‹ BerryerChapitre 5 sur 12 · IIS · texte numérisé non relu

IIS

« — Vous auriez tort de me croire irréligieux. Tenez, il y a trois livresque je relis sans cesse :1a Morale d’Epictète , la Henriade et Y Imitation de Jésus- Christ. » Celte macédoine portait la marque de cet esprit brillant, mais profondément sceptique.

Les lectures de Berryer étaient mieux choisies. Dans son cabinet, près de son fauteuil, au coin de la cheminée, se trouvaient réunis à portée de sa main ses livres de prédilection : Y Imitation, Bossuet, Horace, Corneille, Racine . Il puisait dans la lecture

de ces chefs-d’œuvre un délassement et une force nouvelle.

Ce cabinet était une vaste pièce servant en même temps de bibliothèque au rez-de-chaussée d’une maison qu’il a habitée cinquante-quatre ans, rue Neuve-des- Petits-Champs, 64. On voyait sur la cheminée un buste en bronze du comte de Chambord, puis sur des étagères des objets d’art parmi lesquels la statuette de Rossini et celle d’O’Connel, le grand agitateur, le poing fermé dans l’attitude de la menace contre les oppresseurs de sa chère Irlande. La porte restait toujours ouverte. Ses amis pouvaient entrer pendant qu’il travaillait, ils pouvaient marcher, causer même pourvu que ce fût à haute voix; les chuchotements seuls le gênaient parce qu’ils provoquaient son attention. II

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recevait là le matin, même pendant un déjeuner rapide sur un petit guéridon, des hommes d’Étal de toutes les opinions qui s’y rencontraient sans se heurter, des littérateurs et artistes de toutes les écoles. C’était ainsi, en voyant beaucoup de monde, qu’il se tenait au courant de toutes choses mieux qu’il n’aurait pu le faire par les journaux, que d’ailleurs il ne lisait jamais.

Berryer admirait passionnément Bossuet. C’était son modèle et son maître. Il retrouvait dans V Aigle de Meaux les hautes et nobles pensées et les grands coups d’aile qui lui étaient habituels. Un député de ses amis, le baron de Jouvenel, le trouva un matin occupé 'a lire et tellement absorbé qu’il ne le vit pas entrer. M. de Jouvenel s’approchant reconnut qu’il lisait le Discours sur l’histoire universelle.

« — Ah! dit-il à Berryer, je vous dérange, vous « êtes en famille.

« — Comment cela?

« — Oui, n’êtes-vous pas du sang de Bossuet; sans « doute son petit-neveu?

« — Oh! dit Berryer, je ne suis qu’un petit, mais « bien petit-neveu ! »

Il recommandait souvent la lecture de Bossuet. C’est le conseil qu’il adresse à un de ses neveux, M. Georges

Bcrryer (le 26 octobre 186o) : « ... Exerce-toi à récite ter Bossuet comme si tu devais prêcher ses chefs- « d’œuvre. C’est l'homme qui de tous les temps et de « tous les peuples a le plus magnifiquement manié la « parole. Il est vrai que son génie a été porté haut « par la grandeur même de la pensée évangélique.

« Étudie donc bien et le fond et la forme de ces ad- « mirahles discours... »

Berryer lui-même, sous l’émotion de cette lecture, sentait parfois se raviver en lui les regrets d’une vocation qui avait été comprimée, mais qui subsistait toujours au fond de son cœur. En sortant du collège de Juilly , il avait voulu se faire prêtre. Croyant par instinct, catholique par conviction, l’élève des Oratoriens aimait sincèrement, ardemment sa religion. Il trouvait pour la glorifier des accents d’entraînante éloquence. 11 avait coutume de dire : « Le protestantisme voit l’homme en toute chose, le catholicisme voit Dieu.. . »

Il ne suivit pourtant pas cette sainte carrière. .Son père l’entraîna à sa suite vers le barreau; puis à vingt et un ans le mariage fixa sa destinée. Mais, au milieu des joies intimes et des triomphes éclatants qui embellissaient sa vie, Berryer sentait par moments renaître en lui une sorte d’enthousiasme sacerdotal.

« Ah I mon cher ami >' , disait-il en 1840 au prince

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Elgiojoso, « si, comme je l'avais rêvé, j’étais entré «dans les ordres, la chaire eût été ma tribune. J’aurais défendu la cause de Dieu avec tout le feu de .mes plus ardentes convictions. L’éloquence chrétienne a souvent fanatisé les masses. — Rappelezivous les croisades! — Je crois que par elle j’aurais «pu exercer une influence salutaire et accomplir de .grandes choses! «

Il racontait qu’en 1837, un soir, chez le prince Paul é Wurtemberg, la conversation ayant été mise sur la rture et les origines des diverses religions, Thiers 1 dit tout 'a coup : « Je voudrais bien que quelqu’un pût me démontrer d’une façon persuasive le droit ■ divin du christianisme-, vous seul, mon cher, y eussiez réussi, et je vous attends... car vous étiez né .prêtre, vous aviez au suprême degré le talent de la chaire, et qui sait?... » Cette apostrophe étonna Irryer, car il n’avait encore eu aucune intimité avec liiers, et il ne supposait pas qu'il pût connaître ses siiralions sacerdotales.

Quand il perdit son aimable compagne, quand il vit bvignan quitter la magistrature et porter 'a la Comfgnie de Jésus le concours de sa parole ardente, cand Lacordaire fit retentir de ses mâles accents les thosde Notre-Dame, Berryer, ramené a ses premières

aspirations, fut tenté de revêtir l’habit religieux. 1 n’eût pas cherché l’ombre du cloître qui convient s tout aux cœurs brisés. Il n’eût pas été cénobite, ms apôtre, capable, dans un élan de foi chrétienne, ; s’écrier comme Polyeucte : « Monde, pour moi tu n ; « plus rien » , et d’affronter le martyre.

En 1854, quand la grâce commença 'a le toucher eut un moment le projet de se retirer â Juilly, près cher collège qui avait abrité son enfance. Les Pèr mettaient 'a sa disposition une maison qu’on appel encore aujourd’hui la maison de Bcrryer , quoiqu ne l’ait jamais occupée.

Ses amis lui représentèrent qu’il avait reçu < Dieu une autre mission non moins féconde et qjl pouvait être considérée comme un autre sacerdoce, se soumit, mais à regret.

