ERREURS HISTORIQUES
Quelques remarques s'imposent sur ces diverses questions, principalement sur la thèse du pouvoir absolu des
(2) Ibid., p. 51-52.
(3) Ibid., p. 52.
papes que soutient Bernold, et sur les arouinents dont il se sert pour l'établir.
Observons d'abord que Bernold, comme du reste tous les auteurs de l'époque, ne distingue pas, à vrai dire, entre les deux excommunications lancées par le pape, en 1076 et en 1080, contre Henri IV et les siens. Il y avait là, cependant, deux faits bien distincts : la mesure de 1076 n'était que provisoire, en attendant l'arrêt de la diète convoquée à Augsbourg; celle de 1080 était définitive, i^uisque le pape rejetait Henri IV pour toujours et lui substituait Eodolplie. Les résultats en avaient été bien différents : la première aboutit à l'humiliation de l'empereur à Oanossa; la deuxième, à la prise de Kouie et à la fuite du pape devant l'ennemi.
En réalité, il n'y avait pas confusion dans l'esprit de Bernold. 11 se plaçait à un i^oint de vue tout à fait général. Il discutait sur le pouvoir des papes d'excommunier et de déposer les évêques et les rois et, s'il faisait allusion aux événements qui avaient été la cause de ses écrits, cette allusion était toute accidentelle, portant sur le refus des ennemis de Grégoire VII d'examiner sa cause dans un synode romain. Il dégageait cette conclusion d'ensemble, que l'on n'était nullement parjure eu abandonnant son évêque pour suivre le chef suprême : il avait atteint son but.
La même raison nous explique pourquoi nous ne trouvons pas de distinction très nettement établie entre l'excommunication et la déposition. Il faut ajouter qu'à cette époque cette distinction n'était pas nette, même n'existait pas pratiquement. L'anathème entraînait la déposition, puisque les fidèles ne devaient plus obéissance au prince excommunié.
Une seconde réflexion nous est suggérée par la comparaison du système de preuves employées par Bernold avec les arguments apportés par les autres champions de la cause pontificale. Bernold n'a aucune originalité ; et cette affirmation cadre bien avec ce que nous disions plus haut, qu'il était l'écho fidèle de la pensée contemporaine. Toutes les autorités qu'il invoque à l'appui de sa thèse, que ce soit la Tradition ou l'Ecriture Sainte, se retrouvent dans les écrits des autres défenseurs de Grégoire YII. Gomme Bernold, Bonizo de Sutri (1), Manegold de Lautenbach (2), l'anonyme d'Hirschau (3) en appellent aussi à l'histoire de l'Eglise, et ce sont les mêmes faits qu'ils présentent. Sans doute, plus d'un auteur a pu suivre l'exemple de Manegold et puiser dans les œuvres de Bernold; nous ne croyons pas toutefois que l'on puisse généraliser ce fait et soutenir la complète originalité de Bernold. Il semble même que nous pouvons indiquer la source commune où lui et ses compagnons d'armes auraient trouvé exposés ces divers arguments. Ce serait la lettre de Grégoire VII à Hermann, évêque de Metz, qui lui demandait « de réfuter l'insanité de ceux qui prétendent que le siège apostolique n'avait pas le droit d'excommunier le roi Henri... et qu'il ne pouvait délier personne du serment de fidélité qu'on lui avait prêté (4). » Cela paraît d'autant moins invraisemblable que cette lettre est du 15 mars 1081, et la plupart des écrits en faveur du pape appartiennent à l'époque postérieure. En ce qui concerne Bernold, il est d'autant plus certain qu'il s'est inspiré de cette lettre que
(1) M. G. Llb., t. I, p. 606-608.
(2) Ibid., p. 361.
(3) Ibid., t. II, p. 225.
(4) P. L., t. CXLVIII, col. 594.
dans un i)assage, au moins, il suifc son modèle pas à pas, on pourrait même dire mot à mot : il y a des ressemblances textuelles (1).
