RÉSULTATS DES MESURES PRISES PAR GRÉGOIRE YII
Le texte du i)ape Calixte, Sur les relations avec les excommuniés, était de toutes les preuves invoquées par Bernold la plus x>récise et la plus complète. On ne devait plus avoir aucune relation avec ceux qui avaient été frappés de Panatlième; il fallait les fuir comme la peste; et, pour ne laisser aucune équivoque, le pape avait énuméré les circonstances de la vie commune oii il fallait surtout les éviter. Ici encore, Bernold a été trompé par les fausses décrétales. La lettre du pape Oalixte, à laquelle il emj)runte ce passage, est certainement apocryphe (1). Mais, si le décret n'avait aucune valeur par lui-même, les coutumes du tem]3S Pavaient sanctionné, et la ligne de conduite qu'il trace aux fidèles était, en pratique, reconnue et suivie.
Dans la lettre (2) qu'il écrivit à Henri lY, en 1075, avant la condamnation, Grégoire VII hésitait à lui accorder la bénédiction apostolique parce qu'on assurait qu'il était sciemment en communion avec des hommes excommuniés; et il lui conseillait, s'il se sentait coupable sur ce point, de recourir par une prompte confession aux conseils d'un j)ieux évêque, qui, avec la permission du pape, pourrait l'absoudre, en lui imposant une ijénitence proportionnée à sa faute. Plus tard, ce fut pour avoir communiqué avec ses conseillers excommuniés que Grégoire YII le frappa de la même peine.
(1) Hinschius, p. 138.
(2) P. L., t. CXLVIII, col. 439.
Bien pins, nous savons qae Didier, abbé du Mont-Cassin, dut faire pénitence pour avoir communiqué, sans une autorisation spéciale du pape, avec Henri IV, qui était alors sous le coup de Panathème. Et cependant Didier s'était rapproché de l'empereur pour défendre les intérêts de Grégoire VII.
Donc, quoi qu'il en soit de la valeur des témoignages invoqués parBernold — et d'ailleurs, le décret du concile d'Antioche et celui du pape Grélase, sans avoir la i^récision du pseudo Calixte, contenaient assez clairement la défense d'entrer en communion avec les excommuniés — il est admis, en fait, au XP siècle, que tout chrétien fidèle doit fuir les excommuniés.
Une remarque plus importante porte sur l'extension de cette défense. Pour Bernold, il n'y a aucune exception et tous les fidèles, quels qu'ils soient, sont soumis à la loi. Cette rigueur paraît étrange. Kous savons, en efiet, que, dans le synode romain de mars 1078 (1), Grégoire VII avait relevé « de toute sentence d'anathème, les épouses, les enfants, les serviteurs, les servantes, les esclaves, les paysans, en un mot, ceux qui dans la maison n'ont pas assez d'influence pour que le mal se fasse d'après leur conseil ». Bien plus, Grégoire VII ajoutait : « Si celui qui va prier dans un sanctuaire, ou si un pèlerin ou un voyageur arrive dans un pays d'excommuniés oii il ne pourrait acheter, ou bien qui n'aurait pas de quoi acheter, nous lui permettons de recevoir de la main des excommuniés. Enfin, si quelqu'un donne aux excommuniés, non pour soutenir leur orgueil, mais simplement par humanité, nous ne les condamnons en aucune façon. » On ne peut désirer quel-
(1) JaM, Monumenta gregoriajia, Eeg. V, p. 14.
que chose de plus uet. Cependant Bernold ne fait jamais allusion à ce décret. II enseigne une doctrine contraire. La même remarque s'applique à tous les écrivains de Fépoque. 11 n'y a que les Gesta romanœ ecclesiœ (1), com- Ijosés par des cardinaux romains i)artisans de l'empereur, qui parlent de cette mansuétude du x:)ape; et Grégoire VII, lui-même, dans la suite, ne fait jamais une allusion formelle à ce décret. Kous ne [)ouvons pas davantage prouver qu'il Fait abrogé. Ce silence ne peut avoir qu'une explication : ce décret ne fut jamais appliqué et resta lettre morte. 11 paraît même qu'il ne fut jamais publié en Allemagne. C'était là qu'il trouvait toute son utilité et nous eii relèverions certainement des traces.
