LES SOLUTIONS DIVERSES PRÉSENTÉES PAR BERNOLD
Ce problème fut un de ceux qui tourmentèrent le plus Pâme de Bernold. Ce ne fut pas seulement à Poccasion de la polémique qu'il l'étudia, pour répondre aux attaques d'Adelbert de Spire ou pour justifier les mesures prises au concile de Eome par Grégoire YII; il travailla toute sa vie à en trouver la solution. Dès 1070, il clierchait à se faire une conviction en interrogeant son maître Bernard, et, dix ans plus tard, il lui soumettait le résultat de ses recherches. C'était aussi pour les autres qu'il se livrait à ce travail incessant. Les esprits, en efièt, étaient à ce point inquiets, que l'on agita en concile la question de savoir si l'on ne renouvellerait pas les ordinations et les baptêmes des excommuniés. Bernold fut appelé à donner son avis, et son évêque Gebhard voulut avoir de lui un traité sur ces points difficiles (1). D'ailleurs, Bernold comprenait lui-même les dangers de toutes ces théories émises par les divers écrivains, puisque faisant l'éloge de son maître Bernard (2), il avait soin de prémunir ses lecteurs contre certaines affirmations excessives sur les sacrements des schismatiques.
On pourrait croire, dès lors, que Bernold a pris rang dans un des partis dont nous avons signalé l'existence à cette époque. Il serait plus vrai de dire qu'il occupe une place à j)art. î^on pas que l'on puisse donner sa pensée définitive comme le fruit d'une évolution méthodique. De
(1) M. G. Lib., t. II, p. 151.
(2) Chro?i. de Bernold, M. G. S8., t. V, ad ann. 1091.
fait, il semble que cette évolution a existé; mais nous trouvons parfois dans ses écrits, à côté de ce développement i^rogressif, des affirmations si étranges, que l'on pourrait y voir non seulement des hésitations, mais de véritables contradictions, et, en ce sens, chaque parti pourrait revendiquer Bernold comme sien. L'exposé des diverses théories qu'il soutient dans ses oeuvres fera ressortir cette opposition. Dans cet exposé nous ne suivrons Ijas précisément l'ordre chronologique des écrits de Bernold; mais nous nous baserons sur l'importance qu'il a attachée à ses théories, autant du moins que nous pouvons juger de cette importance par les développements qu'il leur a donnés.
Il faut tout d'abord parler des hésitations de Bernold. Avant de professer une doctrine personnelle sur ces questions, il a, en efïét, été partagé entre les diverses écoles, et il nous a fait connaître ses doutes dans un écrit qui correspond avec les débuts de sa carrière de polémiste, le De damnatione scMsmaticorwn.
Yers 1075, Bernold (1) s'était adressé à son maître Bernard lui posant nettement la question : que penser des sacrements administrés par les simoniaques? Fallait-il les déclarer nuls, comme pouvaient le faire croire certains textes d'Augustin, des papes Léon, Grégoire? Bernard (2) avait étudié dans sa réponse particulièrement le sacrement de l'ordre et le baptême, distinguant, en outre, parmi les simoniaques qui avaient reçu régulièrement l'ordination, ceux dont le crime était caché de ceux dont la faute avait été déjà punie par l'anathème, ou du moins, si elle n'avait pas été soumise au jugement de l'Eglise était connue de
(1) M. G. Lib., t. II, p. 28.
(2) Ibid., p. 38-39.
tous. A ces derniers seuls il refusait tout pouvoir sur les sacrements, sauf peut-être sur le baptême. Si le fidèle, ignorant qu'ils n'avaient aucun pouvoir, tirait profit, par exemple, du sacrifice qu'il lenr demandait, c'est que sa fol faisait ce que n'avait pu faire le prêtre et rendait réelle la Xirésence de la victime du sacrifice.