Comme on s’étonnait un jour que lui, le champio zélé de la royauté et du catholicisme , n’eût jamai visité la ville des papes, il répondit d’une voix pro fonde : « Si j’étais allé à Rome, je n’en serais pa revenu. «

Et cependant, ce fds dévoué de l’Église garda 1 silence en 1860, lorsque s’agitaient devant le Corp législatif la cause du Saint-Père et la question di maintien ou du retrait des troupes françaises. 0

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y-e lui valut alors, et plus tard, d’amers reproches i part de certains catholiques ardents, comme euillot.

Erryer s’en est expliqué dans une lettre au Père bnlevoy citée par le Père de Gabriac, et qui pout e résumer ainsi : Demander le retrait des troupes, rait déchaîner une insurrection toujours immiîjj- demander leur maintien, ce serait amoindrir I ni té d u Saint-Père et servir les calculs hypocrites 1 grand moteur de tous ces désordres ». On ne i lit donc que s’abstenir.

^ qui arrivait alors, Berryer l’avait prévu lorsqu’il iiit a M. Auguste de Vaufreland :

«Tu as vu le Saint-Père à Rome, lu l’as entendu :;iser ; tu connais aussi le cardinal Antonelli : ne irouveras-lu pas l’inspiration du souverain dans ;<te conversation du premier ministre avec le ;<ûte de Sartiges : Monseigneur, il faut y penser üieusement; occupez-vous d’organiser l’armée ipale. — Nous ne le pouvons pas, elle sera toujours ip faible contre les intrigues et les troupes des * montais. D’ailleurs, nous n’avons pas d’argent. -Vous en aurez. Nous ferons payer par le Piémont a ette romaine dans la proportion de l’importance l( territoires que vous n’avez plus. — Nous ne

« pouvons reconnaître ainsi la spoliation. — /ou< « avez tort. Dans deux ans, les troupes frange; « seront retirées de Rome; que deviendrez-voi 1 - « Je ne sais pas. Mais je crois que si, en même mm « qu’il retire ses troupes de Rome, l’Empereur rirai « de Paris tous les soldats qu'il y tient casernés.ioui « pourrions lui offrir un asile. »

Cette parole prophétique devait se réalise ei quelque sorte peu d’années après.

Vainement Thiers et Rerryer avaient arra k ; M. Rouher le fameux : « Jamais! » qui pronom au Pape le maintien du dernier lambeau de son oii voir temporel. La fatalité entraînait Napoléon I , e nos désastres devaient bientôt permettre à l’Ita il consommer la spoliation de la papauté.

Un hommage mémorable fut offert a Rerryt e 1861 par le barreau, pour célébrer la cinquanlm année de son entrée dans l’ordre, hommage sans re cèdent, qui réunit dans un banquet les avocatle plus célèbres de tous les barreaux de France.

Ces noces d’or du prince de la parole étaient à m yeux une fête professionnelle, un honneur pour h ordre, et aucun des délégués n’aurait voulu y mancei L’empressement et l’enthousiasme qui signalèi cette fête furent une éclatante preuve de la sympili

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niverselle qu’inspirait Berryer. Quant a lui, vivement )uché d’un témoignage si spontané et si rare d’admiition et d’estime, quand il voulut répondre aux toasts e ses confrères, l’émotion le saisit si violemment u’elle lui ôta l’usage de la parole, et « l’on vit pour la première fois cet incomparable orateur se troubler, balbutier, et ne pouvoir donner cours aux sentiments qui débordaient de son cœur que par des mots entrecoupés de larmes » -, ce n’était plus sa voix loquente, c’était son âme reconnaissante qui s’épanliait en sanglots au milieu de l’attendrissement énéral.

Comment un homme mêlé 'a tant de luttes passionées avait-il pu se concilier tous les cœurs a ce point u’on ait pu dire de lui qu’il eut des adversaires, mais as un ennemi? C’est peut-être qu'il ne portait omrage 'a personne, et que les ambitieux de places et 'honneurs ne le rencontraient jamais sur leur chemin.

r; privée. — Augerville. — Le grand Condé. — Angerville )ur Augerville. — Berryer restaure le château et refait le ire. — Son exquise hospitalité. — Grands embarras d’ar- >nt. — M. de Persigny demande à acheter la nue propriété Augerville. — Souscription légitimiste. — Berryer a beau- )up d’ordre ; mais il est prodigue et généreux. — Large pspitalité imitée des châteaux anglais. — Eugène Delacroix; ,n séjour à Augerville. — Hôtes illustres et femmes îarmantes. — Rivalités féminines. — Épreuve de l'eau. — aimait la société des femmes. — Madame de Jobal. — La mme parisienne et la femme de l’Orient. — Un sourire minin l’inspirait et le délassait.

ia vie publique d’un homme célèbre ne le fait pas sîz connaître, et Berryer n’a rien 'a perdre a être tJié dans sa vie privée. Suivons-le à Augerville, iiite et paisible demeure où il allait se reposer, ts un oubli complet de la politique, pendant cette a on deux fois belle où la nature en fête suspend i débats et les querelles des hommes.

Augerville, bâti par Jacques Cœur (J), le célire argentier de Charles VIF, s’élevait sur deux étages uterrains avec une ceinture de fossés d’eau viv< de vingt-quatre mètres de largeur. Deux siècles ns tard, il servit d’asile au grand Condé pendantes troubles de la Fronde. C’est là qu’il attendait la éponse d’Anne d’Autriche à ses propositions d’ace 1modement. La régente se décida à les accepter. I is

(1) Jacques Cœur, qui rendit de si grands services à soi oi et en fut si mal récompensé, avait amassé dans ses vastesitreprises une prodigieuse fortune. Il possédait un nombreicroyable de domaines et d’habitations dans toutes les ivinces du royaume. Le château d’ Augerville, qu’il avait1 it bâtir, comprenait dans ses dépendances les terres de Nie, de Cily, de Beaumont et d’ Augerville.

Geoffroy Cœur, fds de Jacques, avait deux filles : l’aîiji, Marie, épousa Eustache Lhuillier, maître des comptes, l’un s sept avocats de Paris qui, en 1462, donnèrent une consulta i! à la demande de Jean Cœur, archevêque de Bourges, contra procédure dont son père avait été victime. Elle eut en doie château et la terre d’ Augerville. La deuxième fdle de Geofly Cœur, Germaine, apporta par son mariage la terre de Bemont dans la maison de Harlay, pour qui elle fut érigée i comté par Henri IY. Cette terre passa plus tard au princec Luxembourg, qui en fut dépossédé parla révolution.

Le petit-fils d’Eustache Lhuillier était prévôt des marcha s en 1493, et ce fut lui qui en cette qualité présenta à Henri/ les clefs de la ville de Paris. Ce souvenir d’un des anciens sgneurs d’Augerville donnait d’autant plus d’à-propos à la ho copie du tableau de Gérard que Berryer avait placée dansi principale pièce du château.

