X. PEINTRES BERNOIS
Berne n'est pas la patrie des beaux-arts. Un ciel austère semble nuire à cette délicatesse des organes et à cette sensibilité nécessaires pour produire les peintres et les sculpteurs , ainsi que les poètes. Mais sans trop nous arrêter à une observation physique qui est sujette à un grand nombre d'objections, et qui d ailleurs peut s'appliquer à bien d'autres pays, disons que les arts se perfectionnent par l'émulation et les récompenses. Il faut honorer les artistes et surtout les payer : ce qui ne peut guères avoir lieu que clans les grands Etals , où il y a de grandes richesses . des princes aimant le faste , faisant bâtir des palais et les ornant avec magnificence , et des particuliers souvent plus opulents que les princes Ajoutons surtout que le culte religieux de I Eglise romaine contribue beaucoup au développement des beaux-arts. C'est la religion qui a élevé
la superbe église de Saint-Pierre; les trésors du clergé ont payé les peintres; la dévotion même a produit des chefs-d'œuvre de l'art. Un peintre qui travaille pour décorer les autels semble travailler pour le ciel, les anges et les saints. Il en est de même de la musique , l'une des parties essentielles du culte catholique, et que le culte des réformés a réduite au chant triste des Psaumes- Voilà pourquoi Berne n'a point produit de grands musiciens , et ne compte guère que deux peintres du temps passé qui méritent d'être nommés. L'un fut Joseph Heine, contemporain et disciple de Paul Véronèse. Mais il quitta sa patrie et se fixa à la cour des empereurs Rodolphe et Mathias; on ne voit pas un seul de ses ouvrages à Berne où il est né- Le second fut Joseph Werner, contemporain et imitateur de Charles Le Brun. H travailla longtemps en miniature pour la* cour de France. Sa vie se trouve dans I Histoire des peintres suisses par Fuesli , ouvrage agréable et bien fait. Werner revint quelque temps dans sa patrie , y laissa un grand nombre de portraits et quelques tableaux peints d'une manière dure, mais d'un excellent dessin. Werner ne fut célèbre en France que comme peintre en miniature. Il dessina quelque temps des cartons pour une manufacture de tapisseries que des ouvriers français établirent à Berne après la révocation de 1 édit de Nantes et qui ne s'est pas soutenue. On voit à l'hôtel-de-ville un bon tableau de lui, représentant le sujet de la calomnie par Apelle : ce tableau est moins dur que ses autres ouvrages.
Werner était d'une humeur désagréable et difficile ; on conserve dans une famille de Berne le portrait d'une belle femme coupé verticalement en deux : Werner s'était engagé à faire ce portrait à un certain prix ; lorsqu'il fut achevé , il exigea le double de la somme. La dame ayant refusé , le peintre lui intenta procès et fut condamné à se contenter du prix convenu. Mais cette dame, plus fière que Werner, lui envoya le paiement avec la moitié du portrait qu'elle avait coupé en deux , disant qu'elle ne voulait pas abuser de la sentence rendue en sa faveur. Les héritiers de la dame rachetèrent dans la suite de la famille de Werner 1 autre moitié du portrait. Le peintre, mécontent de sa patrie , se retira à Berlin où il fut directeur de la galerie et de 1 académie de peinture de Frédéric I er , qui protégeait les arts.
Du milieu de celle obscurité il semble qu'on voit naître depuis quelques années une aurore sur l'horizon de Berne. Une école de
dessin , qui vient d'être établie par le gouvernement , est dirigée par un excellent artiste, sculpteur et peintre. Le gouvernement a accordé des secours et des récompenses à plusieurs jeunes gens qui se sont voués à la peinture. Dans ce nombre on doit distinguer le sieur Freudenberg, connu à Paris par ses jolis tableaux, qui ont été gravés, et qui contiennent les détails agréables de la vie et de la toilette d'une jolie femme de Paris. M. Freudenberg continue de faire graver de petits tableaux où il a représenté le costume des villageois. Il réunit le talent de dessiner les figures avec l'art de composer des paysages gracieux.
Le sieur Aberli , qui vit à Berne depuis près de trente ans , est originaire de Winterthour, au canton de Zurich. Il est assez connu par ses vues gravées et coloriées des glaciers et de quelques autres sites du canton de Berne, ouvrages que les étrangers enlèvent avec empressement. La nature avait destiné cet artiste à imiter ses beautés; il est né pour le paysage. Le besoin de gagner de l'argent l'avait fait peintre de portraits : mais depuis qu'il peut se livrer à l'impulsion de son génie , il a quitté son premier genre.
