REMARQUES : LES HÉSITATIONS ET LES
CONTRADICTIONS DE BERNOLD ;
LES INFLUENCES QU'iL A SUBIES; SAINT AUGUSTIN
Ainsi donc, nous nous trouvons en présence d'un phénomène très étrange : un auteur qui adopte toutes les solutions possibles du problème en question, solutions contradictoires entre elles. Ce qui est plus étrange encore, c'est qu'il les expose dans des écrits qui sont de la même époque. Le De sacramentis excommunicatorum, dans lequel il
présente l'hypothèse du sacrement valide mais non efficace, date de 1084-1088, et les Apologeticœ rationes, où. il soutient contre Adelbert la nullité des sacrements des hérétiques, sont aussi de 1085-1088. Il n'y a donc pas là le résultat d'une évolution véritable; d'autant plus que Bernold, après avoir adopté telle explication, la rejette pour yrevenir ensuite. En 1076, en effet, dans PJ.^o?o(/e^icwssi(per décréta^ il esquissait la thèse qu'il devait développer dans le De SacrmnenUs excommiinieatorum, pour l'abandonner dans les Apologeticœ rationes et la reprendre dans sa chronique en 1091. Enfin, danslei>e reordinatione vitanda, de 1094-1095, il soutenait l'efficacité absolue des sacrements des hérétiques, et, ce qui est plus grave, il semblait revenir, en même temps, à ses théories antérieures. Car nous ne croyons pas qu'il suffise de faire appel à un manque de rigueur dans l'expression de sa pensée, pour ne voir là qu'une apparence de contradiction. Sans doute, c'est une règle de critique qu'il faut expliquer une parole d'un auteur par l'ensemble de ses écrits, et souvent on détruit, de la sorte, bien des équivoques; mais cette observation ne peut être juste que s'il s'agit d'un texte obscur par lui-même. Or nous nous trouvons ici en j)résence de textes très clairs. Quand Bernold dit que les sacrements de l'Eglise ne sont pojnt chez les excommuniés, sacramenta ecclesiœ apud excommwiicatos esse negantur, il entend bien parler d'une nullité absolue. Et nous en sommes d'autant plus certains, qu'il établit saproposition àl'aide des preuves dont il se servira ô.ii\'\^\QDesacramenUs excommunicatoriim pour présenter l'opinion de ceux qui soutiennent la nullité des sacrements des hérétiques. Et de même, lorsqu'il parle de l'efficacité absolue, il se sert d'expressions trop fortes pour leur donner une autre signiftcation sans les dénaturer.
D'ailleurs, il ne faut pas s'étonner outre mesure de ces changements. Bernold n'a jamais prétendu donner une théorie. définitive. I^ous avons parlé des tortures intellectuelles auxquelles fut soumis son esprit, lorsqu'il s'adonna à ces études. Ces tortures ne cessèrent jamais complètement, puisque le De sacramentis excommunicatorum, oeuvre de longue patience, n'avait d'autre prétention que celle d'un modeste essai qu'il soumettait à la critique de son ancien maître.
Au premier abord, cette attitude indécise peut surprendre. Dès le 11^ siècle, en efièt, au concile d'Arles (314), on avait admis comme valides les sacrements reçus hors de l'Egiise. Saint Optât, saint Augustin surtout avaient justifié cette décision, et, depuis lors, du moins en ce qui concerne le baptême, c'était une doctrine reçue (1). ISTéanmoins ces hésitations de Bernold, cette espèce de retour s'expliquent.
Eepiarquons, d'abord, que, pour Bernold, la difficulté portait spécialement sur le sacrement de l'ordre. Il parlait peu du baptême, et ordinairement il le faisait en termes exacts. Or c'était surtout au baptême que ses prédécesseurs avaient appliqué les théories de saint Augustin, sans s'inquiéter beaucoui) des autres sacrements au point de vue qui nous occupe. Encore s'arrêtaient-ils assez peu à ces questions qui, pour eux, n'avaient pas d'actualité. La difficulté restait donc considérable, même après leurs explications.
D'autre jiart, Bernold ne pouvait pas négliger complè-
(1) Cf. Exigippius, P. L., t. LXIT, col. 673-674, 882; Cassiodore, ibld., t. LXX, col. 1019; S. Grégoire, ibid., t. LXXIX, col. 200; Eaban Maur, ibid., t. CX, col. 283; t. LXI, col. 133; Alcuin, ihid., t. C, col. 490; t. CI, col. 406, 516.
tement l'antiquité chrétienne pour lui substituer l'autorité de l'évêque d'Hippone, et c'était dans les décrets d'un Innocent, d'un Léon, d'un Anastase qu'il croyait trouver ces théories contradictoires.
