HOMMLCL \ M. LE COMTE FROCHOT, PRÉFET DE LA SEINÉ
Le génie de l’Empereur faisait alors la France si grande! Les plus nobles familles voyaient chaque jour leurs lîls, ivres de gloire, se joindre a l’escorte triomphante de ce maître du monde. Ils y seraient tous venus, si les excès du despotisme, puis d’effroyables revers, n'avaient fait cesser l’éblouissement et fait apercevoir les pieds d’argile du colosse impérial. Berryer, pour sa part, s’en est confessé éloquemment a la tribune.
« Je suis sorti du collège au bruit du canon d’Iéna$ « et quelle tête n’eût pas été enivrée! Mais j’ai ré- « fléchi... Oui, j’ai senti le despotisme, et pour moi il « a gâté la gloire! Et puis, j’ai vu l’infidélité de la « victoire. J’ai vu l’étranger amené par nos revers « jusqu’ici. J’ai vu tout un grand gouvernement, une (, immense puissance qui reposait sur un seul homme, « disparaître en un jour, disparaître parce que son « épée était abattue, et qu’un jour, un seul jour, il « n’était pas triomphant. Plus de gouvernement, plus « de lois : tout s’anéantissait, tout parlait avec un seul « homme ! Oh ! alors, j’ai compris que malheur aux » nations dont l’existence, dont le gouvernement,
<< dont la constitution a pour base, ou la mobilité des « passions populaires, qui conduisent aux hontes du « Directoire, ou l’autorité immense du génie d’un
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« grand homme, qui conduit à d’éclatantes victoires, à « d’immenses succès, mais aussi à d’affreux revers, à « un anéantissement complet, à un effacement de tout « ce qui constitue la société! Faire reposer la des- « tinée d’un peuple sur la tête d’un homme, c’est le « plus grand de tous les crimes. Ah! j’ai compris « alors la nécessité d’un principe ! »
Il n’attendit pas les désastres de l’Empire pour se désaffectionner de l’Empereur et de son gouvernement. La gloire militaire de Napoléon était encore brillante quand les idées de Berryer prirent un autre cours. En étudiant l’histoire de la Révolution, il avait été amené à lire les discours de Mirabeau, et, comme Giotto devant les tableaux de Cimabué, il s’était écrié :
— Moi aussi je serai orateur !
Pendant bien des années, le barreau fut sa seule tribune. C’est la qu’il fonda sa renommée dans des causes qui sont restées célèbres, soit par le nom des clients, soit par le talent du défenseur.
Ses premières causes avaient été des procès en affaires commerciales -, car son père, très-versé dans ces sortes de questions, voulait d’abord le diriger de ce côté, où il voyait plus de chances de fortune. Berryer dut à cette initiation première cette science
financière qui plus tard fut si admirée. Mais une circonstance fit entrevoir son avenir et son talent sous un nouveau jour, quand il assista son père dans le procès relatif a la conspiration du général Malet.
Celte étrange conspiration, éclatant soudainement sans aucun signe précurseur dans le ciel à peine nuageux du puissant Empire, avait plongé Paris dans la stupeur. Tous les hauts fonctionnaires emprisonnés à la Force pendant quelques heures étaient très-honteux de leur aventure. Desmarets, l’un d’eux, chef de la police impériale, se trouvait dans un salon où était aussi le jeune Berryer, dont le père venait d’accepter la défense des généraux compromis dans le complot. Desmarets répondait avec embarras aux questions qu’on lui faisait.
« Qu’avez-vous pensé, lui demandait-on, quand vous vous êtes vu sous les verroux?
— Mais, j’ai cru que c’était arrivé! et que Bernadotte avait fait assassiner l’Empereur!
— Mais avez-vous cru que le Sénat eût prononcé la déchéance?
— Ah! fit Desmarets, il en était bien capable! »
« J’étais dans un coin du salon, racontait Berryer, j'avais vingt-deux ans. Impétueux, ardent, je m’élance vers Desmarets et lui dis :
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« — J’espère, monsieur, que vous répéterez devant le conseil de guerre ce que vous venez de dire?
« - — Comment! comment!
« — Oui. 11 y a la de malheureux officiers qui n’ont pas commis d’autre crime «pie de croire comme vous que ce qu’on leur disait était vrai. Si vous, dignitaire de la police, vous avez pu vous laisser tromper, comment n’excuserait-on pas leur erreur? Vous leur devez de parler et de les arracher a la mort par votre témoignage! »
Cette apostrophe hardie et véhémente ne sauva pas les complices de Malet. Malheur aux vaincus! telle est la loi qui s’applique avec quelque raison aux auteurs de coups de main qui échouent dans leur entreprise!
Le talent de Berryer se dessinait déjà dans cette émouvante inspiration. Sa parole a toujours été l’écho de son cœur. Jules Favre l’a dit en termes excellents.
« Les qualités qui lui ont valu une si juste et si « brillante renommée n’étaient rien en comparaison « des trésors de son cœur. Ils se révélaient dans le « commerce intime et lui échappaient souvent malgré « lui en effusions soudaines, qui mettaient a nu tout « ce que son génie avait de sensibilité profonde. La « était la véritable source de sa puissance. On se sente tait subjugué par son esprit, bien plus encore par le
« charme de son invincible bonté, et l’on était si vite « et si bien entraîné à l’aimer, qu’on ne songeait plus « à lui résister. »
Berryer eut, comme on le verra, cette singulière destinée de plaider presque toujours pour des vaincus. Le malheur et la faiblesse l’attiraient et lui fournissaient en même temps ses mouvements d’éloquence les plus pathétiques. Ce n’était pas, comme on pourrait le croire, un calcul d’artiste, mais une pente naturelle de sa belle âme. Et on le connaissait si bien que, dans les camps les plus opposés, on n’hésitait pas a solliciter le secours de sa parole. Ainsi, après avoir secondé son père sous l’Empire dans la défense des complices du républicain Malet, il défendra sous la Restauration le général Cambronne qu’il fera acquitter, le général Debelle dont il obtiendra la grâce. Plus tard il défendra le prince Louis Bonaparte sous la royauté de Juillet, puis les princes d’Orléans sous Napoléon III; enfin, partout et toujours la royauté légitime.
Par une coïncidence remarquable, la tentative audacieuse du général Malet avait eu lieu le jour même où Napoléon quittait Moscou après avoir campé pendant un mois sur les ruines fumantes de cette ville. Celte conspiration, tenue si secrète, avait-elle été encouragée comme on l’a dit par des avis venus d’An-
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gleterre? Rie» ne le prouve, si ce n’est celte règle de probabilité admise en justice: l’auteur présumé d’un fait est celui qui en profite. Quoi qu’il en soit, ces événements, joints aux mauvaises nouvelles d'Espagne, apparaissaient comme des points noirs dans le ciel de l’Empire.
Dans les dix-huit mois qui suivent, après des alternatives de grands revers et de petits succès qui l'épuisent, Napoléon voit successivement les souverains, ses alliés par contrainte, se détacher de lui dès qu’ils osent le faire.
Enfin tout est consommé-, l’Empire s’écroule, et la monarchie traditionnelle est rappelée. Il ne resterait plus a la France qu’à se reposer, dans une paix bienfaisante, de vingt-cinq années d’agitations, de gloire et de malheurs. Il fallait, pour mettre le comble à son nfortune, le retour à jamais funeste de l’ile d’Elbe et e désastre final de Waterloo.
Défense des généraux Cambronne et Debelle. — Poursuites disciplinaires écartées par Louis XVIII. — Audience du Roi. — Citation d’Horace. — Sagesse de Louis XVIII. — Noble réponse de ce prince au premier consul. — Sa résignation chrétienne. — Berryer élu député. — Son talent méconnu par M. Thiers. — Son début à la tribune. — Mot de Royer- Collard. — Ministère Polignac. — Ordonnances. — Les Enfants de France au palais de Saint-Cloud.
Berryer, au moment des Cent-Jonrs, prit les armes comme volontaire royal, mais les événements marchèrent trop rapidement pour laisser aux royalistes le temps de se constituer. Ce ne fut la qu’une manifestation loyale de ceux qui, en dehors de l’armée, séparaient désormais la cause de la patrie de celle de l’Empereur. La royauté, en reprenant possession du sol ensanglanté de la France, avait a demander un compte sévère aux généraux qui avaient trahi leur serment. A la vérité, le crime de parjure s’atténuait un peu par le souvenir de la fascination irrésistible du grand capiaine sur ses soldats.
Berryer, chargé de la défense des généraux Cambronne et Debelle, démontra quant au premier que le parjure n’exislail même pas, puisque Cambronne, ayanl accompagné Napoléon a l’île d’Elbe, n’avait pas prêté serment au Roi.
Quant au général Debelle, Berryer se plaça sur un autre terrain, et termina son chaleureux plaidoyer par ces paroles : « On ne ramasse pas des blessés sur le champ de bataille pour les portera l’échafaud! »
Louis XVIII aimait les jeunes et généreux talents. Il avait remarqué le chevaleresque avocat de Cambronne; et quand un magistrat trop zélé provoqua des poursuites disciplinaires contre le jeune défenseur pour quelques hardiesses de parole, ce fut le vieux monarque lui-même qui les écarta par son intervention.
Admis a l’audience de Louis XVIII avec Delvincourt, l’illustre doyen de l’Ecole de droit, Berryer remercia le Roi de son auguste protection ; et comme Delvin court cherchait à expliquer les généreuses ardeurs de son jeune confrère :
« Heureux, interrompit Louis XVIII, heureux l’âge où le cœur emporte la tête! » Puis le royal lettré trouva aussitôt dans sa mémoire féconde une citation
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d’Horace qu'il appliqua gracieusement au célèbre ju-i
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liste pour le remercier de son constant dévouement. De sa belle voix harmonieuse il ajouta, non sans une certaine complaisance d’auteur, la traduction qu’il avait faite des vers de son poète favori :
Avec toi marchent l’espérance Et la rare fidélité,
Blanche déesse ignorant l’inconstance Et ne s’enfuyant pas devant l’adversité!...
(Horace, Odes, liv. I, ode xxxv.)
Le souvenir de cette entrevue resta profondément *ravé dans la mémoire et dans le cœur de Berryer. Il larlait toujours avec admiration de ce roi, qu’il appelait e Nestor des temps modernes, et comme on disserait un jour devant lui sur les suites éphémères du ègne réparateur de Louis XVIII, il résuma son appréciation par celte parole : « Il arriva trop tard, et s’en lia trop tôt... »
On ne peut nier que Louis XVIII possédât au plus aut degré l’art de manier les hommes. Ses mots charîants, que l’on cite en si grand nombre, n’étaient pas aulement des saillies d’esprit, c’était aussi un moyen e gagner les hommes en flattant leur amour-propre.
Il faudrait, disait-il, pour gouverner les Français, ne main de fer recouverte d’un gant de velours. »
Ce prince si éclairé se rendait compte du mouve-
ment des esprits et des ménagements nécessaires pour concilier les éléments si divers que lui avaient légués la Révolution et l’Empire-, sa grande réputation d’esprit et de sagesse, jointe au prestige ineffaçable de la royauté, lui donnait un ascendant personnel que subissaient tous ceux qui rapprochaient.
Louis XVlll avait foi dans son principe-, et, pendant ses dures années d’exil, il avait eu soin de le maintenir intact par la dignité de son altitude.
