AVEC ALBOIN
Pour montrer (1) que le célibat était imposé à tous ceux qui voulaient entrer dans la liiérarcliie ecclésiastique, Bernold partait de ce princii)e : l'autorité de l'Eglise. Le clerc, une fois admis, ne devait pas se marier, ou, s'il était mîu'ié avant de devenir clerc, il devait cesser de vivre dans le mariage, parce que les conciles dont les papes avaient approuvé les décisions avaient porté cette règle.
Déjà le concile de ISTéocésarée avait défendu à tout
(1) Te prohibenda sacerclotum incontinent la, M. G. Lit)., t. II, p. 7-2C; A%wlogeticus suider décréta, /b/d., p. 59-88.
prêtre de se marier sons peine d'être exclu des rangs du clergé. A Nicée surtout, ~ et Bernold insistait sur les décrets de ce concile — la loi avait reçu une i^récision qui ne laissait aucune échappatoire : « Le grand concile défend absolument, et il ne devra être permis ni à un évêque, ni à un prêtre, ni à quelque autre clerc d'avoir chez lui une suMntroduGta, à l'excei)ti(>n de la mère, ou de la soeiir^ou de la tante, ou enfin des personnes qui sont .à l'abri de tout soupçon. » La pensée des Pères ne faisait aucun doute puisque le pape Sylvestre, qui avait confirmé les décisions du concile, imposait douze années de pénitence aux prêtres qui, malgré la défense, se mariaient après avoir reçu l'ordination sacerdotale. Le bienheureux Sirice avait été plus sévère encore, et, si un évêque, un prêtre ou un diacre méprisait cette défense, il lui refusait le pardon de son péché. Pourquoi s'étonner de cette conduite, ajoutait Bernold avec saint Jérôme! Le prêtre ne doit-il pas employer toutes ses énergies à mieux servir le Christ ! Or il est certain que la femme, pour le prêtre marié, est une entrave qui l'arrête dans sa course vers la perfection. Elle enlève à la volonté du prêtre une partie de ses forces et jette son âme dans la langueur. La femme, disait le pape Zacharie, est une nouvelle Eve dont se sert l'antique ennemi de l'homme pour le faire- tomber. Yoilà pourquoi saint Augustin, dont saint Grégoire rappelait les exemples, ne voulait pas habiter même avec sa sœur, car, disait-il, les coiii[)agnes de ma sœur ne sont pas mes sœurs. Bernold invoquait aussi le témoignage des évêques réunis en synode à Oarthage : << Toutx)rêtre et tout lévite qui veut servir à l'autel doit garder une continence parfaite. » Il trouvait ainsi une base solide, puisqu'au dire d'Aurélius, archevêque de Oarthage, c'étaient les apôtres
eux-mêmes qui avaient établi cette loi. Pour le prouver (1), Bernold rappelait ce conseil de saint Paul aux habitants de Corinthe : « Les époux doivent se séparer momentanément et de concert mutuel pour vivre dans la prière. » Et puisque le rôle du prêtre est de prier sans cesse et d'offrir chaque jour le sacrifice de l'autel, il devait vivre d'une vie nouvelle, incompatible avec l'état du mariage. C'était la vie de justice dont ces paroles de l'Evangile lui faisaient une obligation : « Si votre j ustice ne surpasse celle des scribes et des pharisiens, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. » Par justice, il entendait cette prescription de la loi mosaïque qui défendait aux prêtres de mener la vie de famille durant tout le temps de leurs fonctions,- et il voulait l'appliquer aux prêtres de la nouvelle loi dont le ministère ne cessait jamais.
Ce sont là tous les arguments directs exposés par Bernold en faveur du célibat ecclésiastique; la partie la plus considérable des écrits où il examine cette question est en effet consacrée à démolir la thèse de ses adversaires : ce fut surtout l'objet de sa controverse avec Alboin.
Alboin protestait de son orthodoxie toutes les fois que Bernold lui reprochait de combattre les décisions des Pères. 11 ne s'était pas écarté de la vraie doctrine, disaitil, et, s'il rejetait la théorie de son adversaire, c'était par compassion pour la faiblesse humaine. Il fallait donner aux enfants la nourriture que peut supporter leur estomac, non pas des aliments solides, mais du lait. Aussi il ne voulait pas imi^oser aux prêtres un fardeau qu'ils ne pouvaient pas porter, en obligeant ceux qui étaient mariés avant leur sacerdoce à se séparer de leur femme (2). C'était
(1) M. G. Llb., t. Il, p. 77.
