VII. CIMETIÈRES. - COLLÈGES
Entre l arsenal et l'église des dominicains , est un grand cimetière où l'on enterre actuellement la plupart des personnes de rang. Il y a un second cimetière placé entre les trois bâtiments qui forment les collèges et la bibliothèque. C'est certainement un reste de barbarie de loger ainsi les morts au milieu des vivants ; les processions publiques, usitées aux enterrements, sont plus barbares encore : il est bien dur de suivre , sous les yeux d'une ville entière , le cercueil qui renferme ce qu'on a le plus chéri.
Les deux collèges ont été construits à la place du couvent et de l'église des cordeliers. Dans l'un, les écoliers apprennent pendant
sepl années les éléments des langues el des sciences, après quoi ils sont reçus étudiants Ordinairement ces sepl années ne suffisent pas même à apprendre le latin : on n'y fait pas assez usage de la méthode des Anglais qui ont soin d'orner la mémoire des jeunes gens de poésies d'Horace , de Virgile el d'Homère. J'ai connu un des plus grands seigneurs de l'Angleterre, âgé de 50 ans, qui, à la vue d un tableau représentant l'enlèvement d'Europe, se mit à réciter une épigramrae de 1 Anthologie grecque . dont il se souvenait depuis le collège.
Après ces sepl années vient le cours académique : le plan d'études qu'on y suit ne semble propre qu'à former des ecclésiastiques : aussi ne voit-on guères d'autres étudiants fréquenter ces leçons. On passe deux années en Eloquence, deux aunées en Philosophie, el six années en Théologie. Pendant les deux premières années, qu'on a mal à-propos désignées par le mot d'Eloquence, on explique aux étudiants quelques passages de Tite-Live ou d'un autre auteur latin ; le professeur établi pour cette classe y ajoute quelques leçons d'Histoire qui ne méritent pas qu'on en parle. Les éléments de la logique , enseignés avec toute la pesanteur de la méthode allemande et suivis de quelques définitions métaphysiques , constituent le cours auquel on a donné le beau nom de Philosophie. La Physique et l'Histoire naturelle sont presque entièrement abandonnées : un professeur en Mathématiques , chargé de la Physique expérimentale , n'a d autres auditeurs que quelques étudiants destinés à l'état ecclésiastique, et que l'on oblige, sous peine d'amende , à fréquenter ses leçons. L'étude de la Jurisprudence esl fort négligée.
Le grand collège, auquel on a joint une bibliothèque publique, sert en même temps de logement à un des professeurs , ainsi qu'à vingt pensionnaires qui sont obligés de faire les fonctions des prédicateurs de la ville , lorsque ceux-ci sont malades; ils sont nourris aux frais de l'Etat. Le petit collège renferme un certain nombre de pensionnaires d'un ordre inférieur , qui se vouent au clergé. Ces institutions doivent leur origine à des fondations pieuses.
Le grand collège porte eucore le nom de cloître , et conserve une partie de sa première forme. On en a agrandi successivement les logements. La bibliothèque publique a été bâtie sur une des ailes, et l'on vient d'y ajouter une belle galerie qui a le défaut de ne re-
cevoir de jour que du coté du cimetière : aspect triste, autant que le coup-d'œil de l'ancienne bibliothèque est beau. On découvre au midi la chaîne des glaciers , la rivière et les plaines situées vis-àvis de la ville. Ce fut dans ces plaines que l'empereur Rodolphe campa jadis avec une armée et assiégea Berne; il fut repoussé avec perte. Les historiens suisses prétendent que ce prince fit cette expédition en faveur des Juifs, que les Bernois venaient de chasser de leur ville. Ce n'était saus doute qu'un prétexte de la part de ce prince ambitieux qui, du chef de sa mère, sœur du dernier comte de Ky bourg, possédait déjà une grande partie de la Suisse, et avait peut-être formé le projet d'étendre encore davantage sa domination dans ces contrées.
La bibliothèque fut primitivement composée des débris de celles des couvents de Berne et de Thorberg. Elle n'était que peu de chose jusqu'à l'année 1628 , où Jacques Graviset, seigneur de Liebeck, citoyen de Berne, donna gratuitement, et sous la seule condition que son présent serait toujours à l'usage du public, les livres et les manuscrits de Jacques Bongars , son ami , qui les lui avait laissés par testament en 1613. Bongars est célèbre par ses écrits et par les ambassades que Henri IV lui confia. Graviset était luimême homme d'esprit et savant. On a de lui un petit ouvrage satyrique en forme de voyage, écrit en allemand et peu connu des étrangers : ce livre qui porte le litre de Heutelia, anagramme de Helvetia, contient des critiques assez sévères des défauts du gouvernement de Berne, qui ont été réformés depuis. Il parut en 1658. La tolérance avec laquelle on laissa passer cet ouvrage sans aucune censure, fait honneur à ce siècle-là. Peut-être ce livre contribua-t-il à la réforme de plusieurs abus. La bibliothèque de Berne a été considérablement augmentée depuis ce temps par des présents et par l'argent que le gouvernement lui a alloué. On l'a agrandie, il y a quelques années, par une galerie où sont exposés les portraits des avoyers de Berne ; on y chercherait plutôt ceux des savants. Celui de feu M. Haller et celui d'André Morel, célèbre antiquaire, sont les seuls de celte classe à qui I on ait fait cet honneur. André Morel avait reçu de la nature , avec la passion de l'étude des médailles , un talent extraordinaire pour le dessin : il était en état de dessiner de mémoire les têtes de tous les empereurs romains. Louis XIV lui confia la garde de ses médailles. Il eut le malheur de déplaire à M. de Louvois qui voulait qu'il se fil catholique, et fui
mis deux fois à la Bastille , d'où il ne sortit qu'en 1691 par l intercession de l'Etat de Berne ')).