On aime à rappeler ici la noble réponse que ce prince fit a Varsovie en 1803 à l'envoyé du premier consul, qui lui demandait de renoncer, ainsi que tous les membres de la famille royale, a leurs droits au trône de France, en échange d’indemnités considérables.
« Je ne confonds pas, dit le Roi, le général Bona-i « parte avec ceux qui l’ont précédé : j’estime sa k valeur, ses talents militaires 5 je lui sais gré de plu- ]f| « sieurs actes d’administration, car le bien qu’il ferai | « a mon peuple me sera toujours cher. Mais il se u trompe, s’il croit m’engager a transiger sur mes , « droits-, loin de la, il les établirait lui-même, s’ils ^ « pouvaient être litigieux, par la démarche qu’il fait « en ce moment. J’ignore quels sont les desseins de (| « Dieu sur ma race et sur moi; mais je connais les |
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« obligations qu’il m’a imposées par le rang où il lui « a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces « obligations jusqu'à mon dernier soupir; fils de saint « Louis, je saurai, à son exemple, me respecter jusque « dans les fers; successeur de François Ier, je veux « du moins pouvoir dire comme lui :
« Nous avons tout perdu hors l’honneur. »
El comme M. de Haugwitz, homme d’État prussien, présent à cette scène, insinuait que Bonaparte pourrait exiger de certaines puissances la cessation des subsides royaux, peut-être même l’éloignement des Bourbons :
« Je ne crains pas la pauvreté, répliqua Louis XVIII. D’ailleurs, si j’en étais réduit là, je ferais connaître ma situation en France à mes fidèles sujets; et, croyezmoi, je serais bientôt plus riche que je ne suis. Quant à l’asile que ce pays m’a offert, s’il m’était enlevé, je m’en irais en plaignant le souverain qui se croirait forcé d’agir ainsi. »
Les belles paroles que nous venons de citer semblent revivre aujourd’hui dans tous les actes de l’auguste petit-neveu du roi Louis XVIII.
Ce ne fut qu’à la fin de la Bestauration que Berryer an Ira dans la politique.
Le 4 janvier 1830, il atteignait sa quarantième
aimée, qui élait alors l’âge exigé pour la députation.
Le roi Charles X lui dit ce mot familier et charmant :
— OU ! ces quarante ans, je les guettais!
Ce Roi, si mal connu, puisait dans son exquise politesse non moins que dans la bonté de son cœur l’art de dire tout avec grâce.
Berryer fut élu député dans la Haute-Loire.
Le 31 janvier 1830, Thiers écrivait ironiquement dans le National au sujet de cette élection :
« Voila M. Berryer nommé. Maintenant, ce point obtenu, il reste encore à en obtenir un, c’est que « M. Berryer soit éloquent. Quelques plaidoyers fort « riches en invectives ne sont pas encore une garantie « d’éloquence politique. En vérité, si l’on ne devait « avoir qu’un génie oratoire â la façon de M. de « Courvoisier, ce qui est déjà beaucoup accorder à « M. Berryer, il ne vaudrait pas la peine d’avoir tant « travaillé (celte élection). »
Thiers ne larda pas â revenir de cette injuste appré1 dation (1), et ces deux hommes éminents, quoique
(4) Thiers, le <11 février, critiquait vivement 1 expédition d’Alger: « ... De nouveaux détails sont parvenus à la connaissance du public sur la folle expédition qui occupe en ce moment le conseil.. 4 » Puis il entre dans une foule de détails j techniques et militaires, « toutes choses, disait-il, pour les- :j quelles il faudrait avoir Kléber ou Bonaparte». Plus tard il corn-
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si dissemblables en tout, ont fini, longtemps après, par se comprendre et s’aimer.
Le début de Berryer a la tribune fit sensation. Il combattait l’adresse des 221, qu’il qualifiait d'inconstitutionnelle, séditieuse, attentatoire aux prérogatives de la couronne.
« Qu’importe, disait-il, qu’importe maintenant, quand les droits du Roi sont blessés, quand la couronne est outragée, que votre adresse soit remplie de protestations de dévouement, de respect et d’amour! Qu’importe que vous disiez : les prérogatives du Roi sont sacrées, si, en même temps, vous prétendez le contraindre dans l’usage qu’il doit en faire! Ce triste contraste n’a d’autre effet que de reporter la pensée vers des temps de funeste mémoire. Il rappelle par quel chemin un roi malheureux fut conduit, au milieu des serments d’obéissance et des protestations d’amour, à changer contre la palme du martyre le sceptre qu’il laissa choir de ses mains. . . >>
Berryer fut couvert d’applaudissements, et Royer- Collard salua le nouvel orateur par ce mot senten-
battra les chemins de fer; plus lard il fera voter les fortifications de Paris ; plus tard encore il fera voter la république conservatrice 1 Pourquoi cet homme éminent s’est-il trompé tant de fois dans ses prévisions? C’est que l’esprit de parti est un guide qui égare toujours ceux qu’il conduit.
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cieux : a C’est plus qu’un talent, c’est une puissance. »
On lui offrit une place de sous-secrétaire d’État, puis un ministère. Mais c’était le prince de Polignac qui était alors a la tête des affaires. Berryer comprit que sous la conduite de cet homme d’un noble caractère, mais d’un esprit trop exalté, l’esquif courait aux abîmes. Il refusa. 11 ne fut pas le seul. M. de Polignac eut toutes les peines du monde a constituer son ministère. A peine y était-on entré qu’on en voulait sortir-, ceux mêmes qui restèrent jusqu’à la fin ne le firent qu’avec abnégation et par obéissance au Roi. De là celte parole du baron d’Haussez, ministre de la marine (1 ) :
— Je considérerais comme une lâcheté d’abandonner dans une telle circonstance la monarchie et le Pioi -, mais je déclare que je me rallie, non à la conviction, mais à la responsabilité de mes collègues.
La situation était réellement très-difficile. « La monarchie, disait M. de Villèle, me fait l’effet d’une
(i) « Sire, disait le baron d’Haussez, nous sommes tous d’accord sur la ûn, non sur les moyens. Je reconnais que la mesure est indispensable, mais je reconnais en même temps qu’on n’a pas de moyens suffisants pour la faire réussir. » Il présenta de nouveau les observations qu’il avait déjà soumises à ses collègues : « Vous ne voulez donc pas signer? lui dit le Roi. — Je signerai, Sire, répondit M. d’Haussez, parce que je considérerais comme une lâcheté... »
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place minée et contre-minée que la moindre étincelle peut faire sauter ! »
Le fractionnement des partis, ou plutôt des coteries parlementaires, semblait rendre impossible la formation d’une majorité gouvernementale. Le roi Charles X crut de très-bonne foi ne pouvoir sortir de cette impasse que par un coup de force qui réveillerait les esprits, et ferait comprendre aux électeurs la nécessité de répudier les idéologues et les ambitieux qui faisaient obstacle aux loyales intentions du gouvernement. Le bien du pays était son seul but! Mais quelque entreprise que l’on tente, on ne peut réussir qu’à la condition de prévoir les obstacles et les résistances, et en se préparant à les surmonter.
M. Tbiers disait, à Augerville, en 1856, devant M. de Falloux et d’autres personnages considérables : « Nous avons fait la révolution de Juillet parce qu’on nous l’a laissé faire. »
La famille royale n’avait pas le sentiment du danger. Le 28 juillet, les Enfants de France jouaient comme d’ordinaire dans le parc réservé de Saint-Cloud.
« Elle est toute petite, une duègne la garde;
« Elle tient à la main une rose et regarde,
« Quoi? Que regarde-t-elle? Elle ne sait pas. L’eau ;
« Un bassin qu’assombrit le pin et le bouleau,
« Ce qu’elle a devant elle : un cygne aux ailes blanches, « Le bercement des flots sous la chanson des branches, « Et le profond jardin rayonnant et fleuri... »
(La Ttose de l'Infante .)
Ainsi était Mademoiselle dans les jardins de Saint- Cloud le 28 juillet 1830, acccompagnée par madame la duchesse de Gontaut, gouvernante des Enfants de France. La jeune princesse jetait a manger aux cygnes du grand bassin, puis cueillant des fleurs, en formait un bouquet pour son auguste mère, quand tout à coup le canon se fit entendre du côté de Paris. « Qu'y a-t-il ? s’écria-t-elle, que signifie ce bruit? » A ce moment le jeune duc de Bordeaux accourut vers sa sœur, et lui dit gaiement : « Louise, as-tu entendu le canon? C’est une fête-, nous irons sans doute a Paris! »
Le lendemain, la famille royale prenait le chemin de l’exil.
Mademoiselle devint duchesse de Parme et connut de nouveaux malheurs. Elle est morte sans avoir revu la France. Et le jeune prince qui s’appela plus tard le comte de Chambord ne revit Paris qu’au sortir des meurtrissures de la guerre, devant les ruines fumantes de la Commune, et il ne resta qu’un jour au château de Chambord.
Révolution de Juillet. — Embarras du nouveau gouvernement
— La duchesse de Berry en Vendée. — Entrevue de Berryer avec Madame. — 11 est arrêté. — Le général Solignac. — Arrestation de Madame. — Son héroïsme. — Sa naissance et son mariage. — Arrivée en France. — Lettres du duc de Berry. — Portrait de la jeune princesse; sa bonté; ses fautes contre l’étiquette ; elle rappelait beaucoup la duchesse de Bourgogne. — Pensée patriotique de Madame. — Deutz.
— Berryer aux assises de Blois; son acquittement. — Médaille en son honneur. — Thiers et Berryer. — Papiers compromettants anéantis. — Deux patriotes. — Deux genres do patriotisme. — Chateaubriand défendu par Berryer. — L'oracle de son parti et le conseil de la branche aînée. — Le prince de Metternich. — Accident arrivé à M. le comte do Chambord.
Berryer vit avec douleur s’accomplir cette révolution (I) ingrate, qu’il avait prévue. Mais tandis que la plupart des royalistes se reliraient de la lice, comme font trop souvent les partis vaincus, Berryer, blâmant
(I) La Restauration venait de donner Alger à la France, en dépit des Anglais. Elle avait affranchi la Grèce, replacé Ferdinand VII sur le trône d'Espagne, rétabli l’ordre dans nos finances et relevé la France au premier rang du concert européen.
au nom du patriotisme le système commode de l’abstention, resta résolument sur la brèche, dans la petite phalange des légitimistes qui protestaient contre l’émeute triomphante, et affirmaient en toute occasion leur foi, leurs regrets et leurs espérances.
Il avait beau jeu contre le gouvernement de Juillet, quand il le voyait faire appel a des lois de compression pour maintenir l’ordre.
« L’ordre, disait-il, est-ce a vous de l’invoquer? Vous en avez sapé les hases, vous avez déchaîné l’anarchie! Le principe vous presse. Il faut en subir les conséquences. »
Et encore cette apostrophe qu’on pourrait appliquer a nos maîtres actuels, comme a tous les révolutionnaires présents, passés et futurs : « Est-ce que la souveraineté du peuple est une de ces fictions redoutables qu’on invoque aux heures de crise et qu’on se hâte de replonger dans les abîmes dès qu’elle a donné la pâture aux ambitieux? »
Bien que le nouveau gouvernement cherchât a se soustraire aux exigences de ses partisans, quand ils réclamaient le développement des institutions libérales qui étaient sa raison d’être, il fut obligé de concéder aux passions populaires les lois d’exil et la suppression de l’hérédité de la pairie.