(2) M. G.LJb., t. H, p. 10.
un mal, mais moindre que ceux qui suivraient l'application d'une mesure aussi grave. Loth, pour éviter un plus grand mal, n'avait-il pas voulu livrer ses deux filles aux habitants de Sodome qui cliercliaient aie tuer! Comme si, suivant la remarque de Bernold, l'exemple de Loth. était à imiter en ce cas (1). Alboin d'ailleurs ne se bornait pas à des preuves aussi peu sérieuses, il se servait d'arguments en apparence plus fondés. S'il soutenait qu'il ne fallait pas imposer le célibat aux prêtres actuellement engagés dans le mariage, c'était, comme le disait le Seigneur, parce que tous ne peuvent pas comprendre le langage de la chasteté. Saint Paul, qui savait si bien compatir aux misères humaines, n'avait-il pas conseillé à chacun d'avoir sa femme pour éviter l'impudicité, car il valait mieux se marier que de brûler. Bien plus, énumérant les conditions exigées pour être évêque, il écrivait : « Il faut que l'évêque soit mari d'une seule femme » (2). Fallait-il s'en étonner, puisque dans l'Ancien Testament le mariage des prêtres était une institution régulière!
Bernold ne se contentait pas de répondre avec saint Augustin qu'il n'était jamais permis de faire le mal pour en tirer le bien (3), par conséquent que les clercs ne pouvaient pas se marier pour éviter un mal plus grave; il attaquait directement les raisons de son contradicteur. Il argumentait texte en main, et montrait à Alboin que son interprétation était fausse. A la suite de saint Jérôme, il reprenait le texte de saint Paul et prouvait que l'apôtre, dans ses conseils sur le mariage, s'adressait uniquement aux fidèles nouvellement convertis. Il aurait voulu les voir imiter
(1) M. G. Lib., t. II, p. 22.
(2) Ibid.,^. 17, 72, 76.
(3) Ibid., p. 25.
son exemple pour ne plus s'adonner qu'à la prière; mais, puisque leur faiblesse ne leur permettait pas ce sacrifice, il valait mieux pour eux vivre avec leurs femmes, comme avant leur conversion, ou se marier s'ils avaient peur de succomber aux attaques de la coucnpiscence. Quant aux prêtres, il n'en était ]3as question dans ne x^^^sage. Ils étaient même mis à part précisément parce qu'ils avaient consacré leur vie au service de Dieu dans la I)rière. Ils devaient donc observer tonte leur vie la loi de la continence sans laquelle ils ne pouvaient pas s'acquitterdignementdeleur mission. Leur ordination en avait fait des séparés, et, si les vierges et les moines violaient leur consécration en se mariant, quel n'était pas le crime des i^rêtres qui, oubliant leur devoir, voulaient vivre de la vie du monde, eux dont les mains avaient reçu l'onction sainte (1)! D'ailleurs, donner à ces textes de saint Paul le sens général que leur jjrétait Alboin, c'était mettre l'apôtre en contradiction avec lui même. A plusieurs reprises, saint Paul, énumérant les vertus nécessaires à l'évêque (2), au prêtre et au diacre, avait affirmé que l'on ne pouvait exercer ces fonctions sans être un modèle de chasteté (3). Sans doute, il n'était pas nécessaire d'être vierge, puisque l'on choisissait parfois des hommes mariés, faute d'autres sujets; mais encore fallait-il n'avoir été marié qu'une fois et avant son ordination, comme l'expliquaient saint Cyprien, saint Jérôme, le pape Zucliarie : c'était une nouvelle preuve que le conseil de l'apôtre:
(1) M. G. Lib., t. II, p. 22, 73, 78.
{2)Ilnd., p. 76, Bernold adopte la théorie de saint Jérôme sur l'origine ecclésiastique de Tépiscopat : les dissensions qui s'élevèrent au sein du conseil des presbytres avaient rendu nécessaire la nomination d'un chef qui eût toute l'autorité dans ses mains.
(3j Ibld., p. 75, 76, 79.