Bernold n'accepta pas ces explications 5 et, peu après, il présentait plus au long ses difficultés au maître. Sa lettre, très curieuse, n'est qu'un va-et-vient d'une opinion à une autre, sans que l'auteur sache à laquelle s'arrêter. Pour repousser l'explication par la foi que Bernard avait mise en avant, il n'en croyait pas moins à l'invalidité des sacrements administrés par les simoniaques. Si le fidèle, ignorant l'indignité du prêtre, recevait la grâce, ce n'était pas en vertu du sacrement qui n'existait d'aucune façon, mais par son union à l'Eglise (1). Cependant, s'il en était ainsi, comment l'Eglise avait-elle pu reconnaître les ordinations des I^ovatiens et des Donatistes et avait-elle maintenu ces hérétiques dans leur ordre après leur conversion'? Comment expliquer les paroles du pape Damase.(2) qui prescrivait de réitérer de telles ordinations? Et Bernold, haletant, passait d'un texte à un autre, citait tantôt le pape Félix, qui avait défendu de réitérer le baptême des hérétiques et reconnu les sacrements administrés par Acace, cet homme exécrable (3), tantôt l'évêque Jean, qui avait ordonné de consacrer de nouveau les églises bénites par les Ariens (4). Comment concilier des opinions si contraires? Bernold ne le voyait pas, et il se demandait
(1) M. G.Lih.,i. II, p. 55.
(2) Décret apocryphe, cf. Hinschius, p. 514.
(3) M. G. LlJ)., t. II, p. 56.
(4) Décret apocryphe, cf. Hinschius, p. 696,
s'il ne falliiifc pas faire du caractère sacerdotal quelque cliose d'accidentel que l'hérétique aurait pu transmettre, mais dont l'Eglise aurait pudis|)oser entièrement^ qu'elle pouvait annuler et réitérer si elle le jugeaic opportun (1), Il se demandait même s'il ne fallait pas traiter d'une manière identique et ordonner de nouveau, après leur conversion, les prêtres consacrés x)ar un évêque catholique puis tombés dans l'hérésie.
Ces idées dont l'autenr se défiait se développèrent et aboutirent, dans son esprit, à divers systèmes.
Bernold a enseigné que les sacrements des excommuniés n'ont aucune valeur. C'est dans sa réponse à Adelbert de Spire que nous trouvons cette théorie (2).
Adelbert avait posé à Bernold toute une série d'objections. Il reprochait aux défenseurs de Grégoire VII leur attitude à l'égard des partisans d'Henri lY, et, si nous sommes bien renseignés par son contradicteur, il s'étonnait, en particulier, de voir rejeter avec tant de mépris, comme s'ils n'avaient aucune importance, les sacrements administrés par les prêtres du parti contraire, que Grégoire VII avait frappés de l'anathème.
Et Bernold s'étonnait à son tour de la surprise de son adversaire. Adelbert ne savait-il pas que les sacrements de l'Eglise ne sont d'ancune façon aux mains des excommuniés ^ Ainsi, le pontife Grégoire ayant défendu à Maxime, évêque intrus de Salone, de se laisser consacrer, sous peine d'excommunication pour lui et ses consécrateurs, s'ils avaient l'audace d'entreprendre cette cérémonie, et ceux-ci ayant méprisé cette défense, le pape
(1) WI. Q. Lib., t. IT, p. 58.
(2) Ibid., p. 99.
avait refusé de reconnaître cette consécration (1). Saint Léon avait agi de même à l'égard de Timotliée, qui avait fait assassiner l'évêque d'Alexandrie pour prendre sa place, et qui, pour ce crime, avait été condamné. Sans doute, comme il restait toujours un peu d'ivraie au milieu du bon grain, l'Eglise supportait dans son sein des pécheurs qu'elle reconnaissait toujours comme ses ministres. Mais les excommuniés ne sont plus ses représentants; ils sont hors de l'Eglise, et comme, suivant la parole de saint Augustin, hors de l'Eglise il n'y a pas de vrai sacriiice, comme hors de l'Eglise la consécration épiscopale se change en infamie, car celui qui a perdu son honneur et s'est voué à l'exécration ne peut livrer en partage que sa damnation, il faut avouer que leurs mains sacrilèges n'ont plus aucune prise sur les sacrements de l'Eglise qui les a rejetés.
Ailleurs, Bernold enseignait que, même entre les mains des hérétiques, les sacrements étaient une source de grâce pour les fidèles.
Il se i^osait d'abord la question sous cette forme : peuton croire au salut des enfants, si, baptisés par un hérétique, ils meurent avant d'avoir été réconciliés à l'Eglise? Pour résoudre le problème, il admettait (2), en principe, avec saint Augustin, que les enfants ne sauraient être en des conditions inférieures par rapport aux grandes personnes. Or, si un néophyte, se trouvant en danger de mort, ne peut pas s'adresser à un prêtre catholique, si, usant du ministère d'un excommunié pour en obtenir le baptême, il fait abstraction de son schisme et demeure uni à l'Eglise par la • foi et ainsi meurt réconcilié avec Dieu, assuré de son salut
(1) P. L., t. LXXVII, col. 689.