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courrier qu’elle expédia a cet effet se trompa de ) e, confondant Augerville avec Augerville, et ari trop tard a sa destination. Le prince, ne reçoit point de réponse et croyant que ses propositions lient repoussées, était parti pour l’Espagne. Et c’est îi que la méprise d’un courrier fut cause que le r,id Coudé porta les armes contre son pays. Dans la mbre qu’il occupait alors a Augerville on remarque jlessusde la cheminée un portrait du dix-septième tle qu’on dit être celui de mademoiselle de Yigan, □fut aimée du prince.

ugerville était presque une ruine quand Berryer îfit l’acquisition en 1824. C’était le premier fruit ion labeur, de son talent. Il s’y attacha avec amour. i;i ne lui coûtait pour l’embellir. Il restaura le châi avec le grand goût qu’il avait en toutes choses, par des plantations bien entendues, des terrassedset des vallonnements bien combinés, il créa en ique sorte une oasis pittoresque au milieu du proiue Orléanais. Enfin, par des soins constants peni . plus de quarante années, il fit d’Augervilie une i eure délicieuse (1).

( Augerville, après avoir appartenu successivement à dijls personnes peu en relief et dont les noms sont à peine rus, fut mis en vente au commencement du dix-septième

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Tout lui en plaisait, et en effet tout y était or. mant : la grille ouverte sur la place du village, la > ;te cour avec les communs, les élégantes tourelles la ceinture de larges fossés aux eaux vives, le ni donnant accès au vestibule, l’autre façade aveisa vaste terrasse 5 les murs couverts de lierre et ai es plantes grimpantes, le parterre de roses, d’œillet et de lis ; le parc de cinq cents arpents clos de mut et traversé parles courbes gracieuses de la rivière d s-

siècle par voie de saisie pour dettes, et messire Jean Perrlt, conseiller ordinaire du Roi, baron de Chaigny et secrétaire es commandements du prince de Gondé, en devint propriét e, Le président Perrault augmenta le parc en y réunissant IJ. placement du village d’Heurtebise, dont il ne reste aujourtui qu’une fontaine, qui était la promenade favorite de Berrr. La suite des possesseurs d’Augerville se continue parfis Gérard et les Saint-Aulaire, dont les armoiries décorent îsieurs cheminées; puis en 4 763 par Jean-Louis Du Lau d’Dman, résidant en Périgord. La Révolution s’empare de ce limaille et le vend nationalement. Trois ou quatre propriéta is s’y succèdent, entre autres le marquis de Beaunay, qui il rebâtir la partie comprenant le salon actuel. Enfin, en Ul, Berryer en fait l’acquisition, après s’être assuré de l’apprcîition du marquis Du Lau, ancien propriétaire dépossédé.

Pour compléter cette histoire d’Augerville, disons qu’en 1 o ce château servit un moment de résidence aux filles du du e Berry ; que la terre fut rachetée après Berryer par sa sœua duchesse de Riario-Sforza, qui y finit ses jours et la légua a femme de chambre au préjudice de ses neveux. Le chat u était l’an dernier en location et habité parle fils du nah d’Alphonse Daudet.

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snne -, les rochers pittoresques -, les belles perspectives îles beaux ombrages -, dans cet ensemble, le passé smblait donner la main au présent, image de l’esprit il maître aussi attaché aux traditions qu’ouvert aux iées libérales et généreuses.

Il aurait pu, lui aussi, mettre la devise de Scribe : i Labore » au-dessus de sa porte d’entrée. Mais tous iux qui en avaient une fois franchi le seuil auraient ' ulu en écrire une autre, celle adoptée par les Sabran ( les d’Agoult : « Hospitalité et bonté. »

C’était la qu’il fallait le voir pour connaître son ( quise amabilité. Quand la mort de madame Berryer I laissa seul à ses devoirs de maître de maison, il se mltipliait en gracieuses prévenances, entrant dans h moindres détails, étudiant minutieusement les isnus de ses dîners, non pour lui-même, car, sans |rler des excès qu’il avait en horreur, il s’adonnait |u aux plaisirs de la table, sachant qu’ils alourdissent I cerveau.

Mais il mettait son amour-propre a offrir 'a ses hôtes lit le bien-être possible-, c’est pour eux qu’il s’était aaché une cuisinière célèbre, appelée Célestine, qui aiit été auparavant au service de M. Chaix d'Est- /ige. Eugène Delacroix, dans une de ses lettres, écrivit qu’il était « obligé de fuir les enivrements de la

« cuisine de l’incomparable Célestine », parce qi| commençait à souffrir de l’estomac.

Berryer s’était tellement attaché 'a son cher Augi ville qu’il aurait mieux supporté le plus grand u malheurs que d’en être dépossédé. C’est cependt; ce qui faillit arriver.

Lui, si admirablement entendu dans les affaires ci autres, consulté même souvent et avec fruit par 1|, plus grands financiers, se trouvait constamment da, de grands embarras d’argent. Dans un de ces momei de détresse, Napoléon III se souvint de son anci avocat, et voulut lui venir en aide sans froisser dignité ni ses sentiments. M. de Persigny vint trouv Berryer comme de lui-même, et lui demanda à achet la nue 'propriété d’Augerville, sous la condition si' gulière qu’un appartement lui serait réservé. Apr quelques hésitations, la proposition fut acceptée, et prix même était presque arrêté, quand Berryer, appr nant que le véritable acquéreur était l’Empereu rompit la négociation.

Ses amis s’émurent enfin de sa situation et ouvrirei dans le parti royaliste une souscription pour empêcln la mise en vente d’Augerville. On devait bien à Bei ryer ce dédommagement des sacrifices qu’il faisait sa cause, en lui consacrant un temps et un talent qu

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île barreau eût payés au centuple. C’était une obligation sacrée pour le parti, mais en même temps une pénible nécessité pour celui qui en était l’objet. L’amour passionné qu’il portait à Augerville pouvait seul adoucir l’amertume que cette souscription imposait à sa fierté.

Berryer avait cependant beaucoup d’ordre. Et d’abord, dans son cabinet, ses papiers et ses livres étaient admirablement classés, et il mettait la main immédiatement sur ceux dont il avait besoin. Ses comptes étaient parfaitement tenus, et a Augerville comme a Paris il inscrivait minutieusement toutes ses dépenses. Ses domestiques, qu’il a conservés toute sa vie, méritaient la plus entière confiance, et il leur laissait souvent la garde de sommes importantes. Du reste, a part ses actes de bienfaisance, il ne faisait d’autre dépense que pour la tenue de sa maison. Mais cela lui coûtait fort cher 5 car il était également prodigue idans sa générosité et dans son désir déplaire, joignant aux goûts dispendieux de l’artiste les mœurs ruineuses du patricien, non par vanité de paraître, mais par amour du confort pour lui et pour ses hôtes.