«mariez-vous pour réfréner la concuj)itecence » ne s'adressait qu'aux fidèles, puisqu'il leur permettait, dans le même passage, les secondes noces qu'il défendait aux presbytres et aux diacres. Bien plus, il fallait entendre cette chasteté d'une continence parfaite et l'évêque, qui avait été marié, ne devait plus avoir aucun rapport avec sa femme (1). Sur ce point, Bernold adoptait l'interprétation de saint Jérôme qui, au nom du droit divin, voulait imposer à l'évêque, au prêtre et au diacre une séparation complète d'avec leur femme. Cette obligation de la chasteté était absolue. Elle allait si loin, ajoutait Bernold, que les enfants des prêtres eux-mêmes devaient présenter des garanties de bonne conduite : « que l'évêque ait des enfants fidèles qui ne soient ni accusés de débauche ni rebelles (2) ». Saint Paul aurait-il jm se contredire et enseigner une doctrine contraire. C'était prêcher le retour aux observances de l'ancienne loi et il en avait maintes fois proclamé l'abrogation par Jésus-Christ. Alboin avait donc faussé le? paroles de saint Paul en y voyant le mariage permis à tous, même aux prêtres, et celui qui soutenait une telle explication méritait d'être associé à l'hérétique Nicolas, qui détournait de son sens un texte des Ecritures pour autoriser les mauvaises mœurs (3).
Un autre argument dont se servait Alboin pour soutenir son opinion était le fait des diacres de Sicile (4). Le pape Grégoire le Grand (5), écrivant à son légat Pierre, rapporta comme trop rigoureuse une décision portée trois ans auparavant par Pelage II, qui imposait
(1) M. G. Lil)., t. Il, p. 73, 77.
(2) Ibid., p. 79. •
(3) Ibid., p. 72, 74.
(4) Ibid, p. 9, 12, 14.
(5) P. L., t. LXXVII, col. 505-506.
le célibat à tous les diacres des églises de Sicile. Alboin s'autorisait de ce fait pour affirmer que le célibat n'obligeait personne.
Bernold était assez embarrassé pour donner une explication. Il ne voulut pas cependant faillir à la tâche. Le fait est réel, répondait-il, mais, si on le réduit à sa vraie l^roportion, son importance est bien diminuée. Sans doute il s'agit de diacres, mais pourquoi étendre aux prêtres et aux évoques la concession faite par Grégoire? D'ailleurs, cette concession était plutôt une tolérance. Elle était toute locale ne s'appliquant qu'à la Sicile, et seuls pouvaient en bénéficier les diacres déjà mariés lors de la promulgation du décret de Pelage. Désormais il n'était plus permis aux évêques d'ordonner diacre un clerc qui se réserverait le droit de se marier, et ceux-là même, pour qui le i)ape avait adouci la loi, ne d( valent plus espérer être un jour prêtres, s'ils ne se soumettaient pas à la règle commune. Bernold se demandait s'ils pouv.nient encore exercer les fonctions de leur ordre et jl ne le croyait pas.
Alboin ne put contester que cette dernière affirmation, et il le fit avec véhémence. Comment oser soutenir que Grégoire avait interdit à ces diacres de servir à l'autel. Loin de les frapper d'une peine canonique, il avait donné de grands éloges à ceux qui, n'usant pas de leur liberté, s'étaient soumis, malgré tout, à la, première décision et vivaient avec leur femme comme frères et sœurs.
Bernold se défendit. Il n'avait pas soutenu que le pape eût lancé l'interdit contre les diacres de Sicile, et il le fit remarquer à son adversaire en se reportant à la lettre de saint Grégoire. Puis, prenant l'offensive, il reprochait à Alboin de fausser la pensée de saint Grégoire. Jamais le i^ape n'avait approuvé la conduite des diacres de
Sicile qui continuaient à vivre avec leurs épouses, mais il les avait félicités d'avoir observé la loi de la continence.
Ces arguments n'avaient pour Bernold et Alboin qu'une valeur de second ordre. Si le défenseur de la liberté du mariage pour tous s'ingéniait à trouver dans l'Ecriture Sainte des textes en sa faveur, c'était surtout pour autoriser une décision qu'il disait avoir été prise à Nicée, et par laquelle le concile reconnaissait aux prêtres le droit de se marier avant leur ordination ; si le partisan de la réforme s'acharnait à les renverser, c'était pour défendre un autre décret du même concile qui, prétendait-il, imposait le célibat à tous les clercs. En vérité, c'est autour de ces deux décrets que se déroule toute la controverse (1).