Nous pouvons donc croire qu'il y avait dans ce procédé d'argumentation un système qui appartenait plutôt au xi^ siècle qu'à tel ou tel auteur.
Si maintenant nous examinons dans le détail cliacune de ces preuves, nous sommes obligés de reconnaître qu'elles sont pour la plupart très faibles. Beaucoup même n'ont aucune valeur.
Pour établir le pouvoir suprême de l'évêque de Eome, Bernold invoquait le témoignage des Pères de l'Eglise. Certes, les textes sont péremptoires : il ne peut pas se tenir de concile sans l'assentiment du pape ; il juge en dernier ressort les évêques, à plus forte raison les princes de la terre et il ne relève que de Dieu. Malheureusement la plupart des décrétales auxquelles l'auteur se réfère sont
(1) Texte de Grégoire VII. P. L., t. OXLVIII, col. 594.
a) NuînquLcl sunt hic reges exceptt ? Aut non sunt de ovibiis quas tilius Dei B. Petro commisit ?
b) Quis, rogo, iiiliacwiiiversali concessLone ligandi atque solvendi a potestate Pétri se excliisum esse existimat; c) iiisi forte infelix ille qui, jugum domini portare nollens; d) dlaboli se subjictt oneri et in numéro ovium Christi esse récusât? e) Gai tamen hoc ad 7niseramlibertate'm minime proficit quod potestatem Pétri divinitus sibi concessam a saperba cer vice excutit, quoniam quanto eam quisque, per elationera, ferre abnegat, tanto durius;^^ ad damnatioiievi suam in judicio portât.
Texte de Bernold.
M. G. Ltb., t. II, p. 97.
a) Numquid D. N. J. G. aliquid excepit oum B, Petro côncesserit, imo sanctœ Ecclesise in persona Pétri,... ut in cœlo liga-
tum b) Quis inquam de tam
uiiiversali jpotestate poterit emancipare; cj^i/si/orte ille qui potius; d) sub tyrannide dtaboli per Ire, quam subsuavi jugo domini regnare delegerit? e) Gui tamen hoc ad miseraiifltbertatem non proderit, quia sub ecclesiastica potestate, etsi non ad salutem ; f) ad damnationem semper manebit.
apocryphes et non seulement elles ne sont pas des papes auxquels il les attribue, mais elles ont été composées aune époque bien postérieure.
Vers le ix® siècle, en effet, les fausses décrétales sont d'un usage fréquent chez les auteurs, qui puisent au recueil du Pseuclo Isidore sans en discuter la valeur. Personne ne songe à se demander si les lettres et les décrets des premiers successeurs de saint Pierre, auxquels on em- X^runte des déclarations aussi formelles sur la suprématie des papes, sont authentiques. De tels arguments servaient trop bien la cause de Grégoire VII pour qu'on les négligeât et Bernold, comme tous ses contemporains, comme ses adversaires eux-mêmes qui voulaient y trouver leur justification, Bernold y puise à pleines mains. Ainsi ils ne sont pas authentiques : ce texte du pape Anaclet où l'église de Eome est dite la première de toutes les églises (1), ceux des papes Marcel (2), Jules (3), Damase (4), qui réservent au pape la convocation de tous les conciles; il est apocryphe ce passage emprunté au pape Alexandre (5) qui rapporte cette parole de saint Pierre : « Que l'ennemi du l)ai)e soit votre ennemi », ce texte du pape Sylvestre (6), ré[)été plusieurs fois, dans lequel il déclare que le pape ne relève ni du clergé, ni des rois, ni des empereurs. Surtout ils sont apocryphes ces décrets attribués aux papes Grégoire (7) et Hadrien (8) qui affirmaient l'autorité du pape sur toute puissance séculière. Et en ce qui concerne la pro-
(1) Hiiischius, Decretales Pseudo-Isidorianœ, Leipzig, 1863, p. 81,
(2) Ibid., p. 223.
t3) lUd., p. 456.
(4) lUd., p. 502.
(5) Ibld., p. 94.
(6) Héfélé, t. I, p. 432.