Son hospitalité à Augerville était large et généreuse. Les chevaux, la table, le service, rappelaient la tenue parfaite des châteaux anglais, â quoi s’ajoutaient

mille attentions délicates et l’aimable sollicitude d maître, qui allait chaque jour dans toutes les chambre s’assurer qu’on ne manquait de rien.

Il se plaisait a dire de l’hospitalité ce que Montaign disait de l’amour : « Elle me donne la vigilance, 1 grâce, le soin de ma personne, l’oubli de mes maux la liberté d’esprit, la gaieté. »

Pour le dîner, il y avait 'a Augerville une sort d’étiquette tacite ’a laquelle on se soumettait volontiers sachant que Berryer y tenait. Les femmes étaient ei robe décolletée, les hommes en babitet cravate blanche Une lettre d’Eugène Delacroix à madame la baronm de F... rend témoignage de celte aimable hospitalité

« Augerville-la-Rivière, par Malesherbes (Loiret) le 27 octobre 1854.

« Chère amie, je suis ici depuis lundi, et voici le « premier jour où le temps semble s’adoucir et nous « donner un peu de soleil... La réunion toujours « agréable qu’on trouve ici n’est cependant pas aussi « nombreuse que la dernière fois que j’y suis venu. « M. Balta, qui en était un des ornements, et la prin- « cesse (Marceline Czartoryska), nous manquent-, cela « nous sèvre d’excellente musique. Batta élait ici n quand j’v suis arrivé, mais il a été obligé de partir

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« soudain. M. Berryer est pour moi une compensation « à tout cela par un surcroît d’amabilité. Dans ces « soirées, qui étaient occupées par la musique qu’il « aime beaucoup, nous étions comme lui concentrés « dans ce délassement unique -, maintenant que nous « en sommes privés, il est intarissable en souvenirs « précieux racontés de la manière la plus piquante, « et je crois que je gagne au change. Si le temps se « remettait au beau, je n’aurais rien à souhaiter « que de mener longtemps cette vie 5 mais il faut de « la raison... » Dans une autre lettre déjà citée (en 1862), il disait encore : « Je suis chez M. Berryer, « qui est le meilleur des hommes et le plus attentionné « à ses amis. Des distractions, un parc charmant, « quelques personnes agréables, tout cela vous endort « à l’endroit de vos devoirs, et contribue surtout à « vous empêcher de prendre la plume. «

Pendant vingt-cinq ans, on a vu passer dans cette demeure désormais célèbre tout ce que la France possédait d’illustrations dans les arts, le barreau, la politique et la littérature. Que de beaux et de grands noms on pouvait citer ici : Chateaubriand, Fitz-James, la Ferronnays, Mirepoix, Damas, Noailles, Dupanloup, Monlalembert, Falloux, Changarnier, l’abbé Gratry, Alfred de Musset dans sa brillante période, Rossini,

Eugène Delacroix , d’autres encore... Parmi le femmes : madame de Bardonnet et sa sœur, madam Lauranceau, auteur d’un beau recueil de méditation chrétiennes, et dont on disait quand on l’eut perdue « Comment ferons-nous pour nous passer d’elle ? > la princesse Marceline Czartoryska, la grande artiste madame Delphine Potocka, les deux marquises Jules et Conrad de Lagrange, madame Jaubert, la familk de Vaufreland, mesdames de la Ferronnays et de la Roche-Aymon, madame de Jobal... Mais pour être complète, celte liste nous entraînerait trop loin. Citons encore cependant ses voisins MM. de Chateaubriand, d’Aboville, de Rocheplate et Dumesnil, avec qui Berryer entretenait les relations les plus amicales.

Plus d’une de ces charmantes femmes éprouvait peut-être pour le châtelain d’Augerville un sentiment plus vif que l’amitié. Mais cela ne tirait pas à conséquence, et madame Berryer elle-même s’amusait de leur rivalité. Ainsi il arriva que pendant une promenade en bateau, la plus étourdie de ces dames se laissa tomber dans l’eau pour éprouver son hôte. Berryer, ne voyant que le lait même sans en soupçonner le motif, courait éperdu le long de la rive, pour porter secours à la jeune imprudente qui, il faut le dire,

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nageait fort bien et ne courait aucun danger. Ce petit drame tourna donc en comédie au milieu des éclats de rire de toute la compagnie.

Berryer avait toujours aimé et recherché les femmes. Mais alors même que la passion, ou, s’il faut l’appeler par son nom, que l’amour était en jeu, ce n’était pas à la manière des héros mélancoliques ou fiévreux de l’école romantique. Bien qu’à toutes les époques de sa vie il eût pris un soin extrême de sa toilette, qui n'était jamais négligée, son bon goût l’avait préservé dans sa jeunesse de ces bizarreries de costumes, de ces accouplements de couleurs tranchées queByron etBrummel avaient mis à la mode et que les jeunes romantiques copiaient avec frénésie.

Ce qui lui plaisait dans la société des femmes, c’était la grâce de l’esprit, et cette manière naïve de voir les choses qui souvent nous ouvre des perspectives que le raisonnement n’aperçoit pas ; c’était surtout le plaisir de la conversation où les femmes excellent, et que les hommes ne peuvent trouver qu’auprès d’elles. A ce titre, il avait une affection toute particulière pour la comtesse de Johal. Elle était sa contemporaine et la nièce du président Amy, qui était lié avec le père de Berryer. Il admirait et aimait la franchise de son caractère, la sûreté de son jugement

et l’aimable gaieté qu’elle a toujours conservée malgn les années.