Au dire de trois historiens grecs, Sozomène, Socrate, Théodoret, dont les écrits ont été fondus en un seul texte par les soins de Cassiodore dans son Historia tripartita (2), lorsque un des Pères du concile de ISTicée, probablement Osius de Cordoue, proposa de voter une loi qui défendrait aux évêques, prêtres, diacres et sous-diacres mariés avant leur ordination, de continuer à vivre avec leur femme, Pévêque Paphnuce s'était élevé avec force contre ce projet, déclarant qu'il ne fallait pas imposer aux clercs un joug trop dur, que le mariage était quelque chose de digne et qu'il ne fallait pas nuire à l'Eglise par une sévérité outrée. Par là même, on sauvegarderait mieux la vertu des femmes des clercs. Et comme Paphnuce était un confesseur de la foi, comme il avait toujours vécu dans une continence parfaite, le concile prit ses paroles en considération et refusa de sanctionner le projet de loi qui lui
(1) M. G. Lib., t. II, p. 12, 13, 18, 20.
(2) P. L., t. LXIX, col. 879.
était proposé, laissant pleine liberté à chacun. Oet épisode était donc en faveur de la thèse d'Alboin.
D'autre part, Bernold invoquait à l'appui delà réforme le décret déjà cité par lequel le grand synode défendait à tout évêque, prêtre ou clerc d'avoir chez lui une subintroducta, à l'exception de sa mère, de sa sœur, de sa tante ou de personnes à l'abri de tout soupçon. Au dire de Bernold, ce décret ne s'accordait pas avec les données des historiens grecs. Cependant il était très authentique, et le témoignage des papes Sirice et Grégoire, de saint Jérôme en garantissait la vérité. Par conséquent, puisque la relation de rSistoria tripartita lui était opposée, il fallait rejeter son témoignage. L'autorité de l'p]sprit- Saint, parlant par la bouche des Pères du concile, l'emportait certainement sur l'autorité d'un Sozomène ou d'an Socrate, et, comme les évêques du concile n'avaient pas pu se contredire, on ne pouvait prétendre que Sozomène avait emprunté ce fait aux cinquante canons que certaines églises attribuîiient au concile de îsTicée en plus des vingt canons universellement reçus (1). Sans doute l'autorité de Pai)hnuce était réelle, mais, malgré sa vénération pour ce confeseur de la foi, Bernold ne pouvait pas le suivre lorsque sa doctrine était opposée à celle de l'Esprit-Saint. D'ailleurs Paphnuce avait-il bien soutenu une telle proposition"? IST'avait-on pas vu des auteurs, pour lancer leurs utopies, s'aiitoriser du nom d'un grand homme à qui ils i^rêtaient leurs o])îni()ns! >T'était-ce paslecas pour Sozomène? Et comme Alboin se récriait prétextant que Oassiodore, cet homme si sage, n'aurait pas pu introduire ce passage dans son Historia tripartita s'il n'avait été
(1) Sur le nombre des canons du concile, cf. Héfélé, Histoire des conciles, édition française, Paris 1869, t. I, p. 346.
authentique, de peur de favoriser le mensonge, Bernold faisait des réserves. Sans doute cette histoire avait une réelle valeur, mais pourquoi le pape Gélase n'en avait-il pas parlé dans son catalogue des livres grecs et latins à consulter? Elle contenait donc des erreurs, et il ne fallait pas s'en étonner, lïialgré la science de Gassiodore. l^e repoussait-on pas, en eiïet, une partie de l'histoire d'Eusèbe, dont saint Jérôme avait donné une traduction, et, malgré tout le retentissement qu'avaient eu certains livres attribués à saint Augustin, croyait-on qu'il en était réellement l'auteurl Gomme il était arrivé à de grands écrivains, Gassiodore avait pu se tromper, d'autant plus qu'il travaillait sur un texte latin traduit des trois historiens grecs par Epiphane, un inconnu.
Gette lutte entré Bernold et Alboin donna lieu à plus d'une méchanceté. Bernold si calme, si charitable d'ordinaire, prêt à faire tant de concessions, se laissa gagner par l'impatience et, dans un moment d'exaspération, mit en doute le talent littéraire d' Alboin, ejnstolœ tuœ... maie tornatœ (1) : l'amour-propre d' Alboin en fut vivement froissé. Quant à celui-ci, il n'avait pas les scrupules et les délicatesses de son adversaire, et non seulejnent il appelait son contradicteur « tête légère », lepidum caput, mais il reprochait à Bernold d'être le fils d'un prêtre, comme si l'enfant pouvait répondre des fautes de son père (2).
La querelle ne fut pas de longue durée. Elle cessa subitement sans que nous puissions en savoir la raison. Xous n'en connaissons pas non plus les résultats. Alboin fit des excuses à Bernold pour son opiniâtreté et lui
(1) M. G. Lib., t. 11, p. 13, 19.
(2) Ibid., p. 12, 14, 18, 19.
demanda de renouer avec lui les bonnes relations d'autrefois (1).
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