Dès lors, il est facile de voir l'étendue que pouvait prendre une sentence d'excommunication, surtout quand elle atteignait un roi et tout un synode. Le peuple entier, en quelque sorte, était entraîné hors de l'unité. Il n'y avait donc pas d'exagération de la part de Bernold (2), quand, répondant à Gebhard, en 1090, il lui disait que l'Eglise était agitée au-dessus de toute mesure par le grand nombre des excommuniés, au point de pouvoir à peine se garder pure de tout contact avec eux. Pour écarter ces dangers, les fidèles allaient se réfugier dans les monastères, et c'est ce qui nous explique, en partie, le développement considérable de la vie religieuse à cette époque (3).
L'état des choses était encore plus lamentable en 1093. Bernold nous raconte que la situation en Allemagne était intenable pour les religieux eux-mêmes. Seigneurs et vassaux s'étaient laissés circonvenir par l'antipape Gui- Ci) M. G. Llb., t. II, p. 370, 875, 393.
(2) Ibid., p. 112.
(3) Chron. de Bernold, M. G. SS., t. V, ad ann. 1091.
bert; et ceux qui voulaient rester en communion avec Rome devaient s'exiler, comme cet abbé de ScliaMiouse, qui demandait un refuge à Richard, abbé de Marseille, pour le cas 011 les murs de son monastère seraient impaissants à le défendre, lui et ses frères, contre cet ennemi perfide (1).
Faut-il en conclure que le but visé par Grégoire VII, en défendant toute relation avec les excommuniés, était manqué, du moins en ce qui concernait l'empereur et ses partisans f
En 1075, ce but fut atteint. L'indifférence, qui accueillit les convocations lancées par Henri Yï pour réunir les seigneurs et les évêques de Germanie à Worms et à Mayence (107G), nous montre les premiers effets de l'excommunication (2). Puis le vide commence à se faire autour du roi. Les évêques excommuniés font leur soumission à Rome. Ils mettent en liberté les otages qui leur avaient été confiés après la défaite de la Saxe. Tous les grands, réunis à Tribur, invitent le roi à se retirer dans l'isolement à Spire, en attendant la décision définitive du synode d'Augsbourg : ses plus cliauds partisans eux-mêmes, Siegefroi de Mayence entre autres, épouvantés, s'empressent d'abandonner le prince; et, lorsque Henri, pour éviter la sentence qui le menaçait et obtenir son pardon, se décide à aller se présenter au pape à Canossa, il trouve à peine un seul serviteur de basse extraction qui consente à l'accompagner. Il faut bien noter, cependant, que la politique était la cause réelle de cette manœuvre des princes. Il se servirent de la sentence du pape comme d'un prétexte pour se débarrasser d'Henri TV. Le succès de Grégoire n'était donc qu'apparent.
(1) Chron. de Bernold, M. G. SS., t. V, ad ann. 1093.
(2) IMd., ad ann. 1075-1076 ; Delarc, t. III, p. 204-278.
En 1080 (1), l'écliec fut à peu près complet. Non seulement le roi pouvait compter sur la plupart des évêques de Germanie, qu'il avait surallier en faisant de sa cause leur cause propre, non seulement il avait son pape Clément III, qu'il opposait à Grégoire YII; mais il se faisait acclamer des populations. Les Eomains eux-mêmes, soit lassitude, soit corruption, passaient à l'ennemi avec quelques cardinaux; Grégoire YII était contraint de s'enfuir et allait mourir à Salerne, en exil, pour avoir « aimé la justice et haï l'iniquité ».
