B E II R V E R
la Constitution en y ajoutant des garanties de sécurité. Ce fut a celte occasion que Berrycr prononça un de ses plus beaux discours parlementaires.
Après avoir flétri les hommes de 93 qui « ont com- « mis. en quatorze mois, dans cette malheureuse « France, plus de crimes que toutes les passions, toutes « les ignorances, toutes les ambitions, toutes les per- « versités humaines n’en ont peut-être fait compter « pendant quatorze siècles 5 après avoir dépeint les « misères, les souffrances, les hontes de nos pères « sous le joug de ces enfants du doute qui prétendent « être la raison elle-même », il montra celle royauté de quatorze siècles nous conduisant « depuis les mœurs « farouches des compagnons de Clovis jusqu’aux « grands établissements de saint Louis, jusqu’aux « belles économies de Louis XII, jusqu’aux pacifica- « lions de Henri IV, jusqu’à cette magnifiquesociété de « Louis XIV, jusqu’à la pensée généreuse qui anima « les premières années de Louis XVI, jusqu’à celte « époque dernière où prévalait l’ascendant de la « France... Eh bien! ajoutait-il, la royauté, ce prin- « cipe persévérant et fixe, a-t-il trahi sa tâche? a-t-il « manqué à la nation ? » Mais il faudrait tout citer de ce discours. Enfin, précisant les dangers qui préoccupaient l’Assemblée, il l’adjurait d’y remédier en revi-
SOUVENIRS INTIMES
sant la Constitution. Cette proposition échoua cependant, n’ayant pu réunir les trois quarts des voix nécessaires dans ce cas.
Le 2 décembre 1851, les représentants, surpris par le coup d’Élat, après avoir vainement essayé de se réunir au Palais-Bourbon, puis chez les vice-présidents Daru et Benoît d’Azy, se rassemblèrent à la mairie du Xe arrondissement au nombre de 220. Berryer pressa ses collègues d’adopter, sans perdre de temps, un décret de déchéance qu’il rédigea aussitôt et qui était ainsi conçu :
« Vu l’article 68 de la Constitution ;
« Attendu que l’Assemblée est empêchée par la « violence d’exercer son mandat,
« Décrète :
« Louis-Napoléon Bonaparte est déchu de ses fonclions de Président de la République. Les citoyens « sont tenus de lui refuser obéissance. Le pouvoir « passe de plein droit a l’Assemblée nationale. Les te juges de la haute cour de justice sont tenus de se te réunir immédiatement, à peine de forfaiture, pour
< procéder au jugement du Président et de ses com-
< plices. En conséquence, il est enjoint h tous les
< fonctionnaires et dépositaires de l’autorité publique
« d’obéir à tonies réqnisitions faites au nom de l’As- « semblée sous peine de forfaiture et de haute trahi - « son. »
Ce décret fut adopté à l’unanimité et signé par tous les membres présents. On vota également deux décrets pour requérir l’assistance de la garde nationale et des troupes de l’armée de Paris sous les ordres du général Magnan.
« Messieurs » , disait Berryer, «nous sommes main- « tenant les seuls défenseurs de la Constitution, du1 « droit, de la République, du pays. Ne nousmanquons « pas ’a nous-mêmes, et s’il faut succomber devant la « force brutale, l’histoire nous tiendra compte de ce « que jusqu’au dernier moment nous avons résisté « par tous les moyens qui étaient en notre pou- « voir. »
La rapidité des mesures prises par le pouvoir, et particulièrement l’arrestation, faite pendant la nuit précédente, des généraux Changarnier, Cavaignac, Lamoricière, Bedeau, qui pouvaient avoir de l’ascendant sur les troupes, rendirentvaine celte tentative de résistance légale au coup d’Etat. Les représentants furent tous arrêtés et conduits dans les forts autour de Paris.
Berryer fut un de ceux qui furent mis 'a Vincennes.
SOUVENIRS I NTIMES.