(7) Sdralek, Die Streitschriften Altmanns Von Passait, p. 173.
(8) Hinschius, p. 769.
cédure à suivre dans les jugements, elles ne sont pas authentiques ces décisions attribuées aux papes Fabien (1) et Calixte (2) qui condamnent sans jugement les clercs insurgés contre leur évêque.
Il faut donc y renoncer. Sans doute Pargument d'autorité n'est pas complètement ruiné : il reste encore quelques textes, en particulier celui de Gélase : « L'empereur doit s'incliner devant les. prêtres qui sont responsables de la conduite des rois », mais elle est singulièrement diminuée.
Quoi qu'il en soit de la valeur absolue de ces témoignage, si, au TX^ siècle, le Pseudo Isidore était reçu sans contestation, Grégoire VII et ses partisans ne sont pas les auteurs de ces théories dominatrices; et c'est à tort que M. Martens (3) leur attribue l'invention de cette doctrine qu'il appelle hiérocratique. Dès le temps de Charles le Chauve (4), commençait à se développer cette doctrine que Eome était la source de toute puissance royale; et le pape Nicolas I (5) l'affirmait déjà dans sa lettre à Adventius de Metz. Il faut même remonter aux premiers temps de l'Eglise, si l'on considère la question au point de vue tout à fait général de la primauté du pontife romain.
Bernold était peut-être encore moins heureux dans le choix des passages de la Sainte Ecriture, du moins quand il prétendait y trouver le pouvoir souverain des papes sur les princes eux-mêmes. De tous les textes qu'il lui emprunte, un seul peut avoir les apparences d'une preuve :
(1) Hinschius, p. 137.
(2) Ihld., p. 167.
(3) Martens, Grûgor VII. Sein Leben u?id Wirken. Cf. P. Fournier, dans le Bulletin critique, 1897, t. III, p. 438-439.
(4) A. Lapôtre, L'Europe et le Saint-Siège à réjjoque carolingienne, 1'® part., Le pa%ie Jean VIII, Paris, 1895.
(5) P. L., t. CXIX, col. 887.
celui où. Pierre reçoit le pouvoir de lier et de délier. Les autres sont en deliors de la question, ou bien se retournent contre la thèse de l'auteur, et il est obligé, pour en tirer profit, de paraître en ignorer le sens vrai.
Si Jésus-Christ dit à ses apôtres : « Le disciple n'est pas au-dessus du maître » , c'est pour leur faire entendre — le contexte est très clair — qu'ils seront comme lui persécutés par les hommes. Si saint Paul reconnaît aux « saints » le droit de juger les choses de ce monde, c'est pour leur conseiller de trancher entre eux leurs différends privés, sans recourir aux juges païens; et la supériorité sur les anges eux-mêmes, que l'apôtre affirme, est d'un autre genre et doit s'exercer en une autre vie. Une s'agit nullement des relations de l'Eglise et de l'Etat.
L'argument tiré du texte de l'épître aux Romains, on il est dit que résister aux princes c'est résister à Dieu, tout d'abord renversait ce point de la doctrine de Bernold qui faisait du pouvoir royal une institution toute humaine. Bien plus, son a fortiori supposait ce qu'il croyait établi solidement j)arle pouvoir de lier et de délier : la dépendance réelle du domaine temporel i)ar rapport au domaine sx^irituel, du roi vis-à-vis du pape. Or il est manifeste que, par ce pouvoir de lier et de délier, saint Pierre n'a pas reçu d'autre suprématie qu'une suprématie d'ordre spirituel. Les évoques, comme tels, sont tout entiers sous sa dépendance, mais non comme seigneurs temporels: les rois lui sont soumis comme chrétiens, mais non comme rois.
Il y a aussi bien à corriger dans l'argument historique invoqué par Bernold, i^our appuyer par les faits la doctrine qu'il croyait avoir établie.