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Berryer combattit énergiquement ces lois, et d’autres encore proposées par la gauche.
Sur ces entrefaites, on apprit que madame la duchesse de Berry était en Vendée, cherchant à soulever cette province en faveur de son fils, Henri de France.
C’était une tentative héroïque, mais dans des conditions et des circonstances telles qu’elle ne pouvait réussir. Les chefs reconnus du parti légitimiste, MM. de Chateaubriand, Ilyde de Neuville et de La Ferronnays, s’écrièrent: « Il est trop tôt! L’impopularité qui a fait la révolution est encore vivace. Il faut conjurer Madame d’ajourner sa tentative. Mais qui pourra tromper la police vigilante de M. Thiers?
— Ce sera moi ! ■» dit Berryer.
Sous prétexte d’une cause a plaider en Bretagne, il part pour Nantes, et, la nuit, mystérieusement, à travers mille dangers, il parvient jusqu’à une petite métairie vendéenne qui abritait sous son toit de chaume la courageuse princesse qui prenait le titre de régente du royaume.
Les accents pathétiques de Berryer firent sur Madame une vive impression, car elle connaissait la sincérité de son dévouement. Elle détacha de son cou un médaillon en agate contenant des cheveux de son mari et le donna à Berryer-, mais elle lui répondit avec
douceur: « Je ne puis abandonner ceux qui se sont compromis pour nous. »
Berryer s’en retournait désespéré de son insuccès, quand, par une méprise singulière, le gouvernement le fit arrêter et lui lit son procès comme complice de ce soulèvement qu’il voulait empêcher. Quand il fut conduit a Nantes pour être mis en prison, le général Solignac, commandant le département, l’invita a dîner.
« Après le dîner, racontait Berryer, comme nous prenions le cale, le général me dit de l’air le plus tranquille : — J’ai envoyé une dépêche au ministère pour proposer de vous faire fusiller.
« Je fus tellement saisi à cette parole, que je laissai échapper la tasse que je tenais à la main.
« — Mais, ajouta le général, vous verrez qu’ils sont trop lâches pour m’en donner l’ordre.
« Une demi-heure après, la dépêche arrive.
“ — Qu’est- ce que je disais! s’écrie le général. Montalivet refuse! C’est une poule mouillée! »
Madame la duchesse de Berry ne voulut pas se rendre â Solignac. Elle se rendit au général Dermoncourt, qui, chose remarquable, fut conquis par sa prisonnière, et, sans trahir son devoir, devint légitimiste. Tel est, quoi qu’on fasse, l’ascendant des princes et surtout des princesses .
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D'ailleurs, au prestige de son rang et de son héroïsme, madame la duchesse de Berry joignait un charme réel, une franchise pleine de séduction.
« Les idées de cette généreuse princesse, a dit « Chateaubriand, ne manquaient point de grandeur: « elle avait divisé la France en quatre grands gouver- « nements militaires, désigné les chefs, nommé les « officiers, enrégimenté les soldats, et, sans s’embar- « rasser si tout son monde était au drapeau, elle était « elle-même accourue pour le porter ; elle ne doutait « point de trouver aux champs la chape de saint Mar- « tin ou l’oriflamme, Galaor ou Bayard. Coups de « hache d’armes et halles de mousqueton, retraite « dans les forêts, périls aux foyers de quelques amis « fidèles, cavernes, châteaux, chaumières, escalades, « tout cela allait et plaisait à Madame. Il y a dans son « caractère quelque chose de bizarre, d’original et « d’entraînant qui la fera vivre; l’avenir la prendra il « gré. »
Marie-Caroline-Ferdinande-Louise de Bourbon, fille de François 1er, roi des Deux-Siciles,et de sa première femme, Marie-Clémentin£d’Aulriche, élaitnéeleSnovembre 1798. Son âme fut trempée de bonne heure dans l’adversité, comme si Dieu avait voulu la préparer aux épreuves qui devaient remplir sa vie.
Le roi François Ier, vaincu par Macdonald avec la complicité d’une insurrection, quitta Naples avec ses ministres et sa famille et se retira a Palerme. Après la chute de l’Empire, étant rentré en possession de ses États, il accéda au désir exprimé par Louis XVIll en accordant la main de sa fille Marie-Caroline au duc de Berry.
Le mariage eut lieu à Naples par procuration , le 2iavril J816. Mais en raison du voyage de la jeune princesse, voyage si long a celle époque, et des nécessités de la quarantaine 'a Marseille, ce ne fut que six semaines après que les augustes époux se trouvèrent réunis. Pendant cette longue attente, le duc de Berry écrivait chaque jour a sa femme. Nous citerons ce passage écrit le 26 mai et où l’on croit voir un prélude lointain de l’héroïsme de cette princesse :
« Vous aimez a monter a cheval -, je vous cherche a des chevaux bien sages. Je sais que vous ne craignez « rien, mais moi j’ai peur pour vous. À propos de « courage, vous avez été en grand danger sur mer « auprès de cette vilaine île d’Elbe d’où sont partis « tous nos maux l’année dernière. Cela m’a fait trem- « bler; mais j’ai aimé ’a apprendre que vous n’aviez « pas éprouvé la moindre frayeur. Le sang de Henry IV « et de Louis XIV ne s’est pas démenti. »
Les lettres échangées entre les deux époux sont toutes charmantes. Après celle qui constate le courage précoce de celte princesse de dix-huit ans, citons cette autre relative à son portrait physique:
« Fontainebleau, 12 juin 1816.
« Votre lettre de Lyon, que je reçois de la main « du Roi, me fait un plaisir que je ne puis vous expri- « mer. Je suis charmé que vous me grondiez sur mon « écriture : vous avez bien raison 5 mais en vous écri- « vaut, mon cœur m’emporte, et vous n’avez pas l’idée « de l’effort que je suis obligé de faire pour être lisible. « Encore trois jours! Je brûle de vous voir. J’éprouve « aussi aujourd’hui un grand bonheur; je possède « votre portrait. Au moins, celui-là 11e vous défigure « pas du tout, et, fût-il un peu flatté, on peut être « fort agréable sans être aussi jolie que ce portrait...»
En Provence, où la jeune princesse était admirablement accueillie, elle entendit sur son passage une femme pauvrement vêtue qui disait en la regardant :
« Elle n’est pas jolie! »
« Donnez-lui cette bourse, dit aussitôt la duchesse de Berry à une dame de sa suite, pour que du moins elle me trouve bonne. »
Était-elle jolie? Elle était mieux que cela. Avec un
beau teint, une taille gracieuse, une physionomie mobile et expressive, elle attirait et charmait tous ceux qui l’approchaient. Semblable en cela a cette autre princesse italienne, la duchesse de Bourgogne, dont Saint-Simon a fait ce beau portrait qui commence par ces mots : « Régulièrement laide... », et qui, après avoir détaillé le bien et le mal dans sa personne, finit par reconnaître qu’elle était adorable de toute manière et adorée de toute la cour.
La duchesse de Berry avait aussi ce même enjouement, cette spirituelle vivacité qui plaisaient tant à Louis XIY dans sa petite-fille. Quand enfin elle arriva à Fontainebleau où la famille royale l’attendait, sa pétulance rompit les mesures prescrites par l’étiquette, et, brusquant le cérémonial, elle se précipita aux pieds du Roi. Mais elle le fit avec tant de grâce que| Louis XVIII, d’ordinaire grand mainleneur de l’étiquette, reçut la princesse en souriant et l’embrassa le plus tendrement du monde. Il fit plus. Il daigna rimer pour elle le quatrain suivant :
En pensant à vous, désormais
Nous mettrons, madame, et pour cause,
Sur notre vieux drapeau français Entre les trois lis une rose.
La duchesse de Berry, qu’on appelait en France
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< la bonne duchesse », avait trouvé dans son époux me âme aussi tendre que la sienne. On peut s’imagiîer ce qu'aurait été leur règne!... Dieu ne l’a pas l/oulu.
Après l’insuccès de sa tentative en Vendée, quand a duchesse de Berry se vil prisonnière, elle se borna ii dire : « J’ai rempli les devoirs d’une mère qui veut ’econquérir l’héritage de son fils. » Bile aurait pu î jouter qu’une pensée patriotique l’inspirait. Une guerre extérieure, une guerre générale était imminente. Bien que l'idée de patrie s’applique peut-être plus ]u’autrefois à la patrie du sol ou de la race, on ne peut nier que des liens d’internationalité ne tendent h 50 former entre des principes semblables. Comme au temps des guerres de religion, les révolutions tendent a main aux révolutions et les monarchies aux monarchies. Madame la duchesse de Berry voulait que la restauration de son fils précédât ou détournât celle guerre qui menaçait la nouvelle royauté queLaFayetle ivaitappelée lameilleuredes républiques. C’est dans ce ;ens que Madame avait répondu à Berryer ces belles )aroles : « Je suis venue ici parce que je veux que : mon fils doive tout au dedans et rien au dehors. ( Voyez-vous, monsieur Berryer, s’il faut qu’il achète
< le trône de France par la cession d’une province,
« d’une ville, d’une forteresse, d’une maison, d’un « chaumière, comme celle dans laquelle jelpuis, je vou « donne ma parole de régente et de mère qu’il ne ser « jamais roi. »
L’homme qui avait livré la princesse , le traîtr Deutz (1), eut l’audace, trois ans après son forfait, d publier un essai de justification qui, fût-il vrai, le reri drait plus infâme encore; l’histoire de sa vie raconté dans ce factum serait une longue suite de trahison froidement méditées : trahisons envers l’Église qu l’avait accueilli avec tendresse après sa fausse conver sion et l’avait comblé de bienfaits-, trahisons enver les princes qui l’avaient élevé jusqu’à l’amilié la plu confiante! En flattant l’esprit de secte et l’esprit d parti, il a pu obtenir ainsi sa réhabilitation auprès d son coreligionnaire Crémieux, qui l’avait d’abord gène reusement condamné-, il ne l’obtiendra pas de l’histoire qui lui maintiendra sa honteuse célébrité.
(I) Thiers, qui venait de remplacer Montalivet au ministèr de l’intérieur, paya cette trahison 500,000 francs. Yéron, dar ses Mémoires d’un bourgeois de Paris, prétend qu’il fut ensuit, donné avis à la princesse de son arrestation prochaine. Mai cette assertion est contredite par deux raisons : 4 ° Le gouver nement ne connut le lieu de retraite de Madame que le jou même où [Deutz la livra. 2° A quoi aurait servi d’acheter c secret et de donner à la princesse le moyen d’échapper et d se mieux cacher?
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« — Ce qui me console, disait madame la duchesse de Berry, c’est que ce n’est pas un Français!...»
Nous avons laissé Berryer, otage innocent, cuire les mains de la justice. Après avoir été traduit devant une commission militaire incompétente, mis en présence de faux témoins, incarcéré pendant cinq mois, il obtint enfin, grâce à l’intervention de l’ordre des avocats et sur un arrêt de la cour de cassation, d’être renvoyé devant ses juges naturels.