Quelques jours après, l’œuvre étant accomplie, on rendit la liberté aux honorables prisonniers, et l’on procéda au plébiscite, puis aux élections suivant la nouvelle Constitution.
Berryer, sollicité de se présenter à la députation de Marseille, déclina toute candidature. Il écrivait à ce sujet :
« Augerville-la-Rivière, le 5 février 1852.
« ... Qu’irais-je faire dans ce nouveau Corps légis- « latif, d’où la vie politique est entièrement retirée, « où je ne trouverai ni l’action publique ni l’indé- « pendance que les révolutions de 1830 et de 1848 ne
« nous avaient pas ravies? . Puis-je, sans douleur
« et sans inquiétude, voir la France proscrire par tant « de millions de voix les droits et les institutions né- « cessaires à la puissance et à la dignité des nations « chrétiennes, ainsi qu’elle a méconnu la force tuté- « faire et la douce majesté d’une royauté de quatorze « siècles ? Dieu veuille préserver notre patrie des « hontes et des misères que je redoute pour elle ! »
Rour au barreau. — Élu bâtonnier. — Il plaide contre la confiscation des biens d’Orléans. — Tibère d’après Tacite. - Forum et jus. — Forêts de Champagne. — Testament du narquis de Villelte. — Défense de Montalembert. — Fidélité, bnégation. — Mot de Thiers. — Paroles de Salvandy à Académie française. — Berryer candidat ; ses scrupules à e sujet. — Passion de la parole. — Il décline l’emploi d’anuseur. — Son culte pour le naturel. — Lauréate des Jeux 'loraux. — Poésie de province. — Mot de Fontenelle. — Le laturel loué dans Berrjer par M. Jules Grévy. — Son éloge iar Armand Carrel. — Berryer étudiait le fond seul de ses liscours. — Ses idées sur l’éloquence. — Sa fatigue habituelle après un grand discours. — Oraison improvisée à la nort de la Dauphine.
Berryer reprit sa place au barreau, à la grande joie t ses confrères, qui tous saluaient en lui un maître c un ami. Élu bâtonnier de l’ordre en cette même snée 1852, il eut d’abord â plaider pour les princes Orléans, revendiquant leurs biens saisis par un défît du Prince président, qui prétendait étendre à tite la fortune de Louis-Philippe antérieure à son r^ne la loi de dévolution à l’État applicable à l’apaige de Gaston d’Orléans.
Déjà, en 1848, Berryer avait eu à repousser à l’As-
semblée nationale une proposition de loi faite da |p même sens par Jules Favre. Il disait alors : « Déc etl « ces biens acquis à l’État, ce serait consacrer ne « atteinte violente au droit de propriété, ce saiij « prononcer une confiscation arbitraire. La confia. « lion est rayée de nos Codes, elle ne doit plus y a- « raître. «
L’Assemblée nationale, à l’unanimité, avait dut raison h Berryer.
En présence du décret présidentiel du 22 janer 1852, les princes assignèrent l’administration des > maines devant le tribunal delà Seine. Berryer plia la compétence du tribunal, que contestait l’admutration. 11 rappela qu’en tout temps, en tout pay;ü sous toutes les législations, en dehors de la mes| violente de la confiscation, dès qu’une question de p priété privée s’agitait vis-'a-vis du domaine, cette qi tion appartenait aux tribunaux. El il cita un mé'irable exemple emprunté à Tacite, où l’on voit Tib: lui-même s’incliner avec respect devant la justi, « Tibère était pauvre, Tibère avait peu de biens î « Italie; ses domaines étaient médiocres-, sa mai i a comptait peu d’affranchis; et, quand il était en ci’ « teslation avec des particuliers, les tribunaux eli « loi prononçaient. Forum et jus. »
SOUVENIRS INTIMES
fcorum et jus ! Ces mots plaisaient tant à Berryer is leur forme concise, qu’il en avait fait sa devise Drite et la légende de son ex libris.