îTous ne parlons pas des mesures prises contre certains évêques. On ne les contestait pas, et, d'ailleurs, les faits
sont exacts. Mais quand on prétendait trouver dans l'histoire des exemples d'excommunication et de déposition des rois par les papes, la lutte était plus chaude ; on contestait les faits, on les expliquait. Ce n'était pas sans ra'son; en réalité, là encore, il y avait eu des méprises.
L'excommunication de l'empereur Arcadius par le pape Innocent I repose sur un document apocryphe (1) ; les mesures prises par saint Ambroise contre Théodose étaient nne invitation à la pénitence, elles ne retranchaient pas de l'Eglise le prince coupable (2). Lothaire et Oaribert avaient été frappés i)ourleur vie licencieuse. A vrai dire, un seul fait montrerait en acte ce prétendu pouvoir absolu des papes sur les rois; ce serait la déposition de Ohildéric III par Zacharie. Mais, outre que Bernold faisait erreur en l'attribuant à Etienne II, il dénaturait complètement le fait. Aux envoyés de Pépin le Bref qui l'interrogaient sur les rois de France, dontlafaiblesse et lanonchalanceétaient nuisibles au pays, le pape avait répondu « qu'il serait mieux de donner le nom de roi à celui qui en avait la sagesse. » Pépin s'autorisa de cette j)arole pour déposer Ohildéric III, mais le pape ne prononça pas lui-même cette déchéance.
Il faut donc en convenir, les arguments présentés par Bernold sont peu solides, dès lors sa thèse est bien compromise, du. moins dans cette partie : la dépendance des rois vis-à-vis des papes.
Il n'entre pas dans le but de ce travail d'examiner en elle-même cette thèse difficile des relations de l'Eglise et
(1) Jaffé, Eegesta x>ontificuin, 2^ édit., t. I, p. 44 n» 290.
(2) Fr. Van Ortroy, Les vies grecques de saint Amhroise et leurs sources, dans Airibrosiana, Milan, 1897, s'attache à ruiner la légende qui représente saint Ambroise arrêtant en personne l'empereur Théodose ,sur le seuil de la baf^ilique de Milan.
de l'Etat. Qu'il suffise d'indiquer les principes de solutions posés par Léon XIII dans son encyclique Immortale Dei. Chacune des ,deux sociétés, dit-il, est souveraine dans son domaine. Le pape ne pourra jamais intervenir dans le domaine de l'Etat que si les intérêts spirituels de ses fidèles sont enjeu.
Si, au xi^ siècle, nous voyons Grégoire VII se réclamer d'un pouvoir plus étendu sur les princes, et, au nom de intérêts de l'Eglise, déposer du trône ceux qui lui refusent obéissance, c'était sans doute parce que le salut des âmes exigeait cette intervention, mais c'était x^lutôt en vertu d'un fait qui se changeait en droit et i)assait même dans le droit écrit : c'est le cas pour les lois de la Germanie. La société étant avant tout chrétienne, les peuples s'étaient habitués à considérer le pape comme le chef suprême, même dans le domaine temporel que l'on subordonnait d'une façon absolue nu domaine s[)irituel. Les papes acceptèrent ce pouvoir, le développèrent et en usèrent pour le bien de la société comme le ht Grégoire YII. Ils étaient de leurs temps : c'est leur seule justification, mais elle est réelle.
Quant au raisonnement dont Bernold se servait pour justifier Grégoire YII d'avoir lancé l'excommunication contre Henri IV, sans lui permettre de se défendre, il était d'une logique rigoureuse, et celui qui admettait les prémices de son argument devait le suivre jusqu'au bout. Mais là était le défaut de la cuirasse. Si le droit n'était pas déterminé d'une façon précise, il y avait toujours possibilité de trouver un subterfuge pour s'échapper. Cependant ceux qui usaient de ces moyens sentaient bien le peu de solidité de leur posicion, x)uisque, malgré leurs protestations d'innocence, ils allèrent à Canossa se
déclarer coupables. C'est ce qui nous permet de croire que Bernold nous a décrit fidèlement la procédure en usnge, à l'époque, dans les causes jugées par l'Eglise.