Le 16 octobre 1832, il comparut aux assises de Blois. A son entrée sous la garde des gendarmes, tout le barreau, les jurés et tous les assistants se levèrent par un mouvement spontané. Le président, voyant que plusieurs avocats en robe s’étaient assis sur le banc des accusés, les invita à se placer ailleurs. Mais l’un d’eux répondit aussitôt : « Le banc des accusés est si honoré aujourd’hui, que nous avions cru nous honorer nous-mêmes en y prenant place. »
Interrogé sur ce qui s’était passé dans son entrevue avec Madame , Berryer répondit « qu’il était prêta dire tout ce qui lui était personnel, mais qu’il ne lui était pas possible de mettre en scène Son Altesse Royale ni de reproduire ses paroles sans son aveu ».
Le seul témoin qui incriminait Berryer n’osant plus soutenir son faux témoignage, l’avocat général aban-
donna l’accusalion, et le jury prononça l’acquittement qui fut salué par des applaudissements universels. Les royalistes firent frapper a cette occasion une médaillt à l’effigie de Berryer avec cette inscription : Défenst des droits légitimes et des franchises nationales,
C’est a cette époque que se formèrent des liens d’amitié entre Thiers et Berryer. Thiers, l’ayant fait venir un jour au ministère, lui dit : « "Voici des papiers qui prouvent la complicité de plusieurs personnages du parti légitimiste dans les affaires de la Vendée. Je vais anéantir ces papiers sans même en parler au Boi. » Et aussitôt il les jeta au feu. Berryer lui en sut un gré infini. Cet acte de clémence avait été bien évidemment concerté entre leRoietson ministre, qui s’en attribuait le mérite (1).
Du reste, entre Thiers et Berryer, il y eut toujours un point de rapprochement : le patriotisme. C’étaient deux cœurs vraiment français, deux patriotes! Seulement ils ne l’étaient pas de la même manière. Chez
(I) Thiers, pendant un de ses ministères, voulant écarter l’opposition souvent gênante que lui faisait Berryer , eut l’étrange idée de lui proposer... le chapeau de cardinal. Il se faisait fort de l’obtenir pour un aussi fervent catholique, et Berryer, ajoutait-il, serait bientôt une des lumières et des gloires de l’Église.
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Berryer, c’était une passion désintéressée, sans aucune vue personnelle; chezM. Tliiers, il s’y joignaitl’amour du pouvoir surexcité par la conviction de sa supériorité. Il en laissa un jour échapper l’aveu. C’était pendant la coalition parlementaire qui renversa le ministère Molé :
« Si vous étiez au pouvoir, lui disait le comte Molé, vous agiriez exactement comme nous.
— C’est possible, répliqua M. Tliiers, je jouerais le même air, mais je le jouerais mieux! »
La captivité de la princesse fut l’occasion d’un grand nombre de démonstrations de dévouement. M. de Chateaubriand se signala au premier rang par la publication d’un mémoire où se trouvait celte phrase :
« Madame, votre fils est mon Roi ! »
Cette parole résonna comme un clairon dans le monde royaliste. On l’inscrivit sur des bagues, des bracelets, des broderies. Poursuivi pour ce mémoire, Chateaubriand refusa de choisir un avocat. Berryer le défendit en quelque sorte malgré lui, en plaidant pour e journal qui avait publié le mémoire. Le procureur : général Persil, interrompant Berryer, lui dit que si ses , unis et lui osaient répéter devant le peuple ce qu’ils enaienl de dire devant la cour, ils seraient aussitôt iis en pièces.
« Qu’ai-je entendu? s’écria Berryer-, quoi! nous sommes dans le palais de saint Louis, que ses contemporains avaient surnommé le grand justicier de son royaume, et, après six siècles de civilisation et de progrès, vous qui prétendez être des hommes de lumière et de liberté, vous osez nous dire : Sortez de cette enceinte -, allez faire parler dans la rue vos coi sciences-, il y a la des meurtriers pour vous répondre !»
Berryer, par l’éclat de sa parole et la noblesse de sa conduite, occupait le premier rang parmi les légitimistes. Les hommes les plus considérables reconnaissaient son mérite, et le duc de Fitz-James, avec l’influence de sa haute naissance et de ses talents, donnait l’exemple de la plus grande déférence pour ce simple avocat qu’on pouvait a bon droit appeler la lumière de son parti. Le roi Charles X, dans son exil, appréciait la sagesse de ses conseils, et il le chargeait, en 1834, de sonder les dispositions du gouvernement autrichien a son égard. Berryer se rendit auprès du prince de Metlernich, qui était à ce moment dans ses terres, entouré d’une sorte de petite cour. Cet appareil embarrassait un peu notre envoyé, lorsque le prince lui dit: « Eli bien, monsieur Berryer, vousarrivez de Vienne; quelles sont les nouvelles?
— Il n’y en a qu’une, mon prince, qui ait de l’im-
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portance pour moi : on dit que la tour de Saint-Étienne penche à gauche.
— On vous a trompé, monsieur -, elle penche et penchera toujours à droite. »
La mission de Berryer était remplie.
Il écrivait 'a un de ses amis, quelque temps après le grave accident arrivé en 1841 a M. le comte de Chambord : « Mon ami, je m’empresse de vous « donner, a mon premier moment de liberté, les « nouvelles que vous pouvez désirer. Le comte de « Chambord est arrivé ici samedi dernier a cinq heures « et demie du soir. Il a été reçu admirablement dans « cette royale demeure. Sa santé est parfaite. Sa belle « et noble figure rayonne de bonne grâce, de dignité, « de bienveillance. Le cruel accident qui nous a tant « alarmés n’a laissé que des traces aujourd’hui bien « légères, et qui ne sont même remarquées que par « l’intérêt attentif que l’on porte â tous ses mouve- « ments. Nous venons de passer ces quatre jours en « fêles et en voyages dans les environs d’Alton, qui « ont rempli toutes nos heures. J’ai déjà beaucoup I ;< causé avec le comte de Chambord, soit en voiture, l|< soit dans les salons. J’ai eu avec lui dans son eabii ( net un entretien tête â tête de plus de deux heures ; je vous en dirai les détails. Oh ! que je souhaiterais
« que loule la France eût pu le voir et l’entendre!
« Elle tomberait à ses pieds comme je m’y étais jeté « a la fin de cette conversation, quand à deux reprises « il m’a pris dans ses bras et m’a pressé sur son cœur.
« Le Roi est, comprend, pense et veut tout ce que la « France intelligente et honnête peut désirer, tout ce « que réclament et les libertés publiques et la gran- « deur du pays.
« Il est fort à désirer que le plus grand nombre « possible d’hommes éclairés et sincères puisse pro- « filer du séjour en Angleterre pour voir , pour « entendre le Roi. »
Dans toutes les occasions qui le mettaient en rapport avec la famille royale, soit à Teplitz, soit a Belgrave square, où il allait offrir ses hommages a M. le duc de Bordeaux -, soit a Goritz, auprès de madame la duchesse d’Angou'lême ; soit a Wiesbaden, Cologne ou Frohsdorlf, les augustes exilés lui accordaient la plus ] entière confiance et une véritable amitié.
Tentative de Louis Bonaparte sur Boulogne. — Il prend Berrver pour défenseur. — Portrait de ce prince. — Plein de conviction à Boulogne comme à Strasbourg. — Duchesse de Saint-Leu. — Générosité de Louis-Philippe. — Premiers rapports avec Berryer au lac de Thoune. — Ses idées gouvernementales et humanitaires. — MM. de F... et de Persigny à Londres. — Échange de portefeuilles. — Discours du prince remanié par Berryer. — Plaidoyer. — Enthousiasme ravivé par la translation des cendres. — Exaltation patriotique. — Aurait-on nié son droit s'il eût réussi? — Les bienfaits de l’oncle protègent le neveu. — Arrêt d’emprisonnement perpétuel. — Lettre de remerciaient à Berryer. — Refus des honoraires. — Nouvelle lettre du prince. — Le talent vaut la naissance. — Diverses négociations. — Le prince Louis avait demandé en mariage la comtesse B... — Sa croyance en son étoile. — Madame de Beauharnais à la Conciergerie. — Prédiction réalisée. — Napoléon Ier superstitieux. — Les vieilles races royales n’ont pas de ces préoccupations; pourquoi? — Idées de mariage pour le comte de Chambord. — Mariage de Monseigneur. — Le parti royaliste ne doit pas se lasser de lutter.
On fut un peu surpris, lors de la tentative de ouis Bonaparte sur Boulogne, en 1836, d’apprendre ae le prétendant impérial serait défendu par l’avocat •yalisle. Mais nous l’avons dit, Berryer avait une ’édilection pour les vaincus.
Peut-être aussi prenait-il plaisir à opposer a un gouvernement de fait, dont il niait le principe, des prétentions qui s’appuyaient également sur des faits consacrés par le suffrage populaire. Cette considération de la situation particulière de Berryer était précisément ce qui avait engagé le Prince a le choisir pour son défenseur.
Le prince Louis-Napoléon Bonaparte, troisième fils du quatrième des frères Bonaparte, ne semblait pas appelé par sa naissance à recueillir les droits éventuels qu’un sénatus-consulte avait conférés ’a sa branche au préjudice de celle du prince de Canino. Mais la mort de son cousin le duc de Reichstadt, le désistement de son père le comte de Saint-Leu, la mort de son frère ainé en bas âge, et enfin celle de son autre frère tué dans l’insurrection de Forli en 1831, le mirent en mesure de se prévaloir d’un droit qu’il considérait comme subsistant toujours.
Dès ce moment, il songea à refaire l’Empire ’a son | profit, et appliqua a cette idée la ténacité que sa mère | la reine Hortense signalait en lui lorsqu’elle l’appelait « mon doux entêté » .
C’était un caractère énigmatique, compliqué, com- j posé de contrastes que sa vie publique n’a pas complètement éclaircis. On peut essayer de faire ici son por- l
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traite» anticipant sur l’ordre des événements, car tel il était en exil, tel on le retrouvera au rang suprême.
Aventureux par tempérament de joueur, fataliste comme un disciple de Mahomet, prêt 'a tout risquer sur un coup de dés, il savait pourtant dissimuler ses projets, ce qui faisait dire a lord Cowley :
« — Il ne parle jamais et il ment toujours. »
C’est qu’en effet, à ce moment, le silence était sa meilleure tactique. D’une douceur extrême qui le faisait aimer de tous ceux qui l’approchaient, il avait cependant une volonté de fer dans la poursuite de ses desseins. Convaincu d’ailleurs de sa destinée, on l’entendait sur le navireoù l’on venait de l’embarquer pour l'Amérique après l’échauffourée de Strasbourg, dire au capitaine :
— Quand je serai empereur, je reconnaîtrai vos bons soins.
Et en Amérique il disait encore au célèbre voyageur M. d’Abbadie :
— Quand je serai le maître de la France, je ferai telle et telle réforme.
Il avait vraiment l’air a ce moment d’un illuminé. Il tenait de sa mère, la reine Hortense, une indolence créole et une mollesse féminine qui lui donnaient souvent un air engourdi et fatigué. M. de
Morny s'en impatientait quelquefois jusqu’il dire •
— Cet homme est par trop paresseux !
Il était capable cependant de résolutions énergiques quand le moment lui paraissait venu d’agir. De taille au-dessous de la moyenne, de tournure médiocre, il n’était bien qu’à cheval. Ailleurs, sa démarche hésitante manquait de grâce et d’aisance.