Çn 1857, il défendait contre le domaine et faisait connaître les droits de Mgr le comte de Chamul à la propriété des forêts de Champagne, în 1860, le testament du marquis de Villeile en nur de Mgr de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, tt attaqué cemme cachant un fidéicommis pour le cite de Chambord. Et, ce qui ne s’était jamais vu, ’ ait l’exécuteur testamentaire lui-même qui deman- & l’annulation h son profit de ce testament qu'il avait cseillé. Berryer plaida pour l’évêque de Moulins et rmpha devant les premiers juges. Mais la cour d’api d’Amiens, sur la production de nouvelles pièces clidentielles produites par l’exécuteur testamentaire l'dèle, reconnut l’existence du fidéicommis et an* lia le testament. Mais, en même temps, la cour flép la conduite de l’exécuteur testamentaire, et, le üsidérant lui-même comme fidéicommissaire éven- I, écarta ses prétentions et le priva ainsi du fruit i;a félonie.
I. de Montalembert, qui était revenu depuis long- 3 1 p s de ses illusions sur Napoléon III, avait écrit as le Correspondant un article où il comparait l’An-
gleterre a la France. Des expressions vives avaient é l’occasion d’une poursuite, où Berryer défendit Mm talembert avec son talent ordinaire. Nous ne citerls que ces paroles :
« Ah! messieurs, ne nous faites pas un crime e « nos légitimes regrets. Nous vieillissons, nous n- « vons plus qu’une chaleur qui s’éteint, laissez-n s « mourir tranquilles et fidèles! nous sommes asz « malheureux de voir notre cause, notre sainte ! « glorieuse cause, trahie, vaincue, ruinée, insulte, « laissez-nous croire que nous pouvons lui garder j « fond de nos cœurs un inviolable attachement
M. Thiers s’étonnait de cette fidélité, de cette abgation, d’où le moi était entièrement banni. « Berry, u disait-il en riant, me fait l’etïet d’une chèvre a 1’- « tache, qui passerait son temps a bondir au lieu « brouter. »
Quelqu’un lui exprimait son étonnement de la m diocrité de sa fortune et lui disait : Vous n’auriez qu’a vous baisser pour ramasser titres et richesses.
— Oui, dit Berryer, mais il eût fallu se baisser.
Les honneurs ne viennent guère chercher ceux q s’y dérobent. On peut s’étonner pourtant que, da une contrée que Berryer habita trente-cinq ans, malgré ses nombreux bienfaits, il n’ait pas été acclan
SOUVENIRS INTIMES
louté et conseiller général ; qu’il ne fût même pas (seiller municipal !
A- de Salvandy, en le recevant à l'Académie en 1)5, lui disait : «... Quarante ans se sont écoulés -,
■ lien des gouvernements ont passé sur la France;
< ous avez été mêlé toujours aux affaires publiques, ;t quand, au milieu de cette solennité, votre pays ous contemple, seul peut-être dans celte enceinte ous ne portez d’autre distinction, d’autre marque e vos travaux, que la palme académique qui vous ient de nous, et le rayon qui vous vient de Dieu ! » ia place était, en effet, marquée à l’Académie franae. Vers la fin de l’année 1851, il écrivait à magie Jaubert, l’une des femmes les plus spirituelles esa génération :
— Eh bien ! j’ai pris mon parti, je me suis préenté à l’Académie au risque du tapage. Je vois déjà ar les journaux qu'on dit de moi beaucoup plus de îal qu’il n’est juste, et beaucoup plus de bien que ; n’ai droit. «
avait hésité longtemps à faire les démarches néîiaires auprès de l’illustre compagnie. Il s’étonnait oie que 1 on pût penser à lui et disait naïvement : loi! de l’Académie! mais je ne sais ni lire ni prire ! »
B E R K Y E li
11 lisait cependant a merveille, et écrivait fort 1 m. Mais son scrupule était sincère, car il ne se senta e» possession de toutes ses facultés que dans les tounis oratoires.