A vrai dire, il n'y avait que les moines (2) à suivre les prescrix)tions du pape. Encore savons-nous que, même parmi les moines, on niait la supériorité du pape sur les évêques; et Bernold était obligé de leur prouver que leur vocation ne les dispensait pas d'obéir au chef de l'Eglise, et qu'ils devaient eus. aussi éviter toute relation avec les excommuniés (3).
IL — LA BEPBLS8L0N BE8 EXCOMMUNIES
L'APPEL A LA POKCE AEMEE. — LES EECEIMINATIONS
Les mesures dont nous venons de parler étaient donc insuffisantes par elles mêmes. Il fallait les rendre réellement coercitives, et, i)our cela, ne ])as se contenter d'une attitude purement passive des masses populaires restées
(1) Chron. de Bernold, M. G. SS., t. Y, adann. 1083, 1085, l091;Delarc, t. III, p. 481-631.
(2) F. L., t. CXLVIII, col. 547.
(3) M. G. Lib., t. Il, p. 165.
'fidèles, mais donner à leurs énergies un rôle actif : en somme, il fallait user de la force pour amener les rebelles à faire leur soumission. C'est un second aspect de la même question qui la complète. Les év^énements coïncident entre eux.
L'intervention du peuple dans la lutte pour la réforme remontait à 1050. Milan, surtout, avait été le centre de cette agitation. La situation religieuse de cette ville, où. les charges ecclésiastiques s'achetaient à prix d'argent, oîi l'iiiconduite des clercs s'étalait au grand jour, avait poussé deux jeunes hommes, Ariald et Lan dulfe, à prêcher la réforme. Leur parole ardente donna naissance à une sorte d'association populaire, la Pataria (1). Les Patares faisaient la chasse aux clercs qui ne voulaient pas réformer leurs mœurs, pillaient leurs maisons et les obligeaient par les mauvais traitements ou à se corriger, ou à in^endre la fuite. Ces scènes étaient fréquentes au temps de Grégoire YII; Crémone, Plaisance, la plupart des villes italiennes avaient leur Pataria.
Jusque là, les papes avaient favorisé ce mouvement réformateur, mais ils en avaient condamné les excès. Ils n'avaier.t mêaie jamais approuvé ce mode de répression par la force. Grégoire VII ne se contenta i3as des demimesures de ses prédécesseurs. Après avoir excommunié les prêtres coupables de simonie et d'incontinence, et après leur avoir interdit l'exercice de leurs fonctions, il recommandait à Eodolphe de Souabe et à Berthold de Carinthie (2) d'user de violence, s'il le fallait, pour faire respecter les décrets pontificaux; et, deux mois plus tard
(1) Cette association était composée de pauvres gens, d'où le nom de Patares, c'est-à-dire manants, loqueteux, que leur donnèrent les grands seigneurs. Cf. Delarc, t. II, p. 61, not. 2.
(2) P. L., t. CXLVIII, col. 336.
(mars 1075), il invitait les habitants de Lodi à briser toute résistance (1).
Cet appel au peuple, son intervention en faveur du pape avaient trop d'importance pour passer inaperçus dans la littérature de l'époque.
Tandis que Manegold (2), Bonizo (3), Anselme de Lucques (4) reconnaissaient à l'Eglise le droit de défendre sa doctrine par les armes, et de contraindre les hérétiques à revenir à la vérité, les adversaires de Grégoire YII jetaient les hauts cris. Il y eut des injures, et l'on traita Grégoire YII d'insensé, son œuvre, de diabolique (5). Il y eut aussi des mouvements pathétiques. On représentait les clercs exposés aux moqueries d'une populace insolente (6), les prêtres montrés au doigt, poursuivis dans la rue, souffletés sur les places publiques (7), les évêques, les archevêques, toute la hiérarchie foulée aux i)ieds par Grégoire YII avide de popularité (8).
§ Il