Il avait, dit-on, la faculté d’éteindre à volonté ou d’éclairer son regard; et ce regard prenait, quand il voulait, un charme réel qu’augmentait encore l’accent caressant d’une voix un peu traînante, mais d’une grande douceur.
Il était plein d’égards pour les femmes; et aucune n’a jamais eu à se plaindre de lui. Il savait causer avec elles et les intéresser, art plus difficile et plus rare qu’on ne croit, qui consiste dans une façon de dire les choses sans trop appuyer, et dans l’emploi de tours délicats qui permettent de tout dire. Mais ces difficultés mêmes sont un exercice pour l’esprit qui trouve dans la société des femmes un constant rajeunissement.
Il avait de grandes prétentions littéraires, et elles étaient justifiées malgré quelques vulgarités d’expressions. Malheureusement, il avait aussi les plus hautes prétentions à l’art militaire, et elles ont été fatales à la France.
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Il était généreux et magnifique dans sa reconnaissance pour ses compagnons d’aventure qui pouvaient encore le servir. Il leur donnait sans compter, car l’argent lui glissait des mains. Généreux aussi poulies déserteurs d’une certaine importance qui se ralliaient a l’Empire, il provoquait ces défections par les avances les plus gracieuses. Prodigue de dépenses dans sa passion pour le faste et l’apparat théâtral des cérémonies, peu soucieux de l’opinion publique, rien ne pouvait le faire renoncer à ses plaisirs et 'a ses fêles de cour. Leur magnificence attirait les princes étrangers, qui, sans qu’il s’en rendît compte, remportaient plus d’envie et de malveillance que de gratitude pour sa fastueuse hospitalité.
Il avait une sorte de sympathie pour les viveurs, 1’ayant été lui-même avec fougue dans sa première jeunesse. Il les accueillait avec faveur, fermant les yeux sur leurs fautes et leurs faiblesses, indifférent aux délations qui venaient a tout instant l’assaillir. On a dit qu’il méprisait les hommes. Il avait cependant le désir constant de leur plaire. Très-sceptique en matière de dévouement, bien qu’il ait eu des partisans et des amis dévoués au péril de leur vie, il restait persuadé que l’intérêt se cache presque toujours au fond des plus belles actions.
Il disait un jour h un de ses intimes d’un ton demisérieux :
« Comment voulez-vous que le char de l’Étal marche? L’Impératrice est légitimiste, Morny est orléaniste, mon cousin Napoléon est républicain, moi je suis un peu socialiste...; il n’y a que Persigny de bonapartiste, et il est fou! »
Lors de sa première tentative à Strasbourg , le 30 octobre 1836, quand il se vit acclamé parles artilleurs du colonel Vaudrey, enivré de ce succès de la première heure, qui n’en eut pas de seconde, il envoya aussitôt un courrier a la duchesse de Saint-Leu pour lui annoncer qu’il était le maître de Strasbourg et qu’il marcbait sur Paris.
Trois jours après, il reçut dans sa prison la réponse de sa mère, qui, le croyant déjà vainqueur, lui recommandait de préserver la famille royale des injures de ses partisans, et de traiter surtout le Roi avec les égards qui lui étaient dus.
Cette lettre avec son anachronisme apparent venait fort 'a propos pour attirer sur le prince Louis la clémence du Roi. D’ailleurs, Louis-Philippe pensait, ainsi que M. Guizot l’a dit, que «l’héritier du nom et, selon le régime impérial, du trône de Napoléon, devait être traité comme de race royale ». Delà citadellede Stras-
bourg le Prince fut conduit a Paris, puis a Lorienl, et embarqué sur la frégate V Andromède , en partance pour le Brésil. Le sous-préfel de Lorienl, M. Villemain, vint le saluer et lui demanda s’il pensait trouver à New-York des ressources pour ses premiers besoins.
— Aucune, répondit le Prince.
— Eh bien! dit M. Villemain, voici une cassette renfermant 15,000 francs en or que le Roi m’a chargé de vous remettre. Le Prince prit la cassette sans rien dire, le sous-préfet revinta terre, et la frégate fit voile pour l’Amérique.
La grâce faite au Prince eut pour conséquence l’acquittement des autres prévenus.
La seconde tentative de Louis Bonaparte à Boulogne, le 7 août 1846, présentait le caractère d’une récidive avec la circonstance aggravante d'ingratitude. Le Prince, traduit devant la Cour des pairs, appela Bcrryer à son aide.
11 le connaissait depuis un voyage en Suisse, où ils s’étaient rencontrés. C’était près du lac de Thoune, à l’hôtel de Bellevue. Berryer, qui était là pour une semaine, attendant des amis, voit entrer dans sa chambre un jeune homme inconnu qui, s’approchant de l’air le plus aimable, lui dit:
— Monsieur, permettrez-vous a un Français exilé de profiter du hasard qui le rapproche d’une des gloires de son pays? Je serais heureux de vous serrer la main. Je suis le prince Louis Bonaparte.
Berryer ne pouvait qu’être sensible 'a cette démarche. Il y répondit avec sa courtoisie habituelle, et, dès les premiers moments, il reconnut une personnalité intéressante tant par la douceur des. formes que par la hardiesse de ses rêveries politiques et humanitaires.
Pendant huit jours, le Prince l’entretint de ce qu’il ferait quand il serait empereur, car il ne doutait pas de sa destinée. Paris serait transformé, coupé par de larges boulevards, orné de squares a l’instar de Londres. Il en ferait la plus belle ville du monde. Il supprimerait les passe-ports, sans efficacité contre les malfaiteurs et nuisibles à la diffusion des relations de peuple a peuple. L’armée serait refaite sur d’autres hases; et il avait en portefeuille un nouveau système d’artillerie qui ferait merveille. Les ouvriers, par une combinaison de primes dont il avait le secret, seraient dotés de rentes pour leurs vieux jours.
Berryer lui faisait bien quelques objections, mais sans insister plus qu’il ne convient vis-à-vis d’un homme à idées fixes. Ils restèrent ainsi huit jours ensemble, parcourant les alentours de ce délicieux pays;
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et quand les amis que Berryer attendait vinrent le rejoindre et qu’il partit avec eux, le Prince put croire qu'il s’en était fait un ami.
Louis Bonaparte avait dès cette époque des partisans convaincus et qui partageaient pleinement ses espérances. En 1834, le comte de F... se trouvait a Londres, et dans l’hôtel où il était descendu il liait connaissance avec un jeune homme, ancien officier, nommé Fialin de Persigny. Il prenait plaisir a la conversation de cet esprit original dont la franchise montrait une 'une loyale, chevaleresque, et attachée jusqu’au fanatisme a la légende napoléonienne. M. de Persigny ayant avoué à son nouvel ami qu’il se trouvait dans une grande détresse d’argent, M. de F... s’empressa de lui offrir quelques billets de banque dans un portefeuille à ses armes. « Moi aussi, dit Persigny, j’espère vous offrir bientôt un portefeuille, et ce sera un portefeuille de ministre. » M. de F... se mit à rire.
« Ne riez pas, je parle sérieusement, car sachez que le prince Louis est sur le point de monter sur le trône de France, où il sera acclamé par l’armée et le peuple! » Quelques semaines après, M. de F... rentrait en France par l’Allemagne et arrivait a Strasbourg le jour même où avait lieu l’échaufîourée bonapartiste. Le propos de Persigny lui revint alors à la mémoire.
Tout arrive, mais a son heure, et Dieu seul en a secret. Quinze ans plus lard M. de F... devenait m nistre du Prince président de la République et reccva a celte occasion, de M. de Persigny, un portefeuil sur lequel étaient gravés ces mots : Souvenir de 183^
Ce n’était encore que le prélude de l’Empire. E attendant qu’il reparaisse, rejoignons l’accusé de Boi logne dans sa prison.
On se souvient du discours que le Prince pronom alors devant la Cour des pairs. Il en avait tracé le et nevas et l’avait soumis à son conseil. Pendant qui Bcrryer examinait ce travail, dont le style emphatiqu ne lui plaisait guère, il reçut la visite d’un Anglais cl ses amis, M. Gruneisen.
— Voyons, lui dit-il, vous qui, en votre qualili d’Anglais, avez le sens pratique des choses, je su curieux de voir ce que vous penserez du discours qu je vais vous lire.
La lecture se fait sans observation jusqu’au passa» où le prince Louis semblait avoir résumé ce qu’il voi lait dire pour sa défense :
« Je représente devant vous un principe et un cause: l’un, c’est la souveraineté du peuple ; l’autre c’est la cause de l’Empire. »
Ici, Berryer regarda l’Anglais, qui souriait.
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— De quoi riez-vous ?
— Mais, dit M. Gruneisen, je crois que le neveu c Napoléon représente encore autre chose.
— Quoi donc ?
— Une défaite.
— Comment?
— Mais oui, ne représente-t-il pas... Waterloo?
— Waterloo! s’écrie Berryer, oui, c’est le mot!
Et aussitôt il donne à ce passage la forme salissante sons laquelle il fut dit devant la Cour des airs, le 5 avril 1840 :
« — Je représente devant vous un principe, une : cause et une défaite. Le principe, c’est la souveraineté du peuple-, la cause, c’est celle de l’Empire;
la défaite, c’est Waterloo. Le principe, vous l’avez ; reconnu; la cause, vous l’avez servie ; la défaite, i vous la vengerez! »
Ce qui paraissait alors chimérique s'est accompli.
I a été donné a Louis-Napoléon de refaire l’Empire, lais, hélas! sa promesse vengeresse ne sut que nous onduircà un autre Waterloo.
Berryer, dans son plaidoyer, lit ressortir l’enthouiasme patriotique qu’avait provoqué en France la réente translation des cendres de l’Empereur. Comment ès lors pouvait-on s’étonner de l’exaltation que cette
circonstance avait produite sur l’héritier incontesté i ce nom dont on ravivait ainsi la gloire?
«... Et vous ne voulez pas que ce jeune homm « téméraire, aveugle, présomptueux, tant que voi « voudrez, mais avec un cœur dans lequel il y a c « sang, et a qui une haine a été transmise, sans cor « sulter ses ressources, se soit dit : Ce nom qu’on fa « retentir, c’est a moi de le porter vivant sur les froi « tières! 11 réveillera la foi dans la victoire!...
« On parle de la faiblesse des moyens, de la par « vreté de l’entreprise, du ridicule de l’espérance d « succès... Eh! messieurs, le succès serait-il don « devenu la base des lois morales, la base du droit « Eh bien! si le succès fait tout, avant déjuger, dite} « vous, la main sur la conscience, devant Dieu, devan « le pays, devant nous qui vous connaissons, dites « S’il eût réussi, s’il eût triomphé, ce droit, je l’an « rais nié, j’aurais refusé toute participation a ce pou « voir, je l’aurais méconnu, je l’aurais repoussé; moi « j’accepte cet arbitrage suprême, et quiconque devan « Dieu, devant le pays, me dira : « S’il eût réussi, ji « l’aurais nié, ce droit » , celui-l'a, je l’accepte pou « juge. »
Sur ces mots : « nous qui vous connaissons » , Berryei avait tendu le doigt dans la direction du chancelier
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ni, revêtu de la simarre sur laquelle s'ajustait assez lal le grand cordon de la Légion d’honneur, portait mime couronnement un immense abat-jour vert.