El, comme il est naturel d’aimer l’art où l’on xcelle, il avait, dans le sens le plus élevé du me b passion de la parole. Un jour on lui demandait o’il « échangerait le don de l’éloquence contre toute a re « faculté humaine » :
« — Non! s’écria Berryer, se levant impétue1»- « ment, ce serait de l’ingratitude envers le cie! Je « dois à cette organisation d’orateur des jouissa es ci d’une intensité incomparable. Lorsque la pasi « m’entraîne et fait couler a plein bord le torrent es « paroles, je ressens physiquement des transits « aussi vifs que si je pressais une femme adorée fis « mes bras. Et pour l’intelligence ! quelle fête de :• « couler avec surprise, de partager l’étonnementis « autres, de jouir de la sensation qu’on impose ! m
La parole n’avait de prix 'a ses yeux que misuii service des nobles causes, des belles pensées, es grandes infortunes, des détresses touchantes, des» tcnccs menacées.
Madame de S... s’imagina d’inviter des ans a une soirée dont l’éloquence devait faire les fis
es sièges étaient rangés devant une table couverte un tapis, et un verre d’eau sucrée marquait la place ie devait occuper l’orateur.
— Venez, avait dit madame de S... à ses amies, jurai M. Berryer. Vous verrez, ce sera charmant. Berryer arrive sans défiance, voit cette mise en ène, demande de quoi il s’agit, et apprend que c’est i qui est chargé d’amuser la soirée.
Surpris et froissé, il se contient néanmoins par n effort de courtoisie, salue profondément la maiesse de la maison, et se retire en la laissant a ses ïflexions.
Dans les arts comme dans les lettres le naturel était 1 qualité qu’il estimait le plus. Une jeune femme, iadame X..., auteur de poésies couronnées aux Jeux loraux,mariéeàunami de Berryer, désirait vivement innaître l’illustre orateur dont son mari lui avait parlé tec enthousiasme. Berryer les invita l’un et l’autre à iigerville. .
Madame X..., éprise d’idéal comme il convient a ta te personne qui s’occupe de poésie, voulut dès les pjmiers mots élever la conversation jusqu’aux régions éiérées, où elle croyait entendre les feuilles des arbjps gémir, les fleurs soupirer et la terre entière propre des harmonies et de célestes concerts. Elle fut
fort surprise d’entendre Berryer lui dire avec bonh mie :
« Pour moi, madame, j’aime simplement les lieu pour leurs couleurs et leurs parfums, les arbres poi leur beauté et leur ombrage, et les fruits de la ten comme des bienfaits de la Providence. »
Le soir, on demanda à madame X... de dire que ques-unes de ses poésies. Après les façons d’usag elle se souvint d’avoir apporté son dernier volume. El voulut bien lire une longue pièce de vers d’un sly encore plus alambiqué que sa conversation et qui éla naturellement saluée par des murmures flatteurs-, lor que tout à coup on entendit un bruit sonore : c’éta Berryer qui ronflait.
Un des assistants, pour sauver la situation, s’err pressa de faire tomber une chaise pour réveiller I dormeur. Il était très-contrit de l’incident; heurei sement, madame X..., absorbée par sa lecture, c’avait rien entendu, et Berryer put joindre ses com pliments 'a ceux que l’on prodiguait à l’auteur, comm la politesse l’exige.
Fontenelle, assis sur un banc dans un grand parc paraissait plongé dans la rêverie; peut-être ne pensait il à rien. Une dame s’approche et lui dit d’un ton pré
cieux :
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« — Je suis sûre, monsieur de Fontenelle, que la « vue de ces innocentes brebis qui paissent devant « nous vous inspire en ce moment quelque galante « pastorale.