Nous parlerons ici d un troisième artiste, le sieur Dunker, Poméranien, qui s'est établi à Berne depuis quelques années. Il a gravé à Paris les tableaux du cabinet de M. le duc de Choiseul. Son crayon est charmant ; il joint à un talent exquis pour le paysage une imagination féconde. C'est à ces deux artistes que le public doit les ornements d'une édition des Nouvelles delà reine de Navarre, dont la gravure a été confiée aux soins des meilleurs graveurs de Paris. Les trois artistes dont nous venons de parler auraient dû être chargés d'exécuter les dessins des Tableaux pittoresques de la Suisse; ils y auraient porté des talents distingués, joints à la connaissance du pays si nécessaire pour exécuter de pareils sujets.
Le sieur Aberli s'est formé un assez joli cabinet de tableaux flamands et allemands; on voit chez lui quelques-uns de ses propres paysages qui méritent d'être remarqués son pinceau est frais et transparent. On voit encore de bons tableaux chez MM. Fischer de Wangen , directeurs généraux des postes. L'aîné possède un polirait de Rembrant peint par lui-même, et deux très-jolis tableaux de Péters représentant des fêtes champêtres; son frère possède une marine d'Italie par Vernel, de son premier temps, un très-beau paysage de Roland-Savery, une marine de Bachhuysen,
deux Watteau, un chimiste peint par David Téniers, et plusieurs autres tableaux de prix , dont le plus précieux est une foire hollandaise riche en figures , peinte par Adrien Van Ostade , tableau de la plus grande fraîcheur.
Si l'on voit peu de tableaux à Berne , il faut excepter les portraits dont toutes les maisons sont remplies. Les Bernois ont eu depuis longtemps la fantaisie de se faire peindre. Huber, peintre bâlois qui vivait à Berne au commencement de ce siècle , y a laissé un nombre prodigieux de portraits , dont quelques-uns approchent, par la beauté du coloris, des Titien et des Van-Dyck. Huber avait étudié à Rome et entendait parfaitement son art. Aujourd'hui c'est le sieur Handmann , bal ois aussi , qui a pris sa place II vit à Berne depuis vingt-cinq ans. On doit rendre justice à son talent : ses portraits sont vrais et pleins de vigueur. On en voit presque autant que de ceux de Huber, ce qui n'empêche pas que deux ou trois peintres de portraits ne trouvent continuellement à s'occuper à Berne. Il n'y a pas de petit citoyen, de mercier ou d'aubergiste qui ne veuille avoir son portrait et celui de sa femme. Cette idolâtrie de soi-même a succédé au culte des images des saints , dont le peuple décore ses murailles chez les catholiques romains. Ce qu'il y a de plus divertissant, ce sont les vieux portraits : au commencement du siècle où nous vivons on portait encore des moustaches et des barbettes. La fraise plisséë et le bonnet en forme de mortier qu'on a conservés aujourd'hui aux prédicateurs, quand ils font leurs fonctions, faisaient autrefois partie du costume des magistrats de Berne, et se sont maintenus à Bâle et à Zurich. Les femmes de qualité portaient à la fin du siècle passé de grandes loques de peau d'ours, assez semblables aux bonnets de grenadiers que portent aujourd'hui les milices suisses ; elles cachaient leurs cheveux avec autant de soin qu'elles mettent aujourd'hui a les faire paraître, sans compter les subsides étrangers. Vers le commencement du siècle on adopta à Berne les grandes perruques ; les jeunes geus se piquèrent de les porter excessivement longues : celte mode avait été imitée des Français, Les barbes se sont longtemps maintenues chez le peuple de la campagne. Ce n'est que depuis environ quarante ans qu'en mettant les milices sur un pied plus moderne, on a obligé les paysans à renoncer à cet ornement du visage qui paraît aujourd'hui ridicule. Quelques - peintres modernes , peu contents des modes de notre temps , y
substituent des habillements de fantaisie pour mieux faire valoir leur art. Il est étonnant que la plupart des nations aient servilement copié les modes des Français qu'ils imitent la plupart du temps sans les aimer; et c'est d'autant plus étrange, que l'habit français, celui des hommes surtout , n'est ni commode ni avantageux à la figure. On a commencé dans quelques pays à abandonner celle imitation servile : l'exemple que vient de donner le roi de Suède mériterait d'être suivi. Les républiques suisses , où l'on est continuellement occupé de règlements contre le luxe el de lois somptuaires, devraient bien songer à régler l'habillement des deux sexes, el remédier par là à un des luxes les plus ruineux : le changement des modes.