A cette apostrophe, on vit l’abat-jour se baisser et icher presque entièrement la figure de cet éminent ais accommodant serviteur de tant de régimes suc- ^ssifs.
« Maintenant, poursuivait Berryer, parlerai-je de la peine que vous pourriez prononcer? Il n’y en a qu’une si vous appliquez le Code pénal : c’est la mort! Eh bien, vous ne voudrez pas froisser, blesser dans le pays toutes les passions, toutes les sympathies, tous les sentiments que vous vous efforcez d’exalter; vous ne voudrez pas le même jour attacher le même nom, celui de Napoléon, sur un tombeau de gloire et sur un échafaud. Non, vous ne prononcerez pas la mort! Sera-ce une détention perpétuelle, une peine infamante?
« On veut vous faire prononcer une peine contre le neveu de l’Empereur; mais qui êtes-vous donc? Comtes, barons, vous qui fûtes ministres, généraux,
■ sénateurs, maréchaux, à qui devez-vous vos titres,
■ vos honneurs? A votre capacité reconnue sans doute,
■ mais ce n’est pas moins aux munificences de l’Empire que vous devez de siéger ici aujourd’hui et
« d’êtres juges... Croyez-moi, il y a quelque chose; « grave dans les considérations que je fais valoir. 1 « présence des souvenirs de votre vie et des bienf;$ « que vous avez reçus de l’Empire, une condamnatii « a une peine infamante n’est pas possible. »
Berryer ne pouvait espérer d’obtenir un acquiti • ment-, mais du moins la peine de mort fut écartée , t son client fut condamné seulement à un emprisonrment perpétuel.
On sait ce qu’a duré celte perpétuité.
Le Prince se montra très-satisfait de la maniü: dont Berryer avait présenté sa défense. Il lui écrivit; 5 octobre 1840 :
« Je ne veux pas quitter ma prison de Paris ses « vous renouveler tous mes remereîments pour s « nobles services que vous m’avez rendus. Je vc> « ai pris par estime, maintenant je vous qui;
« avec reconnaissance et amitié. J’ignore ce que ;
« sort me réserve 5 j’ignore si jamais je serai dans;
« cas de vous prouver ma reconnaissance; j’ignore i « jamais vous voudrez en accepter les preuves. Ms « quelles que soient nos positions réciproques, i « dehors de la politique et de ses désolantes oblig « lions, nous pourrons toujours avoir de l’estime l « de l'amitié l’un pour l’autre, et je vous avoue quei
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h mon procès ne devait avoir eu d’autres résultats que :< de m’attirer votre amitié, je croirais encore avoir i immensément gagné, et je ne me plaindrais pas du ( sort. »
M. Mocquard, en remettant cette lettre a Berryer, ui apportait pour ses honoraires 25,000 francs qu’il îe voulut point accepter. Le Prince lui écrivit alors :
« Vous avez raison. Nos rapports ne sont pas ceux ( de client a avocat. Nous sommes égaux-, car si je ( suis prince par le sang, vous l’êtes par le cœur et ( le talent. » Et avec celte lettre il lui envoya une pciie table en mosaïque de Rome ayant appartenu a la eine Hortense.
Du fond de sa prison de Ham, il. écrivait une fois a lerryer pour se plaindre d’un journal qui l’atlauait; une autre fois en le priant de négocier pour ai chez le baron de Rothschild un emprunt de cent aille francs dont il avait besoin, ajoutant « qu’il e savait pas ce que l’avenir lui réservait » , phrase u’il répétait souvent et qui montrait la persistance e ses espérances, — « mais que sa reconnaissance Brait sans bornes » . Berryer refusa de se charger de i négociation.
Le Prince eut encore recoursa lui dans unecirconance peu connue.
Après son évasion de la prison de Harn en IS-W alors qu’il errait en Angleterre et en Écosse, il fit ! rencontre de la comtesse Branicka qui voyageait avt la plus jeune de ses filles, la comtesse Catherine, doi les deux sœurs aînées avaient épousé, l’une le princ Odescalchi, l’autre le grand poêle polonais comi Krasinski. Ces trois sœurs, douées d’une merveilleux beauté, étaient surnommées dans le monde « les tro Etoiles du Nord » .
Le prince Louis Bonaparte s’éprit de la comtess Catherine, et, sachant d’ailleurs qu’elle serait immen sèment riche, il résolut de la demander en mariagi Comme il ne faisait rien comme tout le monde, il cri devoir s’appuyer sur un intermédiaire d’une certain autorité et demanda à Berryer son concours dans h termes les plus pressants.
Berryer déclina cette mission, et il engagea mêm le Prince a renoncer a son projet. Sans tenir compl de ce conseil, le prince Louis présenta lui-même i demande et fut refusé. La comtesse Catherine préféi suivre le choix de son cœur, qui s’était porté sur v de ses parents, d’un nom illustre et cher à la P< logne.
Quand on songe a l'enchaînement des choses, c se demande ce qui serait arrivé si la révolution d
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4848 eut trouvé le prince Louis Bonaparte enfermé à Ham, ou marié à la comtesse Catherine Branicka.
La croyance du prince Louis-Napoléon Bonaparte dans son étoile, croyance si persistante et si singulièrement justifiée, était pour ainsi dire une tradition de famille.
Sa grand’mère, l’impératrice Joséphine, avait vu périr son premier mari, M. de Beauharnais, le 5 thermidor (23 juillet 1794). Elle était elle-même dans la prison des Carmes, lorsqu’un matin, ainsi qu’elle l’a raconté elle-même, elle vit entrer le geôlier dans la chambre qu’elle occupait avec la duchesse d’Aiguillon et deux autres dames : « 11 me dit qu’il venait prendre mon lit de sangle pour le donner a un autre prisonnier.
« — Comment, le donner! dit avec vivacité madame « d’Aiguillon ; madame de Beauharnais en aura donc « un meilleur?
« — Non, non, elle n’en aura pas besoin, répond « cet homme avec un atroce sourire, car on va venir « la chercher pour la mener à la Conciergerie, et de « la à la guillotine. »
« A ces mots, mes compagnes d’infortune éclatent en sanglots; je les consolais du mieux que je pouvais. Enfin, ennuyée de leurs lamentations, je leur déclarai
que leur douleur pouvait se calmer, attendu que nonseulement je ne mourrais pas, mais que je serais reine de France, ainsi que me l’avait prédit a la Martinique une vieille négresse.
« — Ah! me dit ironiquement madame d’ Aiguillon, « que ne. nommez-vous déjà votre maison?
« — C’est vrai, je n’y pensais pas. Eh bien! ma « chère, je vous nommerai dame d’honneur, je vous « le promets. »
Et, en effet, madame de Beauharnais fut sauvée ainsi que ses compagnes par le 9 thermidor; et plus tard, devenue impératrice, elle faisait nommer son amie, remariée au comte de Girardin, dame d’honneui de la reine de Naples.
C’est en 1796 que madame de Beauharnais devint madame Bonaparte. Son notaire, Me Raguideau, homme pratique, lui déconseillait ce mariage : « Un homme sans fortune! disait-il, sans avenir! » Mais Joséphine avait consulté mademoiselle Lenormand, la devineresse, qui lui avait assuré qu’elle trouverait là h sort illustre prédit par sa vieille négresse. Et c’est ce qui arriva en effet. Le jour où Napoléon devait être sacré empereur, et pendant qu’il revêtait le costume de grande cérémonie, il cria :
« — Qu’on aille me chercher Raguideau ! »
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Le pauvre notaire arriva tout tremblant sous le regard terrible de l’Empereur, qui lui dit brusquement :
« — Eh bien ! est-ce que je suis sans fortune? Esta ce que je suis sans avenir? »
Et comme Me Raguideau balbutiait quelques mots incohérents :
■ « — Je vous nomme, dit l'Empereur, notaire de la
« famille. »
Napoléon Ier croyait aussi à son étoile. Son origine italienne le disposait à la superstition, et sa prodigieuse fortune le confirmait dans cette foi... à défaut d’autre. Cela seul expliquerait, dans la phase de ses revers, son obstination a reprendre les armes et à continuer la lutte, dès qu’un succès partiel, dû à un suprême effort de son génie, lui faisait croire a un retour de la fortune.
Les vieilles races royales n’ont pas ordinairement de ces préoccupations surnaturelles : leur situation, amenée par le cours naturel des choses, ne leur ouvre pas de ces perspectives décevantes qui conduisent aux entreprises les plus téméraires. Ce n’est point la une des moindres garanties que les rois légitimes offrent aux peuples qui ont la sagesse de les conserver.
Vers 18i0, 'a l’apogée du règne de Louis-Philippe, Berryer avait eu l’idée singulière de marier M. le
comte île Chambord avec une jeune et belle princesse, qu’il avait connue à Florence et qui l’avait charmé. Par sa mère elle appartenait à une ancienne race royale. Il croyait voir dans celte union un moyen de fusionner des éléments politiques tant soit peu réfractaires. Mais cette fantaisie, exposée par lui devant le duc de Lévis et d'autres amis politiques, fut assez mal accueillie par ces purs royalistes, et il n’en fut plus question.
Il avait pensé pour le prince à un autre mariage qui aurait réuni toutes les convenances. Il s’agissait de la grande-duchesse Olga de Russie. Cette idée souriait a l’empereur Nicolas, qui entrevoyait les conséquences politiques que l’on pourrait tirer d’une telle union. Le projet échoua à cause de la religion grecque que les grandes-duchesses ne peuvent jamais quitter. Berryer, qui avait été très-avant dans cette négociation, en avait gardé des relations suivies avec les ambassadeurs et même avec la cour de Russie, qui lui faisait remettre, chaque année, un souvenir au jour de sa fête.
M. le comte de Chambord ayant épousé en 1846 l’archiduchesse Marie-Thérèse-Béatrix d’Est-Modène, la première pensée des augustes époux fut de s’entourer des bénédictions de la classe indigente. Le marquis de Pastoret, qui depuis... mais alors... fut
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;hargé de consacrer une somme de 50,000 francs à a formation, sur le domaine de Chambord, d’ateliers ie travail pour l’hiver, et de distribuer en outre 30,000 francs aux pauvres de Paris.
Telles furent leurs royales noces. La terre d’exil eut aussi sa part de ces fêtes de la charité qui, en France omme en Autriche, furent souvent renouvelées, si aien qu’à Goritz et à Frohsdorff, depuis longtemps, il l’y a plus de pauvres.
