prêcheurs dont elle porte encore le nom , n'a de remarquable que son histoire. Elle fut bâtie en 1265, lorsque ces religieux s'établirent à Berne. On y voit encore dans le mur, du côté du nord, une ouverture qui répondait à 1 image de la Vierge. Les Dominicains soutenaient la conception maculée de la mère de Notre Seigneur contre les cordeliers qui enseignaient le contraire. Cette dispute théologique engagea les premiers à établir dans leur Eglise une fabrique de miracles. Ils se servirent pour cela de la simplicité d'un garçon tailleur de Zurzach en Suisse , nommé Jezer, nouvellement reçu dans leur ordre. Ils commencèrent par l'effrayer la nuit dans sa cellule. Tantôt l'un des moines lui apparaissait sous la figure d'un spectre épouvantable, suivi de quatre chiens, et se donnait pour une âme en purgatoire; tantôt c'était la sainte Vierge , tantôt sainte Barbe qui lui révélait que la mère de Jésus avait été conçue en péché. Ils s'avisèrent aussi de faire teindre des hosties couleur de sang, et de faire suer des gouttes de sang à la statue de la Vierge. Jezer fut longtemps dupe de ces impostures ; il se laissa enfoncer des clous dans la main par la prétendue Vierge ; enfin , accablé de fatigues et de plaies , il crut reconnaître la voix du sous-prieur. L'alFaire fit du bruit, et à la suite d'un très long procès, quatre moines, les principaux auteurs de la fourberie, furent brûlés vifs; après ce jugement, rendu par des juges ecclésiastiques que la cour de Rome ordonna à la réquisition du magistrat, les évêques de Lausanne et de Sion , avec un commissaire du pape , Achille de Grassis , évéque de Castello , depuis cardinal , se rendirent à Berne à cet effet. Les annales de Stelller rapportent ces mots naïfs du commissaire qui font en même temps connaître la latinité des prélats de ce temps : Hi fratres , toti quanti , sunt poltroni et ecclesiœ sanctœ devoratores. On prétend qu'il dit cela à l'évêque de Lausanne. Jezer, qui avait varié dans ses dépositions , tantôt dupe , tantôt fripon , fut coudamné à périr du dernier supplice, mais il s'échappa de sa prison. Malgré celte scandaleuse histoire, l'Ordre eut assez de crédit pour empêcher la suppression du couvent. La procédure coûta 8,000 florins d'or, somme prodigieuse pour ce temps. Cette affaire

dura de 1507 à 1509 et commença à disposer les Bernois à quitter la religion de Rome.

Celte église sert aujourd'hui au culte public en langue française: ce culte y lut établi en 1623, à la réquisition de M. le comte de la Suze, de la maison de Champagne, qui dans ce temps était commandant en chef de tout le militaire du canton de Berne ; il était prolestant et s'intéressait aux réfugiés français. Le chœur de cette église étant devenu inutile, on y a construit des greniers, et l'étage supérieur a été converti en salle de concert ; depuis quelques années , des jeunes gens y ont établi un petit théâtre de société et y ont joué des comédies et des opéras-comiques. Voilà le sort des choses de ce monde ! Mais la comédie française vaut mieux que les apparitions des moines. Ce qui achève de rendre tout ceci bizarre , c'est qu'à Berne on ait défendu les spectacles profanes dans un hôtel bâti exprès pour cela , et qu'on les tolère dans les murs d'une église.

Ce fut dans le couvent des frères prêcheurs qu'on logea en 1414 l'empereur Sigismond . qui s'arrêta plusieurs jours à Berne ^n revenant d'Italie. Les détails des honneurs qu'on lui rendit sont très singuliers et caractérisent l'esprit de ce temps. On peut les lire dans Juslinger et dans Steitler.

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