« — Ah! madame, répond Fontenelle, je pense que « parmi tant de moutons, il n’y aura peut-être pas un u gigot cuit à point ! »
] Le naturel que Berryer aimait chez les autres était l’essence même de son talent. Ce caractère est justement accentué dans le portrait que M. Jules Grévy, inspiré parla reconnaissance, a tracé de notre grand orateur (1) :
« Le barreau a perdu un grand avocat, la tribune « un grand orateur, la France un grand citoyen. — « Un front large et puissant, une noble et expressive « figure, la grave beauté du port et du geste, le son « ravissant de la voix la plus mélodieuse et la plus i « pénétrante, donnaient 'a son action une grâce et une 1“ force irrésistibles. Ajoutez un naturel parfait, le don « suprême d’émouvoir et d’être ému, le cri de lapas- « sion, jeté a la manière des grands interprètes de la i« muse tragique, des mouvements qui rappellent ceux
(1) M. J. Grévy avait été élu député en 1863 sur la proposition et avec l’appui de Berryer. (Voir p. 97.)
« de Démosthène et de Mirabeau . la sobriété d’or-
>< nements, le dédain de la recherche, la mâle sim- « plicité d’une langue qui ne se sert de la parole que « pour la pensée, et vous aurez une faible esquisse « d’une des plus magnifiques organisations d’orateur « que la nature ait formées. »
Un écrivain républicain, Armand Carrel, rendait compte dans le National d’une séance de la Chambre où Berryer avait parlé.
« La séance, dit-il, s’ouvre par un excellent discours « de M. de Malleville-, mais on ne l’écoute pas. Ne « voyez-vous pas au frémissement qui parcourt tous « les bancs que la Chambre inattentive attend son « grand orateur?... Enfin, la parole est 'a Berryer! « après lui elle 11e sera plus a personne! La parole est « à Berryer, comme le marbre a Michel-Ange, la « couleur 'a Rubens, l’harmonie 'a Beethoven. »
Berryer étudiait longuement ses plaidoyers et ses discours, mais le fond seulement. « J’apporte mes idées « et mes convictions, disait-il, mais mon discours, « c’est vous qui me le faites. » Jamais il ne corrigeait les épreuves de la sténographie. Quand sa parole avait fait son œuvre, qu’importait, ensuite, d’en recueillir une épreuve effacée ?
L’allocution qu’il prononça comme bâtonnier en 1852
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renfermait en quelques mots toute sa théorie sur l’éloquence.
«... C’est par le cœur qu’on est éloquent, et le cœur « ne vibre que sous la juste estime de soi-même. Les « subtilités ingénieuses, les ressources brillantes de « l’esprit peuvent étonner et captiver un moment; « mais les émotions profondes, mais la parole ferme « et pénétrante, ne partent que d’une âme loyalement « inspirée, loyalement convaincue. Seules elles solli- « citent puissamment la raison et la conscience du « juge. » Ne croirait-on pas qu’il s’est peint lui-même dans ces paroles?
Quand Berryer descendait de la tribune après un de ses grands discours, il était en nage. Son valet de chambre devait le changer des pieds à la tête, le transporter dans une voiture fermée, et le mettre au lit pendant une heure ou deux.
Un soir d’automne, 'a Augerville, sa campagne, dont nous parlerons tout à l’heure, on apprit la mort de madame la duchesse d’Angoulêmc (1). On se retira de bonne heure, douloureusement impressionné. Berrycr ne put dormir.
Il se lève, met sa robe de chambre, va réveiller un
I) Morte à Frohsdorfi1 le 19 octobre 1831.
de ses amis, et lui demande d’entendre le récit des malheurs de l’auguste fille de Louis XVI.
Alors, avec des larmes dans la voix, il prononce une véritable oraison funèbre.
La porte était restée ouverte. Les habitants du cbâteau, maîtres et serviteurs, successivement avertis, étaient venus s’agenouiller autour de lui. Devant cet auditoire improvisé, son génie et son cœur lui inspirèrent des accents pathétiques qui portèrent l’émotion à son comble. Tout le monde pleurait, et les témoins de cette scène ont dit que sa parole s’était élevée dans cette circonstance aux plus sublimes effets qu’il soit possible d’atteindre ou de concevoir (1).