Le roi Louis-Philippe, après bien des années de u 1 1 e , était parvenu à réunir dans le Parlement une majorité considérable et d’une docilité parfaite. Mais m dehors de ce qu’on appelait alors le pays légal, les lartis hostiles s’agitaient sourdement et n’abandonlaient aucune de leurs espérances. En réalité, ce gouvernement n’avait jamais été si près de sa chute qu’aors que tout obstacle semblait disparu. Berryer écrivait m 1846 à M. Desmirail, candidat royaliste, qui venait l’échouer à Bordeaux :
“ Les royalistes ont éprouvé cette année des échecs « individuels -, mais leur importance, leur influence, « leur caractère, ont été mis plus que jamais au grand « jour, et je suis persuadé qu’ils compteront davan- « tage à l’avenir dans le pays... Non, mon ami, non, « il ne faut pas songer à la retraite. Il ne faut pas
« rendre les armes! A votre retour dans Bordeaux « vous trouverez des dispositions de l’opinion publics. que qui vous consoleront et vous rendront l’énergie « nécessaire à la lutte-, puis, vous viendrez m’em- « brasser cet hiver, nous causerons, et mon amitié « toujours sincère et toujours dévouée vous redira « quels devoirs publics imposent la conviction du bien « que l’on peut faire et le chagrin de voir le mal qui « se fait. Adieu, adieu, mais au bon revoir. A vous de « tout cœur. Berrver. »
Berryer à l’Assemblée nationale. — Son prestige. — Éloge de la royauté. — Calomnie des fourgons de l’étranger. — La tribune l’effraye et l’inspire. — Habitude singulière. — Au barreau il n’accepte pas toutes les causes. — Le duc de Brunswick. — Bonaparte Patterson. — Clients illustres et ouvriers; typographes et charpentiers. — Traits de désintéressement , de générosité et de bonté. — L’encrier de faïence. — Il ne voulait ni titre ni croix. — Manie générale des croix et des titres. — Mot du comte de Chambord. — Pie IX, François II, Napoléon III. — Fidèle au Roi, fidèle à soi-même. — Le Prince président. — Scène de l’Élysée. — Embarras réel de la situation. — Général Changarnier. — Vote de défiance. — Réplique à Baroche sur son voyage à Wiesbaden. — Le premier des Français, le Roi! — Sentiments élevés et pensées libérales du comte de Chambord. — Législateurs muets. — Libéralisme de Berryer. — MM. Jules Favre, Marie, Grévy, Baudin. — Politique conciliante blâmée par quelques-uns. — Proposition de reviser la constitution. — Tableau historique de cette royauté de quatorze siècles. — Coup d’État. — Effort de résistance. — Décret de déchéance proposé par Berryer. — Emprisonnement des généraux et personnages marquants. — Berryer se retire de l’arène politique.
Lorsque le règne de Louis-Philippe lit place à une nouvelle série de gouvernements, Berryer fut envoyé a la Constituante et à la Législative par le département
BEKRYER
des Bouches-du-Rhône. Il devint bientôt l’oracle du parti dont, il était déjà le plus éloquent orateur.
Dans ce double rôle qui lui est donné sans qu’il le recherche, un prestige inouï l’accompagne. Pas d’antécédents qui l’embarrassent-, nulle vue personnelle ni intéressée. Serviteur dévoué et convaincu d’une monarchie dans l’exil, Berryer rappelle au pays les splendeurs de la royauté, les institutions sages et libérales dont elle a doté la France, et les bienfaits d’une paix qui ne fut pas sans gloire. S’il y a eu des fautes commises, elles sont couvertes par les grandeurs.
Il repousse au nom du patriotisme et au nom de la vérité cette lâche et persistante calomnie « des fourgons de l’étranger » appliquée si injustement aux Bourbons qui, loin d’avoir été imposés par l’étranger, s’étaient imposés 'a lui.
Ne l’attaquez pas dans son culte-, ses reparties sont promptes comme l’éclair et frappent de même. II a une réponse â toutes les accusations, et une mémoire terrible pourles ingratitudes. Il ne compte pas le nombre de ses adversaires. Il va seul au-devant d’eux dans la fierté de son indépendance, n’engageant que luimême, et se faisant une arme de cette situation qui lui permet de tout dire.
La tribune l’inspire. Et cependant, suivant son
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propre aveu, il l’aborde toujours en tremblant. C’est le divin frisson de la sibylle sur son trépied !
Mais bientôt il se rassure et peu et peu s’empare de son auditoire. Habitude singulière : dans l’assemblée qui l’écoute, il choisit toujours une figure belle et intelligente qu’il ne quitte plus des yeux, et sur laquelle il suit l'effet de ses paroles. C’est cette personne, peutêtre inconnue, qui l’inspirera et lui servira de guide.
On l’écoute avec ravissement, et quand ce charmeur arrive au terme de son discours, ceux mêmes qu’il n'a pas persuadés regrettent de ne plus l'entendre.
Dans les luttes de la tribune, il maîtrisait par le charme de sa parole les assemblées les plus hostiles. 11 sortait si grand, si respecté de ses défaites, a-t-on dit, que l’on croyait voir passer le vainqueur.
Au barreau, il n’acceptait pas toutes les causes. Comme l’émotion était son plus puissant ressort, il fallait que la cause parlât a son cœur, soit par la personnalité de son client, soit par l’intérêt de sa revendication.
La représentation du Fils de Giboyer , à Toulouse, avait été l’occasion de troubles sérieux, et les jeunes gens qui, par leurs sifflets, avaient commencé le tumulte, étaient traduits en justice. Berryer refusa de plaider pour eux :
« Je ne compromets pas ma parole, disait-il, à « défendre des tapageurs nocturnes. Je ne m’occupe « pas des jeunes gens qui boivent trop de champagne.»
Le duc de Brunswick, dont il avait été le conseil en Angleterre, lui demanda de nouveau son concours en 1862, dans un procès que lui intentait a Paris la comtesse de Civry, sa fille naturelle. Le duc, pour appuyer sa demande, y joignait un envoi de 50,000 francs. Berryer lui répondit (le 12 août 1862) :
« Monseigneur, si j’ai défendu Votre Altesse contre « le roi d’Angleterre et les puissants princes de sa « famille, c’est qu’EUe avait raison ; mais je refuse de « La défendre contre la comtesse de Civry, sa fille, « parce qu’Elle a cent fois tort. — Je suis, de Votre « Altesse, etc. »
Quand il plaida pour M. Jérôme Bonaparte Patterson contre le prince Jérôme Napoléon, Mc Allou, avocat de ce dernier, s’était risqué à dire -. « Si, au lieu « du prince Napoléon, c’était un autre prince qui fût « en cause, mon illustre adversaire ne serait pas à sa « place ; il serait certainement a celle où je suis.
« — Non! s’écria Berryer d’une voix véhémente, « non! si Mgr le comte de Chambord, mon maître, « pouvait soutenir un pareil procès, non, je ne plai- « derais pas pour lui. »
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En prononçant les mots « mon maître » , Berryer se découvrit avec respect et d’un geste si noble que les applaudissements ne purent se contenir et éclatèrent dans le prétoire. Le président les réprima en disant : « Ces manifestations sont contraires a la loi. Vous « pouvez comme moi admirer en silence. »
Berryer eut des clients illustres, et en première ligne le comte de Chambord, les princes d’Orléans. Mais il en eut aussi dans les rangs du peuple.
Les typographes et les charpentiers de Paris, dont il fut l’avocat, ont apporté à ses obsèques le témoignage de leur reconnaissance. Ils se souvenaient que Berryer, plaidant pour leurs salaires, n’avait voulu iccepter aucune rémunération , et qu’ils avaient pu seulement lui offrir l’hommage d’un chef -d' œuvre de eur métier. Celui des typographes était un superbe et inique exemplaire des Oraisons funèbres qu’ils imprinèrent exprès pour lui.
Les traits de désintéressement n’étaient pas rares lans la vie de Berryer. Aussi, lui qui aurait pu être si iche, ne laissa-t-il a sa mort que bien peu de forune.
Dans une autre circonstance, il avait a défendre un ournal légitimiste attaqué par un folliculaire qui, près avoir outragé grossièrement la mémoire de la
reine Marie-Antoinette, osait se plaindre de la vert réplique qu’il avait reçue du journal royaliste. Berryer empêché par une bronchite, s’était fait suppléer pa MM. Baze et de Bellomayre, qui obtinrent un pleii succès dans la défense d’une si juste cause.
Un jour, un riche négociant de Marseille vien trouver Berryer : « Voici, dit-il, un procès d’où dépeni « toute ma fortune. Si je le perds, je suis complète « ment ruiné, et ma pauvre fdle aura la douleur de n « pouvoir épouser un jeune homme qu’elle aime e « auquel elle est fiancée. »
Berryer examine le procès : « Je m'en charge » dit-il. Le procès est gagné. Le négociant, au comble d la joie, demande a son sauveur ce qu’il lui doit.
« Cinquante mille francs « , dit Berryer.
Le négociant, surpris d’un tel chiffre, fait cependan bonne contenance et signe un chèque de cinquanl mille francs.
« Mademoiselle, dit alors Berryer à la fille d « négociant en lui présentant le chèque, voici u « petit papier que je vous demande l’autorisation d « mettre dans votre corbeille de mariage! »
Ses actes de générosité et de bonté ne sont pas tou connus, car il y mettait une sorte de pudeur féminine et n’aimait pas qu’on en parlât.
Un gentilhomme breton, embarrassé dans un probes qui pouvait lui enlever le peu qu'il possédait, était venu le consulter, envoyé par un ami commun. Berryer lui dit :
« Je comprends votre procès-, je m’en charge si vous voulez ; mais cela vous coûtera très-cher, i — Combien? dit l’autre timidement.
— Cela vous coûtera au moins cinq cents francs.
— Ah! que cela? » dit naïvement le pauvre gentil-
’iomme .
Et, en effet, Berryer dépensa bien plus de cinq cents rancs dans ce procès, qu’il alla plaider en province ;t qu’il gagna.
Une pauvre marchande de faïence, établie a Paris très de la demeure de Berryer, venait de perdre un irocès qui allait ruiner son petit commerce. On lui onseille d’aller conter son affaire à son voisin le grand vocat. Elle n’osait guère, quoiqu’elle lui trouvât ■< une tien bonne figure». Berryer cependant l’accueille le aieux du monde, porte sa cause à la cour d’appel, la laide avec le même cœur, la même éloquence que les lus grandes affaires, et obtient un succès complet. Irande joie de la pauvre marchande, qui apporte à son buveur une somme de mille francs qu’elle avait pu éaliser, regrettant de ne pouvoir faire davantage.
Berryer, très-touché, refuse cependant cette somm si péniblement amassée, et comme la bonne femm insistait pour lui prouver sa reconnaissance :
« Allons, dit Berryer, puisque vous le voulez abso « lument, donnez-moi un objet quelconque de voir « magasin. »
La marchande courut choisir un encrier de porce laine qui pouvait valoir trois francs. Berryer prit cc encrier en affection. Il le transportait partout et n’ plus voulu en avoir d’autre. Il est aujourd’hui dans d pieuses mains à qui Berryer l’a légué.
Ce désintéressement, qui était chez Berryer u. besoin de son âme, il le portait aussi dans la vie poli tique. Jamais il ne rechercha aucune distinction hono rifique. Il les écartait même quand elles venaien s’offrir a lui.
A une réception chez la duchesse de B.,., où la pré scnce de plusieurs princes souverains avait été l’occa sion pour chacun des invités d’étaler des croix et de plaques de tous les pays, un étranger remarquait ai milieu de cette orgie de décorations deux hommes qu n’étaient pas décorés. Il demanda leurs noms : Monta lembert et Berryer, lui répondit-on.