Berryer appréciait particulièrement la femme parisienne. On voit Lamartine, au contraire, exalter les femmes de l’Asie Mineure aux dépens des femmes d’Europe et surtout de Paris, «aux traits fatigués, 'a la physionomie travaillée et contractée ». Ces dernières lui paraissent trop compliquées. « C’est une langue, dit-il, qui a trop de mots et qui ne s’entend plus parce qu’elle est trop riche. » Lamartine, avec tout son génie, n'avait pas la clef de l’esprit français. Ce qui l’éloignait de la femme parisienne est précisément ce qui la rend si séduisante. Berryer, qui s’y connaissait, disait un jour: « Il n’y a pas de femme laide-, il y a seulement des femmes qui ne savent pas être jolies. »

Berryer avait besoin d’un sourire de femme pour s’inspirer avant de parler ou pour se reposer après une grande bataille oratoire de la tribune ou du barreau. C’est ainsi qu’après une cause gagnée a Poitiers, il écrivait à madame Lauranceau, chez qui il avait demeuré a cette occasion : « C’est 'a votre charmante « hospitalité que ce succès est dû. Un si bienveillant « accueil, une aussi affectueuse bonne grâce, réveillant « les fibres du cœur, rendent liberté et confiance à « l’intelligence , et l’on parle mieux quand on est sous

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ce charme. Sérieusement de telles influences sont (puissantes pour porter 'a bien dire -, elles se communiquent et peuvent alors pénétrer même dans une été de vieux juge. »

Une autre lettre a la même personne commençait üsi : « Chère madame et gracieuse amie, j’ai hâte de vous adresser mes rernercîments et de vous dire que nous avons fait une bonne route, rendue parfaitement agréable par la présence de madame votre sœur. Sa vive et spirituelle causerie ne laissait pas mesurer la durée d’un voyage de sept heures, et je n’ai point pensé au monotone balancement du chemin de fer qui me rend d’ordinaire disgracieux 2t pénible ce mode d’être transporté. Notre course, devenue amusante et rapide, m’était comme une illusion d’un prolongement du séjour passé près de Vous . »

Beaucoup d’autres lettres de Berryer portent la ijirque de son culte pour les femmes, et du contentnent et même du bonheur qu’il éprouvait dans leur sciété.

Iis ses liaisons de femmes, plus d’apparence que de réalité. -Lettres à madame Jaubert et à madame deL... — De mémo iour la marquise de Lagrange. — Sûreté de ses appréciions. — Nérabello et Élise. — Mort de M. Salomon de lothschild ; tendre union de cotte famille. — Scène enfantine le grand-père à petit-fils. — Affectueuses paroles. — Inviation et tableau attrayant de la campagne. — Il s’attriste lu départ prochain de son petit-fils. — Ses amies étaient à a hauteur des sujets les plus sérieux. — Les hommes d’État lu jour marchent sans boussole. — Plus de marine russe lour faire contre-poids à l’Angleterre. — On fait à l’Auriche des querelles d’Allemand. — Il regrette la tribune. — ;jne politique tortueuse évite des difficultés pour tomber lans de plus grandes. — Éloge du jeune roi de Naples délossédé. — Lord Palmerston est à Marseille. — Il entendra a plaidoirie pour le roi de Naples. — Oraison funèbre du ;énéral de Pimodan par le grand évêque d'Orléans. — Un roupeau de bœufs dans Notre-Dame. — La Prusse et l’Italie mt trop poussé leurs armements pour ne pas les utiliser.

Mais quant à la nature de ses liaisons féminines, il yivait souvent plus d’apparence que de réalité. Ainsi décrivait a son amie madame Jaubert, le 24 juil- (1855, pendant qu’il était a Augerville :

« Chère amie, merci de la très-aimable et très-

« bonne lettre que je reçois de vous. Ce m’est ie « vraie joie d’y trouver l’expression du contentent « que j’ai eu moi-même en passant icices quelq s « jours avec vous, et goûtant dans l’aisance et le i- « turel de nos causeries tout le charme d’un pisé « qui m’est toujours cher, passé qui n’a pas été s is « tendresse quoiqu’il n’ait pas cessé d’être innocit. « Ceci est vrai entre nous et donnerait raison coi e « les ricaneurs qui le soupçonneraient d’avoir é « tout autre. Je ne sais pourquoi on a peine à voir s « choses dans leur vérité. On se fait des imaginati s « qui sont très-flatteuses pour celui qui en est l’ob , « mais qui n’inspirent que le regret de n’être ,'s « digne de tant d’honneur. Oh! vous aviez trop raitn « contre les ricaneurs que vous aviez rencontrés, t « vous pouvez en toute assurance leur dire de ra;r « le nouvel article qu’ils prétendent ajouter à unca- « logue qui est resté de bien des milles au-dessc; « de celui de don Juan. Pour dire le vrai, il n’u « plus de blancheur pour moi que la blancheur ; « mes cheveux et la teinte pâle des émotions actuel; « de ma vie. C’est aux souvenirs de l’amitié que ; « dois ce qui me reste d’animation, et vous savez q: « vous avez une charmante part dans ces souvenii, « J’espère bien que vous me rendrez encore le plais

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«Je me revoir vivre comme en mon jeune temps (t|ivec le cœur content et l’esprit éveillé... »

Et bien des années avant l’âge des souvenirs, en 137, il écrivait à une autre amie, madame de T... :

« ... Y a-t-il rien de plus ridicule que d’être aux «yeux du monde comme si... et de n’être pas en «’fïet comme ça ? »

Enfin nous retrouvons pareille déclaration à l’adresse 1 la marquise de la Grange née Outrey, c’est-à-dire

1 la femme que Berryer a le plus tendrement et le pas passionnément aimée, et qui jusqu’à sa mort lut âjet de ses constantes pensées. En parlant d’une ; itatrice médiocre et de ses trop magnifiques bijoux, licrit : « Hélas 1 il y a eu de semblables scandales en «les temps meilleurs. Que du moins il reste permis

d’innocentes et nobles alfections de ne pas se «cacher! Revienne le soleil de ces derniers jours, et «vous me permettrez de me promener à vos côtés. «\dieu, amie profondément chère, et au prochain «'evoir. »

Notons en passant, dans cette même lettre, un

2 impie de la sûreté de jugement de Berryer, qui dans j très-jeune homme discernait un mérite que l’érudi- ! il et la diplomatie ont plus tard mis en lumière : «... Je suis heureux du contentement que vous avez

« eu d’entendre le charmant Melchior vous parle ,i « bien et si justement de votre frère. Ce jeune de 1 - « gué est tout à fait distingué, de noble cœur, de i n « esprit, de remarquable intelligence. Son élégae « politesse est sincère et ne va jamais au deladta « vraie pensée. »

Le sentiment si vif et si pur que Berryer exprin i a madame de la Grange se retrouve dans toute fr correspondance.

Nous en citerons quelques phrases où l’on reconr t l’accent ému d’un cœur sincère. Du reste, l’objet de 2 culte en était digne a tous égards. Fille de M. Ouïr , ancien consul de France il Constantinople, très- struite, excellente musicienne, son esprit et soncojr étaient aussi remarquables que sa grande beauté. Tribrune de teint, Berryer la comparait au Cantique a cantiques , et en souvenir du « Nigra sum sed belle il lui avait donné le surnom d eNérabelle, qu’d melü souvent en place de son nom d’Adeline :

«... Au revoir, chère Nérabelle; je vous aime bie, « et j’ai toujours grande joie à vous le redire, surtc; «< en face de votre bon sourire.