(1) Madame la Dauphine était l’objet de la vénération universelle. Quand Chateaubriand alla lui présenter ses hommages à Carlsbad, il fut invité à déjeuner, et on lui fit savoir qu’il pourrait venir en costume du matin. « Non, répondit-il, le malheur est d’un trop haut rang pour en approcher avec familiarité. »
vu
Réception de Berryer à l’Académie. — Moins brillant qu’ailleurs. — Livre de M. de Saint-Priest sur la Royauté. — Affirmation par Salvandy du principe inéluctable de la royauté. — Vénération de Berryer pour Patru ; billet de Sainte-Beuve. — Vieillir pour devenir immortel. — Dispensé de la visite à l’Empereur. — Les goûts littéraires. — Religiosité vague de Tliiers. — Livres préférés de Berryer.
— Description de son cabinet. — Son admiration passionnée pour Bossuet. — Sa vocation jamais éteinte pour l’apostolat.
— Projet de retraite à Juilly. — La maison de Berryer. — Son silence sur la question romaine. — Le Pape a besoin de soldats à Rome comme l’Empereur à Paris. — Cinquantaine professionnelle de Berryer. — Hommage de tous les barreaux de France ; son émotion lui ôte la parole. — Il n’a jamais porté ombrage à personne.
Le 22 février 1855 notre grand orateur entrait à Académie, où il remplaçait le comte Alexis de Saint- 'riest. Suivant l’usage, il avait écrit son discours de éception. Ce jour-là Berryer ne fut pas tout à fait à sa auteur ordinaire. Ce genre de discours, dont le caevas, tracé d’avance, se compose invariablement de tusse modestie, et d’éloges sans conviction à l’adresse u prédécesseur, était en désaccord avec sa nature
prime-sautière, toute d'élan et d’inspiration. Il était vraiment dépaysé.
En parlant du livre de M. de Saint-Priest qui pour titre : la Royauté, et en caractérisant celte s; vante étude, qui embrasse principalement l’empire r< main et les premiers âges des nations chrétiennes Berryer disait : « On est effrayé de voir, en l’absenc « d’une loi fixe qui règle la succession au trône, con « bien est rapide et simultanée la dégradation du pei « pie romain et des maîtres qu’il se donne ou qui li « sont imposés, tantôt par la soldatesque, tantôt pa « les emportements insensés ou les vaines espérance « de la multitude. « El M.de Salvandylui répondait <* Oui, la royauté par qui tout commence et à qui tou « ramène, dont le flot populaire ne s’écarte que pou « retourner, sous une forme ou sous une autre, si « briser a ses pieds-, la royauté dont le principe tien « â l’existence des sociétés et à la destinée d< « l’homme : car elle rend en même temps témoi- « gnage des parties faibles de notre nature qui exi- « gent ce contre-poids, et des parties fortes qui saven « l’accepter; elle constitue ainsi une des grandeurs « de l’humanité autant qu’une de ses lois. »
II avait commencé son discours en se recommandant du souvenir d’un ancêtre du barreau, Patru, à qui
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l'Académie doit l’usage des compliments publics. Berryer avait pour lui une véritable vénération. On le savait. Et, a l’occasion d’un grand procès qu’il allait plaider, il reçut le billet suivant :
« Quand Patru plaidait, il y avait toujours une « petite place pour Chapelain.
« Sainte-Beuve. »
La forme de cette demande plut infiniment à Berryer, et Chapelain eut ce qu’il désirait.
Après sa réception à l’Académie française, un envieux lui dit :
« — Eh bien, vous voila donc passé immortel! — Quel dommage, répondit Berryer, qu’il faille tant vieillir pour devenir immortel ! »
Il demanda à être dispensé de la visite de présentation au chef de l’État. M. Mocquard fut chargé de lui répondre que l’Empereur le laissait libre d’agir comme il l’entendrait.
Les goûts littéraires sont généralement en rapport avec les caractères et les tendances morales. M. Thiers en offre un exemple. Un jour qu’il était à Augerville et qu’il avait négligé d’assister 'a la messe qu’on y disait chaque matin dans la chapelle du château, il dit ensuite à Berryer :