Est-ce a dire que ces hommes illustres condam nassent l’usage des rubans et des croix que l’infortun
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Clément Thomas appelait un jour « des hochets de vanité» ? Assurément non. Ils se sentaient assez grands par eux-mêmes pour s’en passer; mais ils ne pouvaient méconnaître l’utilité d’un signe de distinction qui, depuis la couronne de chêne des anciens, a toujours été un puissant encouragement aux belles actions et la meilleure récompense d’une vie honorable et utile au pays. Le jour où l’amour-propre cessera d’être le mobile de toutes les actions humaines, on pourra supprimer les décorations et brûler le livre des Maximes de la Rochefoucauld. — Mais ce livre est immortel !
Sous la Restauration, on avait offert la croix h Berryer. Il demanda comme une faveur que celte croix Tût reportée sur un de ses amis, M. S..., ce qui fut fait.
Chez beaucoup de gens, la passion des croix et des litres devient une véritable monomanie. Que de sollicitations n’a-t-on pas adressées à M. le comte de Chambord dans son exil, pour obtenir de lui tel ou tel titre nobiliaire !'Le Prince, avec ce tact incomparable qui ne e quitte jamais, s’y est toujours refusé. Un personîage ayant appartenu aux anciennes coteries libérales, ît qui s’était rallié a la royauté, demandait avec nstance d’être fait marquis.
Le Prince se borna à répondre : « Je suis étonné d> voir aujourd’hui M. de X... attacher du prix a uni distinction aussi surannée. »
Berrycr planait véritablement au-dessus des ambi lions et des vanités. Le pape Pie IX, très-touché dt son dévouement à la cause religieuse, avait exprimé 1< désir de le voir à Rome et de le décorer de sa propn main. Ben ver déclina respectueusement cet honneur Un seul souverain, le roi François II des Deux- Siciles, put lui faire accepter, après des instances réitérées, la grand’croix de son ordre. Il est vrai que C( souverain était alors un roi détrôné, un Bourbon si héroïquement pauvre qu’il ne pouvait offrir autre chose à son avocat que ce bout de ruban. Berryer accepta donc cette croix, mais il ne la portait pas.
L’ambition'aurait pu lui offrir les plus hautes perspectives. Il n'en eut point souci. Lorsque son aventureux client de Boulogne devint président, puis empereur, il aurait pu prétendre a tout, car Napoléon III avait le cœur reconnaissant, et il eût été heureux de s’attacher un homme d’un tel mérite. Mais Berryer avait donné sa foi pour toujours à la cause royaliste.
Les séductions du pouvoir ne rencontraient pas partout les mêmes résistances. On vit plus tard d’ancieus royalistes entrer au Sénat. L’un d'eux, qui venait
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le démentir trente années de fidélité, s’excusait en lisant: « Au fond du cœur, je reste fidèle au Roi. — Ce l’est pas tout, dit alors Berryer, que d’être fidèle au loi : il faut être fidèle à soi-même. »
En 1849, Louis Bonaparte, arrivé a la suprême Magistrature de la République, portait ses vues plus îaut encore. La plupart des personnages parlemenaires avaient montré, a l’origine, le plus grand dédain iour le prétendant, et Thiers le considérait comme me nullité politique absolue. Mais on commençait a ■econnaître en lui un esprit de persévérance qui ressemblait a un caractère. Quant au prince Louis, éclairé par l’expérience, il sentait qu’un coup d’État ■ie peut réussir qu’en s’appuyant sur la nécessité, c’esti-dire sur l’état de division et d’impuissance des >artis.
L’Assemblée d’alors renfermait un grand nombre l’hommes distingués, mais qui ne pouvaient s’accorder ai sur le but a poursuivre, ni sur le choix des moyens. Le Prince président tenait a bien constater l’im possibiité de gouverner, avec des éléments non-seulement lisparates, mais réfractaires.
Un jour il convoque à l’Élysée Thiers, Molé, Monalembert, Berryer. Il leur dépeint les difficultés de on gouvernement, le péril social imminent, puis il
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demande successivement a chacun d’eux s’il se charge rail de composer un ministère.
M. Mole, le premier consulté, se récuse et dit qu’i ne se sent pas de force 'a concilier l’inconciliable, c’est-à-dire à gouverner avec le suffrage universel.
M. Thiers répond à son tour : « Monseigneur, quanti « le roi Louis-Philippe eut besoin de moi dans des « circonstances difficiles, il m’appela seul dans sou « cabinet, la porte fermée, et, après bien des débats, « ne me laissait partir qu’en me confiant la présidence « du conseil... avec les pleins pouvoirs. »
Le Prince comprit et s’inclina.
« — Et vous, monsieur Berryer, accepteriez-vous la a direction des affaires?
« — Oui, dit Berryer-, mais vous connaissez mes « opinions : si j’étais le maître un seul jour, mon pre- « mier cri serait : « Vive le Boil » et mon premier « acte serait de rappeler la royauté légitime, qui peut « seule sauver la France I »
Le Prince baissa les yeux un moment-, puis, avec ce regard mélancolique et presque suppliant qui lui donnait un charme réel, il interrogea tacitement Montalembert. Le grand orateur catholique déclara que le Prince qui soutenait la papauté pouvait compter sur son appui et son dévouement, quels que fussent ses
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ministres. Montalembert, dominé par l’idée religieuse, était alors tout aux illusions des débuts de la présidence, et il disait même du prince Louis : « J’en réponds corps pour corps, cœur pour cœur ! »
En réalité, Louis Bonaparte était assez indifférent en matière de religion. Mais il considérait l'idée religieuse comme un grand moyen de gouvernement. Du 'reste, il est maintenant avéré que Napoléon III ne s’est écarté de la politique conservatrice et nationale que sous les menaces des sociétés secrètes, auxquelles le liaient d’anciens engagements.
La scène de l’Élysée n’eut d’autre résultat que de constater, comme le voulait le Prince président, les embarras inextricables de la situation et la nécessité d’en sortir.
Le 15 janvier 1851, l’Assemblée nationale, émue et inquiète de la révocation du général Changarnier, déclara que le ministère n’avait pas sa confiance.
Dans le cours de la discussion, le ministre Baroche avait répondu au reproche d’aspirations impérialistes en rappelant que, l’année précédente, des hommes politiques étaient allés porter leurs hommages, les uns a Claremonl aux princes d’Orléans, les mires a Wiesbaden au comte de Chambord.
Berryer, relevant cette insinuation, disait : « Oui,
« pendant que des membres illustres de cette Assen « blée, cédant aux inspirations d’un souvenir recoi « naissant, allaient au lit de mort du vieux monarqi « qu’ils ont servi..., j’allais, avec un grand nombre (
« mes amis, voir un autre exilé qui est étranger a toi « les événements accomplis dans ce pays, qui n « jamais démérité de la patrie, qui est exilé pan « qu’il porte en lui le principe qui, pendant ui « longue suite de siècles, a réglé en France la tram « mission de la souveraineté publique-, qui est exi « parce que tout établissement d’un nouveau gouve « nement en France est nécessairement contre lui m « loi de proscription-, qui est exilé enfin, laissez-mi « le dire, parce qu’il ne peut poser le pied sur le sij « de cette France que les rois ses aïeux ont conquisi « agrandie, constituée, sans être le premier desFran « çais, le Roi !
« Mais ne croyez pas que je veuille dire qu’en m « rendant a Wiesbaden j’aie seulement obéi a un sei « timent d’attachement, de respect ou de sympathie. « Je suis allé faire à Wiesbaden un acte politique « Oui, avec mes amis, j’ai porté à Wiesbaden cett « politique a laquelle je vous ai dit que j’avais dévou « ces trois dernières années, et que je n’abandonners « pas tant qu’il me restera un souffle de vie; cett
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!« politique d'union de tout ce qui est honnête, de « tout ce qui est respectable dans mon pays, avec un « entier oubli de tous les dissentiments, de toutes les « luttes, de toutes les divisions passées. Oui, au nom « de la société française, j ai été y porter cette poli- « tique; mais ma besogne était faite; l’œuvre était « accomplie d’avance; j’ai trouvé dans le cœur du « Prince tous ces sentiments, tous ces principes, ,« toutes ces pensées, toutes ces convictions.
« M. Aubry (du Nord). — 11 n’y a pas de prince « ici ! Dites : M. de Chambord 1
« — 11 n’est plus sous vos lois, répliqua Berryer. i« Vous l’avez exilé, je l’appelle par son nom!... Oui, .« il a dans le cœur, il a dans la tête cette même détes- « talion des complots, des conspirations, des guerres « civiles.. . Je l’atteste sur l’honneur que j’ai dans mes « veines, non ! Il n’y eut autre chose que cette décla- « ration qu’il fallait unir dans l’oubli de toutes les révo- « lulions, de toutes les dissensions passées, les bons « vouloirs et les intelligences honnêtes de ce pays ; « qu’il fallait déraciner de tous les cœurs les ressenti- « ments, les haines, les préventions que les malheurs i« passés y ont fait germer. Voila le compte rendu vrai |« de notre voyage 'a Wiesbaden ; tout autre compte !« rendu est altéré ou complètement dénaturé... Si
« M. le comte de Chambord avait cru qu’il fût utile « qu’il fût temps de dire 'a la France ses sentiments « ses convictions, ses aspirations, il n’aurait emprunt « ni le nom, ni la pensée, ni le langage de per « sonne.
« ... Dans les efforts de ces hommes que vous ap « pelez monarchiques, il n’y a pas autre chose quel; « résolution de former, de maintenir dans son entie « une majorité liée par la communauté de principe; « politiques dans l’intérêt de la véritable liberté... E « je dis à l’Assemblée : Arrêtez-vous au premier pas ii si la majorité qui sauva la société française est bri- « sée..., si la nation cesse de voir en elle son plu; « ferme appui et sa plus certaine ressource, je déplore « l’avenir qui est réservé à mon pays; je ne sais quels « seront vos successeurs, je ne sais pas si vous aure? « des successeurs 5 ces murs resteront peut-être de- « bout, mais ils seront habités par des législateurs « muets! »
Berryer a toujours pu parler hautement de son libéralisme, car dans le cours de sa vie il en a donné des gages dans une large mesure. Ainsi, entraîné par ce libéralisme qu’il croit aussi sincère chez les autres que chez lui-même, il fait entrer le parti démocratique à l’Académie par l’élection de Jules Favre. Il le fait
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entrer au Corps législatif par l’élection de M. Marie à Marseille, et celle de M. Grévy en 1863. Enfin il s’associe à la manifestation delà souscription pour le monument Baudin. Ce fut lui qui proposa le premier sous le gouvernement de Juillet d’élargir les bases de suffrage électoral en conservant aux influences naturelles, par le système des deux degrés, la part légitime qui leur est due.
On peut discuter la sagesse de ces actes et en critiquer la portée. Mais on ne saurait méconnaître dans Berryer ce royalisme large et généreux qui a été celui de Chateaubriand, Marlignac, Lainé, Royer-Collard, Hydc de Neuville.
Cette politique conciliante n’était pas du goût de tous les royalistes-, et jusque dans sa propre famille, Berryer avait des désapprobateurs. Ainsi, sa belle-lille n’admettait pas qu’on pût avoir des rapports d’amitié avec des adversaires politiques-, Thiers lui-même ne trouvait pas grâce â ses yeux. Cependant l’expérience et le sens pratique des choses enseignent qu’un homme politique ne peut s’isoler complètement des hommes de son temps.
Le discours de Berryer avait fait impression sur l’Assemblée nationale. Ses appréhensions se manifestèrent dès le 16 juillet par une proposition de reviser