A vrai dire, il était très difficile à Bernold de se faire une idée juste, définitive. Les directions de l'Eglise sur cette question au XP siècle, non seulement n'avaient rien de ferme et ne pouvaient pas lui servir de guide, mais elles prêtaient à ces diverses interprétations.
En 1050, Léon IX, en synode romain, déclarait nulles toutes les ordinations des simoi;naques; et, comme un grand tumulte s'élevait dans l'assemblée, il retirait sa décision et se contentait de soumettre ces clercs à la pénitence (1). Au concile de Girone en Espagne (1078), le légat du pape, Aimé d'Oléron, avait admis hi nullité de ces ordinations et sanctionné ce décret au nom de Grégoire yil(2). Enfin Urbain II avait, lui-même, conféré de nouveau le diaconat à un certain Daibert, malgré les prétentions de son évêque, WezilodeMayence, qui, étant simoniaque, n'avait pas pu lui donner cet ordre (3). D'autre part, nous savons que Grégoire YII (4) et Urbain II (5) reconnaissaient comme valides les sacrements administrés par les hérétiques; et, bien que leur i)ensée soit obscurcie souvent par l'emploi de termes ambigus, du mot irritus particulièrement, elle ne fait aucun doute et ressort clairement du contexte.
Bernold a subi toutes ces influences divergentes, plus fortement que ses contemporains, puisqu'il a été le seul à nous- faire connaître tous les efforts qu'il fit pour arriver
(1) P. L., CXLV, col. 150.
(2) P. L., t. CLV, col. 1643.
(3) Jaffé, Bibllotheca rerum germanlcarum, i. III, p. 373.
(4) P. L., t. CXLVIII, col. 417.
(5) Mansi, t. XX, 805-806.
à la vérité. Il nous le dit formellement quand il nous parle de ses reclierclies infructueuses, et les divers systèmes qu'il propose en sont la preuve.
^Toutefois, nous ne croyons pas que les circonstances du moment aient été étrangères à la formation de l'une des théories que Bernold soutient. Qijand il répond aux objections d'Adelbert en affirmant la nullité des sacrements des hérétiques, il semble être poussé par la passion politique — et cette renuirque s'applique aussi, dans une mesure plus ou moins large, aux décisions pratiques des papes dont nous venons de parler. — En ce qui concerne Bernold, le seul fait que nous ne trouvons cette théorie nulle part ailleurs dans ses œuvres que dans cet écrit, le souci de répondre aux objections telles que son contradicteur les lui présentait — et Adelbert reprochait précisément aux défenseurs de Grégoire YII de n'accorder aucune valeur aux sacrements des excommuniés — nous permettent de faire cette sui)posiiion. C'était, d'ailleurs, un fait inévitable dans l'ardeur de la i)olémique, oii l'on cherchait à enlever à l'ennemi tous les moyens de défense. Ce fut, ainsi^ la raison qui amena P. Damien (1) à corriger ses idées d'abord plus favorables à l'efficacité absolue des sacrements indépendamment des dispositions du ministre. Chez quelques-uns même, Gui d'Arezzo (2), le cardinal Humbert (3), parmi les i)artisans de Grégoire YII, cette préoccupation avaitaboutià une op[)osition systématique. Cette préoccupation ne fut sans doute que passagère chez Bernold; mais il fut sujet, plus ou moins, à ces préjugés de polémiste.
(1) P. L., t. CXI.V, col. 109, 146.
(3) Librl III adversus shnoniacos, ibicl., p. 100.
Si, maintenant, nous examinons le procédé d'argumentation de Bernold, il nous faut reconnaître que sa pensée est souvent très vague. Il n'a pas su utiliser l'art de la distinction, qui était ici de toute importance, et dont Bernard avait su assez bien se servir en parlant des diverses classes de simoniaques (1). Bernold affirme brutalement que les hérétiques ne possèdent pas les sacrements, sans distinguer ministres et fidèles, et i:)armi les fidèles, ceux qui se faisaient les adeptes des excommuniés, et ceux qui ne connaissaient pas leur condamnation ou n'usaient de leur ministère que sous le coup de la nécessité. La solution était diftérente suivant les hypothèses.