(2) M. G. Lib., t. Il, p. 153.
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éternel, à plus forte raison sera-t-il vrai de dire que les enfants reçoivent la rémission de la faute originelle par l'intermédiaire du même prêtre, dont ils ne sont pas cal^ablesde connaître l'hérésie. Dira-ton que ces hérétiques ne possèdent pas l'Esprit-Saint pour le transmettre à l'enfant baptisé'? Bernokl se contentait de renvoyer ses contradicteurs à saint Augustin, qui leur expliquerait comment ce baptême, reçu en dehors de l'Eglise, produisait la justification. Il ne voyait pas davantage un obstacle à cette doctrine dans ce fait que les papes avaient soumis à la pénitence i^ubliqué les enfants baptisés par les Ariens et les Donatistes. Ce n'était donc pas que l'Eglise eût désespéré de leur salut sans ce moyen! Et dans un autre passage (1), Bernold, parlant de l'imposition des mains à laquelle elle soumettait les pécheurs repentants, ajoutait qu'il ne fallait pas la confondre avec l'imposition des mains qui faisait partie du rite sacramentel et conférait la grâce.
Bernold ne bornait pas son application au sacrement de baptême; mais il l'étendait à l'or'dre, à la confirmation et, d'une façon générale, à tous les sacrements. Il présentait ainsi la question : est il permis de réitérer les ordres conférés i)ar les hérétiques?
La réi)onse était catégorique: il n'est jamais permis de réitérer les ordinations, pas plus que le baptême, si l'on n suivi les règles de l'Eglise en administrant ces sacrements (2). C'étaient ]ion seulement le concile de Nicée, un concile d'Afrique, le pape Innocent qui avaient approuvé cette doctrine, en maintenant dans leur ordre les hérétiques convertis, mais encore une décrétale empruntée aux Eègles
(1) 31. G. Lib., t. II, p. 119.
(2) Ibid., p. 119-120, 151-152 ; Chron. de Bernold, M. G. SS., t. V., ad ann. 1091.
des apôtres et un texte du pape Grégoire qui affirmaient ce principe.
Pouvons-nous conclure de ces déclarations queBernold reconnaissait une vertu efficace aux sacrements des excommuniés? En aucune manière; car on peut supposer qu'un fidèle reçoit réellement la grâce, sans profiter de cette grâce par suite de ses mauvaises dispositions. Le sacrement peut être valide sans être efficace 5 et certaines propositions de ces mêmes passages ï)ourraient faire supposer que c'est là la vraie pensée de Fauteur, lorsqu'il dit, par exemple, que les hérétiques sacramenta tenent ad speoiem, non ad salutem (1), et que leurs adeptes ne peuvent pas profiter de la grâce du baptême qu'ils reçoivent de leurs mains. Il n'en est rien, cependant, et Bernold affirme que l'on peut recevoir des mains des hérétiques les sacrements avec toute leur efficacité, sans aucune condition. Les termes nets et précis qu'il emploie ne laissent aucun doute sur sa pensée.
Ici, Bernold est, contre son habitude, plein de véhémence. Il en est, dit-il {2), qui n'ont pas craint de rejeter avec mépris et sans restriction, exsuffiare, les sacrements administrés par les hérétiques. C'est montrer un zèle excessif et beaucoup d'ignorance. L'Eglise reconhaitces sacrements comme siens, rata. L'excommunication de l'hérétique ne nuit en rien à celui qui fait appel à son ministère, et la grâce, que transmet cet indigne, ne perd rien de sa force, mais obtient toute la perfection de sa vertu. Car le ministre n'est qu'un instrument, et l'Esprit-Saint, véritable auteur de la grâce, la préserve de toute souillure entre les mains du profanateur. Le don de Dieu va au fidèle avide de ses
(1) M. G. Llb., t. II, p. 153-154.
(2) Ibid., p. 152.
mystères, et sa colère, à l'hérétique qui a osé usurper les fonctions sacerdotales. Bernold se croyait d'autant mieux autorisé à soutenir cette théorie, qu'il prétendait la trouver dans saint Augustin. Et il accumulait (1) les textes empruntés aux écrits d'Augustin contre les Donatistes, pour démontrer que les excommuniés, mis hors de l'Eglise, possèdent et administrent tous les sacrements, comme ils les possédaient et les administraient avant leur rupture, bien qu'à leur détriment. Loin d'être nuisibles, par la faute du prêtre indigne, au point de nécessiter l'emploi des remèdes spirituels pour guérir, à la conversion des hérétiques, les plaies qu'ils avaient reçues en recourant au ministère de prêtres excommuniés, les sacrements avaient pour effet de donner les biens de Dieu.