«... Vous êtes mon perpétuel souci ; et puisque 1 « 11e puis pas vous avoir a Augerville où ma pensu « vous appelle toujours, donnez-moi du moins la jœ

SOUVENIRS INTIMES

de sentir que vous tournez quelquefois vos regards vers ma retraite, et que vos chères paroles m’apportent le plus souvent possible quelque chose de vous. Il n’y a que ces nouvelles-l'a qui m’intéressent, parce que je ne crois plus qu’à votre cœur. «

« — ... Amie chérie, être loin de vous et n’avoir point de vos nouvelles, c’est un état de déplaisir dont rien ne me peut distraire. »

« — ... Je pense au plaisir que goûte l’excellente Élise (1) à vous voir reprendre vos forces, votre charmante animation et votre franche et bonne gaieté. »

« — ... Ni les voyages, ni les ovations, ni les témoignages d’amitié que l’on m’accorde, n’altèrent mon désir de recevoir vos affectueuses paroles et de bientôt les entendre. »

« ... J’ai le plus grand désir de ne retourner chez

moi qu’après avoir passé une soirée avec vous, ma chère et noble prédilection. Donnez-moi en attendant de vos nouvelles ; diles-moi que vous vous trouvez en aussi bonne santé que celle qu’avec tant de contentement je voyais briller sur votre visage et dans vos beaux et bons yeux. »

\1 Mademoiselle Outrey, sœur de madame de la Grange.

« — ... J’ai été bien surpris à la nouvelle trcs-im « prévue de la mort de Salomon. Je m’en afflige pou « sa malheureuse mère et pour toute cette famille qu « m’est très-amicale et dont tous les membres se mon « trentsibien unis par leurs mutuelles affections... Qui « sont donc ce que l’on appelle les grands biens de et « monde? La mort ravit tout sans pudeur. En face d’ui « aussi grand malheur, la tendresse que les Rothschik « ont les uns pour les autres leur est bien plus secon « rable que tous les dons de la fortune. Soutenons- « nous donc contre les assauts des peines de la viepai « l’union des coeurs ; le spectacle de pareilles afflic- « lions la rend plus chère et plus précieuse. Et je nu « sens fort contre tous revers, grâce à la vraie et char- « mante tendresse que je trouverai toujours en vous.»

« — ... Je vois avec bonheur que vous me donnem « au mois prochain la grande joie de vous retrouver, « Je laisse avec satisfaction la belle comète donner ai « temps des caprices pendant votre absence. Que les « vents soufflent fraîchement d’où iis voudront; qui « les nuées épuisent leurs eaux pendant que vous n’\ « êtes pas. Août ramènera les chaudes haleines sous « un ciel calme, et le soleil y rayonnera dans une « température tout orientale. Je vois d’ici ce temps « charmant, de même que j’anime les bonnes paroles

SOUVENIRS INTIMES

« de votre lettre par une vue intime de votre doux et « souriant regard. » (Juillet 1861.)

« — Toute chère amie, vous gâtez le petit Henry, et « par lui vous charmez son grand-père qui vous en « aimerait un peu plus s’il se pouvait ajouter quelque « chose à la grande affection qu’il a pour vous... — « Chère Nérabelle, la voiture a quatre chevaux a fait i« merveille. Henry, me voyant arriver avec un long « paquet bien enveloppé, s’est écrié : C’est la voiture « de madame de la Grange! Et il l’a fait rouler à « l’instant avec de grands éclats de joie et une vive « rougeur de visage. Ce plaisir a repris tous ses « charmes après le dîner. Pendant que nous étions à « table, il me dit : Grand-père a encore autre chose? « — Oui, lui dis-je. — Où donc? — Oh! c’est ailleurs. ,ic — Et sortant de table, il me cria : Grand-père, « allons ailleurs. — J’avais en effet une boîte de Bois- « sier. Il en a offert à chacun de nous et en a pris f< deux en disant : C’est pour madame de la Grange et j* mademoiselle Élise. Aujourd’hui, il a demandé : i‘ Grand-père a écrit à madame de la Grange? — ■< Pourquoi? — Pour la remercier! Et j’obéis avec s* plaisir â ce charmant enfant qu’il m’est pénible de voir éloigner de moi . Je vous remercie de sa part. »

B E II K Y iî R

« — ... Je suis bien sûr que vous n’avez pas oublié « de dire mes excuses b madame Potocka et b sa « sœur(l), que ma maladie et surtout les inquiétudes « que mon cher Henry m’a données m’ont empêché « d’aller voir ainsi que jemel’étais promis. J’aiaujour- 11 d’hui l’esprit en repos sur la santé de ce charmant « enfant. Les nouvelles que j’en reçois de Paris sont « aussi satisfaisantes que je le pouvais désirer. Faites, « je vous prie, une petite visite h sa mère, qui est vrai- « ment une noble et intéressante personne. Je recon- « nais mieux chaque jour que la gravité de ses façons « d’être se concilie très-bien avec une tendresse de « cœur sincère, quoique peu expansive. Je désire que « vous ayez un peu d’amitié pour elle... »

« — ... Je m’occupe beaucoup de mon cabinet et de ce « parc qui est pour moi un livre plein de souvenirs et « dans lequel je lis des rêveries d’avenir entre ces « souvenirs et les espérances. Je souhaiterais la pré- « sence réelle d’une personne chérissable par son « cœur et son esprit, mais la plus chère et la plus « aimable de mes amies n’est pas femme a s’éloigner « de la ville en celte arrière-saison..., et votre « ami veut que vous ménagiez votre belle et

(1) La comtesse Delphine Potocka et la princesse Charles de Beauvau.

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« bonne santé si heureusement reconquise. « (Décembre 1863.)

« — ... Mes journées (1) étaient si bien remplies, « quand dès le réveil je pensais a frapper a votre « porte en vous demandant des nouvelles de la nuit, « et quand a toute heure je pouvais m’aller réjouir « du son délicieux de votre voix et de votre affectueux « sourire. Quand re trouverai-je cette vie si douce et si « chère?... Chère amie, je suis bien assuré qu’il n’est « pas besoin qu’on vous ramène à mon souvenir. Vous « ne sauriez m’oublier quand ma pensée va si con- « stamment vers vous. Le cœur qui s’entretient aussi « souvent de l’amie absente a des échos lointains « que vous devez entendre. Pour moi, il me tinte « souvent a ces oreilles-la quelques bonnes paroles « échangées sur mon compte entre vous et la chère « Élise. »

« Lundi 1 1 juin 1860, 6 heures du matin. — Ah I « chère Adeline, que voici un brillant et chaleureux « soleil ! Pas un nuage au ciel, à peine un vent léger, « ma fenêtre est ouverte, la vive et chaude lumière « entre a (lots autour de moi, elle m’apporte les mille « parfums des acacias , des seringas en pleine

(1)A Auger ville.