Ici encore, il faut voir l'influence des Pères de l'Eglise dont il s'inspire. Une seule fois, à propos du baptême des enfants, il précise la question; mais c'est parce que saint Augustin, dont il rapporte un long passage, lui fournit tous les éléments nécessaires. Les autres textes, qu'il eml^runte soit à Grégoire, Innocent, Léon, soit à saint Augustin lui-même, étant vagues et Bernold n'y changeant rien, sa pensée est indécise. Il a été, en effet, assez malheureux dans son choix. La plupart des passages qu'il cite — pour ne parler que des textes authentiques — même pris en dehors du contexte, ont double sens (2), et souvent ce contexte nous indique : ou bien que l'auteur cité n'avait l^as en vue la question pour laquelle on invoquait son témoignage, c'est le cas pour saint Augustin dans sa lettre au donatiste Vincentius (3), ou bien qu'il mettait à sa pensée
(1) M. G. Llb., t. II, p. 38 39.
(2) Cf. M. G. Lib., t. II, p. 153: « Eccleslœ sunt omnia sacramenta dominica quœ sic hahetis et dat'S, quomodo habebantur et dabantUr etiam antequam exiretis ; non tamen non habetis, quia non estis ibi, unde sunt, quœ habetis ».
(3) P. L., t. XXXIII, col. 343.
des restrictions qui en changeaient le sens, c'est le cas IJOiir la règle 68^ empruntée aux canons des apôtres (1). Bernold lui-même, dans la suite, se rendit compte de cette insuffisance puisque dans le De sacramentis ex- Gommunicatorum il expliquait ces textes auxquels il donnait ailleurs un sens absolu. Aussi peut-on se demander s'il n'existait pas, à cette époque, un recueil de formules extraites des Pères de l'Eglise, qui étaient entrées dans l'enseignement courant, sans que l'on s'inquiétât d'en vérifier l'exactitude. Ke ï)Ourrait-on pas en trouver une preuve dans ce fait que, citant saint Augustin en faveur de l'efficacité absolue des sacrements, et, ailleurs, pour soutenir une efficacité seulement relative, il apporte dans les deux cas une longue série de textes, à peu près les mêmes de part et d'autres, et qui, à quelques exceptions près, peuvent s'entendre en différents sens, suivant la mentalité de l'auteur et les besoins de la cause (2).
Enfin, notons que saint Augustin est la grande autorité dont se réclame Bernold. î^on seulement il lui emprunte de nombreux textes, non seulement il renvoie ses lecteurs aux écrits de l'évêque d'Hippone contre les Donatistes (3), non seulement il préfère son témoignage au témoignage de Gui d'Arezzo, qui, pour donner plus d'autorité à son opinion, l'avait placéesous lepatronage du pape Pascal (4), mais il semble faire du sentiment du grand docteur la règle infaillible du vrai (5). Remarquons, d'ailleurs, que saint
(1) Héfélé, t. I, p. 638.
(2) M. G. Lib., t. II, p. 91, 153.
(3) Ibid., p. 153-154.
(4) Ibid., p. 92.
(5) Ibid., p, 91, 99.
Augustin tient dans toute cette polémique une place (1) prépondérante.
Cela vient de la grande analogie qui existait, sur bien des points, entre la querelle soulevée au XF siècle et la lutte que saint Augustin eut lui-même à soutenir contre les Donatistes. Et, comme son autorité était inconstestable et incontestée, chaque parti voulait se le rendre favorable, et, par des procédés souvent plus ou moins honnêtes, le faisait parler en sa faveur.
De cette vue d'ensemble sur la théologie sacramentaire deBernold, il résulte donc surtout que toutes ces questions n'étaient pas claires à cette époque. Il faudra attendre que la société ait retrouvé son calme, pour voir les théories de saint Augustin s'éclaircir, se préciser dans les écoles de théologie, en dehors de toute lutte politique, et devenir la doctrine officielle de l'Eglise par l'approbation des conciles (2).
(1) Mirbt, Die stellung Augustlns in der PuMizistik des gregorianischeii Kirchenstre/ts, Leipzig, 1888.
(2) Citons, à titre de curiosité, ce point de la doctrine sacramentaire de Bernold. 11 admet que l'on accorde Textrême-onction aux enfants en danger de mort, mais à condition de réciter des prières quœ sanitatein vel vitam œterncnn iiiflrinantibus exoptant, non illas quœ pœnltentibus indulgeiitlam Implorant. Cette pratique, dit-il, n'est guère en usage, mais elle pourrait s'étendre. Notons que le De Sacramentls m.orieiitlum infantum, P. L., t. CXLVIII, col. 1271-1276, où nous trouvons exposée cette opinion, n'est peut-être pas de Bernold.