‹ Berne au XVIIIe siècleChapitre 6 sur 9 · VIII. ANTIQUITÉS ROMAINES. — MÉDAILLES · texte numérisé non relu

VIII. ANTIQUITÉS ROMAINES. — MÉDAILLES

Les quelques antiquités romaines que l'on voilà la bibliothèque ont été déterrées dans divers endroits du canton. Addison a parlé, dans son voyage de Suisse et d'Italie, d'un bas-relief en bronze d'un bon style, découvert en 1624 à Vidy et conservé aujourd'hui dans la collection publique. Outre quelques autres petites figures représentant les Lares et quelques vieux ustensiles, on voit une tête en bronze , trouvée aussi à Vidy, et qui paraît être le buste de Conslantin-le-Grand Un petit groupe de bronze, déterré à Mûri, mérite aussi d'être remarqué. On peut voir dans les Délices de la Suisse une détestable gravure de ces deux pièces; la seconde est désignée assez obscurément comme représentant deux satyres trouvés dans le voisinage de Berne.

Quoique la bizarrerie des artistes ait souvent donné la torture aux savants , nous hasarderons , au risque de nous tromper , une conjecture sur ce bronze. Les mythologues ne nous ont rien dit de satyres femelles ; qu'a pu donc signifier celle du cabinet de Berne? La figure principale tient dans sa main droite une coupe, et embrasse de la gauche un petit satyre enfant qui tient sur sa main un oiseau ; la conque marine , qui était au pied de ce groupe, paraît n'être qu'un accessoire. Je crois que ce groupe représente des dieux Lares , prolecteurs des campagnes des environs ou de quelque famille rustique. C'est cette classe de divinités que Virgile invoque à la tête de ses Géorgiques.

Et vos, agrcstum prœsentia numina, Fauni,

Ferte simul Faunique pedem, Dryadesque puellae.

Munera veslra cano.

Le sculpteur avait-il voulu faire allusion en même temps à la jolie

(*) Nous avons retranché ici plusieurs pages dans lesquelles Sinner énuuière et décrit quelques-uns des livres et des manuscrits les plus remarquables de la bibliothèque de Berne : ces délails se trouvent déjà dans trois autres ouvrages de notre auteur, savoir : Bibliothecœ Bernensis librorum Typis editorum Catoloyus. Bernœ, t764. 2 vol. — Catalogue codicum ni&s. ; etc.— * Extraits de quelques poésies des XII*, XIW et XIV* siècles.

fable chantée par Ovide . et d'après laquelle Picus, fils de Saturne et père de Faune, aurait été changé en pivert par la colère de Circé , dont il refusa d'écouter l'amonr pour rester fidèle à Canente son épouse? En ce cas, rien de plus aisé que d'expliquer notre bronze. La femme assise sera une de ces Dryades qui admiraient autrefois la beauté de Picus.

Ille suos Dryadas Lattis in montihus orlas Verterat in vultos; illum fontana petebant Nu mi 11a . Naïades.

Le petit Faune sera son fils , et le pivert, c'est Picus lui-même, ou plutôt l'oiseau qui le représentait et que l'on honorait en mémoire de lui. Picus fut le premier inventeur des augures par les oiseaux: on prétend même que le pivert dont il se servait pour cela est l'origine de la fable racontée par Ovide.

Les médailles antiques du cabinet de Berne n'ont rien d'intéressant, si ce n'est d'avoir été en partie trouvées dans le canton même, à Avenches, à Moudon, à Vidy près de Lausanne, à Windisch qui est l'ancien Vindonissa, à Kôlliken près de Lenzbourg, à Culm dans le même district, etc, etc.

Il est singulier que celles que le hasard fit découvrir en 1763 près de Moudon soient toutes d'argent et des premières années d'Auguste, on même antérieures et consulaires. Les voyageurs anglais qui demeuraient en ce temps à Lausanne , eurent connaissance de la découverte , et achetèrent une partie de ces médailles avant qu'on eût donné à Berne l'ordre de les retirer pour le cabinet, où il n'en est entré que 50 à 60 environ. Les Romains , grâce à leur usage de graver sur les monnaies les époques des consulats et les événements mémorables , ont laissé à la postérité ce subside de l'histoire sans lequel on ignorerait un grand nombre de faits intéressants Les médailles ont surtout servi à fixer les époques des événements. Cet usage, digne d'une nation maîtresse de l'univers, honorerait encore aujourd'hui notre siècle si les souverains voulaient faire la très petite dépense de varier les coins de leurs monnaies. Au lieu de cela on frappe des médailles ordinairement d'un gros volume, incommodes par leur poids et fort chères quand elles sont en argent.

Au nombre des médailles modernes de ce cabinet est une monnaie de cuivre assez remarquable, de la grandeur d'un sol de ( France , frappée par ordre du pape Grégoire XIII , portant d'un

côté l'effigie du pontife , et représentant au revers le massacre de la Saint-Barthélemy avec cette légende : Huguonotorum caedes. Ni Néron, ni Domitien n'ont jugé à-propos de conserver à la postérité, sur des médailles , la mémoire du sang innocent qu'ils ont versé, mais l'esprit de persécution et le fanatisme religieux faisait oublier les droits de l'humanité.

Tantum relligio potuit suadere malorum !

Si les princes , disons-nous , faisaient la dépense médiocre de coins nouveaux destinés à immortaliser la construction d'un grand chemin , d'un pont ou d'un canal , la fondation d'un établissement utile, l'époque d'un bienfait accordé à la nation ou d'une victoire remportée sur les ennemis, chacun porterait dans sa poche l'histoire des règnes glorieux , et l'on contribuerait plus volontiers de son argent aux dépenses d'un souverain dont les monnaies rappelleraient à chaque instant les bienfaits.

Page 1