« fleur, des roses et des chèvrefeuilles dont la mai- « son est entourée. La journée va être superbe-, nom « entrons décidément dans la belle saison. Que je « voudrais vous faire transporter ici d’un coup de « baguette b cette heure! Au temps des fées, vous me « seriez venue bien mollement sur un nuage. Mais que « faire de toute l’industrie de notre siècle ? Les forces « de la vapeur et la rapide électricité des télégraphes « ne sont au gré de nos désirs que d’impuissantes « pauvretés. Vous vous trouveriez si bien de cette «■ douce atmosphère! Les riches verdures, les florai- « sons odorantes reposent les yeux, rafraîchissent la « tête et charment la pensée. Pour qui comme moi n’a « presque plus ici-bas que les joies du regard, la cam- « pagne est pleine d’expressions qui vont au cœur. « Qu’il me plairait donc de vous voir sourire a tout ce « qu’elle me dit! Je vous en répéterai peut-être quel- « que chose demain, si madame Delphine et M. deB... « ne se mettent pas en quatrième de notre causerie...; « cependant... j’aime a penser que vous ne restez pas « trop solitaire, que votre aimable et bonne nature, « que votre élégant et raisonnable esprit sont goûtés « et recherchés par toutes les personnes qui peuvent « vous connaître, et que la diversité de ces amis vous « apporte des distractions. Ma tendresse est trop vraie

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« pour être égoïste, et je m’accommode bien de tout ce « qui peut vous plaire ou vous amuser sans vous être « une fatigue... »

c — ... Aujourd’hui, ma belle-fille et son mari sont « partis pour Paris; ce voyage est un prélude au « départ pour le Midi qui me privera de ce charmant « petit-fils que je regarde maintenant avec autant de « chagrin que de tendresse. 11 semblait si bien proie mettre d’être l’orgueil et la consolation de son « grand- père 1... L’idée que cette séparation est désor- « mais inévitable me rend plus pénible l’isolement de « ma vie, et mon cœur besoigneux d’affection se porte « vers ceux qui m’accordent leur amitié et les sollicite « de ne m’en rien ôter. Vous pensez bien que cette « prière s’adresse surtout a vous, a qui j’ai voué « depuis tant d’années un attachement que je mets « mon bonheur a sentir réciproque. »

Cet attachement était réellement réciproque, comme le témoignecelte parole de madame de la Grange, après la mort de Berryer : « Je lisais dans son âme et il lisait dans la mienne. »

On prend généralement un grand intérêt à la correspondance intime des hommes éminents, parce qu’ils se montrent sans apprêt, dans la vérité de leur nature.

Nous venons de voir les côtés tendres d’une â t aimante. Mais les femmes auxquelles Bcrryer s’atta cli t élaient généralement des femmes intelligentes, et il 2 craignait pas d’aborder avec elles les sujets les p$ sérieux. Sa correspondance avec madame de la Gram nous en offre quelques exemples.

« — ... Je rentrerai à Paris demain soir seulemer « J’apprendrai l'a ce que fait la sortie delordPalmer « ton. Ici, je ne lis point de journaux. Les nouvell « qui ne me viennent pas par vous me sont fort indi r férentes. Qu'au dire de la belle Kalergis on noi « goûte peu au delà du Rhin, qu’on nous admire c « qu’on nous craigne, il ne m’importe guère. Li « volontés personnelles seront de peu d’influence si « le cours des événements. Les princes, peuple^

« hommes d’État, spéculateurs politiques, tous h « esprits dans la vieille Europe sont décontenancés « et marchent à l’aventure, sans principes, sans foi « même sans passions réelles. Croyez-moi, le courar « des choses est partout, en ce temps-ci, inspiré d « plus haut que des cerveaux humains. Est-ce u « progrès? est-ce une rénovation? est-ce un châtiment u Je l’ignore ! Je me tiens au milieu de ces obscurité « attaché par mes vœux plus que par mes espérance « aux convictions que j’ai reçues de ma conscience e

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« de la part d’intelligence que Dieu m’a accordée. » (Augerville, 18 juin 4801.)

« — ...Si vous craignez la fatigue de cette route de « quaire heures, si vous restez à Paris, je vous prie « d’appeler auprès de vous la baronne de Seebach, et « tout exprès pour lui dire que je prends cordialement « parla ses chagrins. Eh! mon Dieu, je pressens qu’ils « deviendront bientôt les nôtres. Ces événements « portent le germe ou de terribles luttes entre la « France et l’Angleterre, ou de cruelles humiliations « qu’il faudra que subisse notre patrie. Il n’est peut- « être pas loin, ce jour où la France pleurera amère- « ment d’avoir coopéré à détruire une marine qui « devait être notre puissante alliée, et sur les mers du

« Nord et dans la mer Méditerranée. «

« — . ..(On tâche de) se distraire un peu du souci des « affaires publiques. Jamais pays n’a été plus folle- « ment engagé dans une guerre injuste. Au fond de « tous les mensonges dont on voile le fond des choses, » il est impossible de ne pas reconnaître que l’on fait i h l’Autriche des querelles d’Allemand -, qu’on cherche i à lui imputer des torts parce qu’on voudrait faire « oublier, a l’aide de quelques manœuvres diploma- « tiques, que le point de départ des situations présentes « est dans le langage que la France a tenu ’a la fin du

« Congrès de Paris; dans les paroles imprudentes “ adressées à M. de Hubner; dans les excitations « données aux Italiens par le testament prétendu « d’Orsini, par le mariage de Jérôme-, enfin par le « besoin de remuer et de tenter je ne sais quoi qu’on « veut appeler une grande entreprise et qui n’est qu’un « reste de délire déchirant la paix de l’Europe et com- « promettant les intérêts, la fortune, le sang, et peut- « être l’avenir de la France. Mon chagrin est qu’il n’y >< ait pas une parole et un courage pour dire à notre « pays la vérité entière. Oui, chère amie, je regrette « 'a ce jour la tribune plus que jamais. J’admire l’élan « aveugle et généreux de la jeunesse prête a toute « aventure pour guerroyer, mais je partage la tristesse « des familles qui redoutent pour elles-mêmes de « déchirantes douleurs sans se pouvoir dire qu’elles « font un noble sacrifice à de réels intérêts de la « patrie... «