Entre ces doctrines extrêmes peut se placer une troisième théorie intermédiaire. Elle consiste à soutenir que les sacrements administrés par les hérétiques, tout en étant valides, sont inefficaces. Le prêtre ordonné par un évêque hérétique reçoit le sacrement de l'ordre et peut exercer les fonctions sacerdotales: mais ses mauvaises dispositions sont un obstacle à la grâce, et ainsi elles rendent stériles, pour sa sanctification personnelle, et le sacrement qui lui est conféré et les rites sacrés qu'il accomplira en vertu de ses pouvoirs.
Bernold a également soutenu cette doctrine. Dès 1076 il avait laissé entrevoir sa pensée, quand, dans VApologeticus super décréta (2), justifiant Grégoire VII d'avoir interdit au peuple d'assister aux offices des prêtres simoniaques et concubinaires, il assurait que leur sacrifice, loin d'apaiser la colère de Dieu, était plutôt une source de malédiction. Dans le De sacramentis excommunica-
(1) M. G. Lib., t. II, p. 153-lc4.
(2) Ibid., p. 80-82.
torum (1), écrit vers 1084-1088, il abordait la question de front et présentait en quelques pages ce qu'il disait être le résultat de plusieurs années de recherches. Ce qui avait jeté le troublé dans Pesi^rit de Bernold pendant si longtemps, c'était le désaccord des Pères de l'Eglise entre eux; et, pour bien résumer ce débat, il rapportait au début de son livre les différents textes que nous avons cités plus haut, en faveur de la nullité ou de l'efficacité absolue des sacrements : les témoignages des papes Léon, Innocent, Grégoire, Anastase et aussi de saint Augustin. Puis il les expliquait. Ces diverses propositions n'étaient contradictoires qu'en apparence, et, à se placer au véritable point de vue de leurs auteurs, loin de se détruire, elles se com- X)létaient les unes les autres.
Quand le pape Léon disait que la lumière des sacrements s'était éteinte entre les mains de l'excommunié Timothée, il fallait entendre ses paroles de l'efficacité du sacrement, de effectu non de ipso sacrmnento ; et il était vrai dédire que le baptême administré par un hérétique n'enlevait i>as le fidèle au démon i)our le rendre agréable aux yeux de Dieu. Il fallait bien expliquer ces paroles ainsi, puisque ces mêmes papes, qui semblaient souteiur la nullité du sacrement, avaient défendu de réitérer les ordinations reçues dans le schisme et les avaient reconnues comme valides.
Si, d'autre part, Anastase approuvait tous les actes de l'excommunié Acace, il fallait entendre ses paroles de la validité du sacrement, ad validitaUm sacramentorum : et Anastase avait raison, car, hors de l'Eglise, on peut recevoir réellement une ordination, quoique sans profit, et même au détriment de celui qui est ordonné.
(1) M. G. Lib., t. II, p. 89 94.
Les premiers voulaient parler de l'utilité que le fidèle peut retirer pour son salut de la réception de tel ou tel sacrement; les seconds avaient en vue la réception du sacrement comme tel, indépendamment de ses effets salutaires. C'est véritablement la chair et le sang du Clirist que l'excommunié reçoit dans l'Eucharistie, mais ils ne lui sont d'aucune utilité, essentia non salubri efficientia. C'était pour n'avoir pas suffisamment saisi cette distinction que beaucoup d'évêques, dans l'antiquité, non des moindres et parmi eux saint Cyprien, avaient réitéré le baptême reçu de la main des hérétiques, certes, bien à tort, comme le faisait remarquer saint Augustin. Et Bernold, profitant de l'occasion, emi)runtait à l'évêqne d'Hippone toute une série de textes qui tendaient à légitimer ses affirmations.
Enfin, pour terminer son exposé, il supi)liait tous les catholiques de ne pas s'exposer aux dangers de profaner les dons de Dieu en s'adressant à un excommunié pour les recevoir; ils n'obtiendraient d'autre résultat que leur damnation.
§ III