« Ici, on se croit habile dans des combinaisons « timides, et on se crée des difficultés faciles cependant « à prévoir. Les entreprises des garibaldiens et des » mazziniens en ce moment n’étaient pas moins cer- « tainesque l’existence des places fortes de Mantoue et « de Vérone avant la guerre. Je suis peu surpris de la « décision du maître à l’égard du journal; mais je ne

SOUVENIRS INTIMES

« comprends pas que les ministres se rendent si peu « compte de cette politique qui, tout en persistant dans « les pensées de la brochure quant aux droits et à l’in- « dépendance duSaint-Père, veut éviter de se brouiller « tout à fait avec le clergé et les catholiques français. » « — ... Avez-vous parlé a Brenier?. . . Je ne crois pas « que votre ami soit prochainement réintégré dans « l’ambassade de Naples. Cependant le mouvement « napolitain en faveur du jeune roi semble prendre un « caractère sérieux.. . Ce prince sait joindre a l’excel- « lente allure d’un très-grand courage et d’une noble « fermeté les habiletés d’une politique prudente et « respectable. J’aime à croire qu’il agit par lui-même « depuis qu’il s’est affranchi de la tutelle traîtresse qui « agissait pour lui avant sa sortie de Naples. Depuis u ce jour-là, il ne s’est guère écarté des conditions « qui rendent son retour possible et vraisemblable. «

« — ... Je n’imagine pas ce que lord Palmerston va « faire à Toulon. Mais je serais charmé de l’y rencon- « trer, charmé aussi qu’il pût assister aux plaidoiries « de l’affaire que je plaiderai pour le roi de Naples à u Marseille, le 8 novembre-, j’aurais plaisir a répondre u devant lui aux injustes paroles qu’il a fait entendre « contre ce jeune et brave prince, dans une de ses « dernières allocutions... »

EERRYER

« — ... Il est possible que j’aille mardi h Orléans. « On m’annonce que le grand et éloquent évêque doit « prononcer ce jour-la une oraison funèbre du général « de Pimodan et des autres victimes françaises des « affaires romaines. Comme j’admire ce grand dé- « vouement h ces belles convictions sans calculer les « dangers et sans mesurer la faiblesse des ressoura ces ! »

« — ... Le grand évêque nous a bien éloquemment, « mais bien douloureusement rempli le cœur des tris- « tesses de ces braves familles dont les fils sont loin- « bés victimes de la plus honteuse politique et d’une « indigne trahison... »

« — ... Un de mes correspondants m’assurait encore « que l’Empereur avait demandé au nonce si le Pape « seraitbiencontrariédel’enlréeàRomedequelquesré- « giments piémontais. On ne me dit pass’il a demandé « à l’archevêque s’il lui déplairait de voir entrer pen- « dant la messe un troupeau de bœufs dans Notre- « Dame. »

« — ... Vous me demandez à moi, reclus, si nous « aurons paix ou guerre? La grande hausse de pres- « que tous les fonds à la Bourse d’hier peut donner « a penser qu’on croit h la paix. Mais peut-on en peu « de temps assurer les bases de la paix? La Prusse et

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« l’Italie peuvent-elles prolonger l’état agité des es- « prits et la dépense de leurs armements? Je ne le « crois pas. « (27 mai I86G.)

« — Merci, bien chère amie, de votre bonne petite u lettre qui me tire de l’hébétement où m’ont mis les « nouvelles politiques. Que nous vivons dans un mau- « vais temps où il n’y a de succès que pour les mau- « vaises gens! N’est-ce pas pitié de voir cette grande

Maison d’Autriche se mettre sous la protection des “ conspirateurs dont elle est victime! » (7 juillet 18660

jour à Cologne : M. le comte de Chambord. — Séjour à Lucerne : madame la duchesse de Parme. — Visiteurs (3,400) de tous les départements. — Mort de la duchesse de Parme. — Le jeune de Broglie entre dans les ordres. — Les émotions de la princesse de B... et de sa sœur. — Les Enfants d'Edouard par charité. — Le comte Miecislas Potocki. — La princesse Marceline et la comtesse Delphine font une retraite spirituelle. — En ont-elles vraiment besoin ? — Une retraite lui serait inutile, n’ayant plus besoin de calmant. — Fête de Saint-Pierre à Augerville. — Le valet de chambre prend sa retraite. — Son fils l’abbé servi par lui avec respect. — Très-bon pour ses domestiques, suivant les traditions des anciennes familles françaises. — Le comte de la Ferronnays et M. Richomme.

« Chère Nérabelle, me voici bien loin de vous, mais le chemin de fer qui m’emporte si vite n’éloigne pas ma pensée des lieux où vous êtes. Je suis parfaitement satisfait du voyage que je fais ici et de onon séjour a Cologne. Il ne se prolongera cependant pas beaucoup, je serai mercredi soir à Paris... ‘Nous avons ici un très-grand nombre de Français de ‘tous noms, de toutes conditions et de tous les dé-

« parlements, surtout du nord de la France. Mons - « gneur se porte à merveille, très-content de si « voyage. Il charme entièrement par la vivacité, i * bonne grâce et la solidité de son esprit. Commel plairait en France, s’il y était ! Je me réserve : t vous raconter plusieurs choses tout à fait inténsantes...w (Cologne, 18 juillet 1858.)

« — Chère amie, je lais à cette heure l’école buisso « nière^ je viens de quitter Lucerne et la Suisse..

« Arrivé au terme de ma course, samedi vers de « heures après midi, j’ai eu de longues conversatior, « et j’ai été convié à un dîner de 1 20 couverts comme « Prince en a donné tous les jours du moment où il e « arrivé b Lucerne. J’ai pu causer pendant le repas av « sa sœur, qui est vraiment très-agréable, très-sph « tuelle, tout a fait sensée, et d’une dignité parfaiteme « gracieuse. Au moment où je suis parti, on compt; « très-exactement plus de trois mille quatre cents \ « siteurs venus de tous les coins de la France. Il n « a pas un département qui n’en ait envoyé. Le pli « grand nombre de ces courtisans d’un prince dépo: « sédé, proscrit depuis plus de trente ans, secomp « sait de jeunes gens qui étaient a peine nés en 183< « Je reste très-frappé de ce concours, et je ne sa « pas qui ou quelle cause pourrait être mis b pareil

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a épreuve. En somme, je suis fort satisfait de mon a voyage... »

A quelque temps de la Berryer écrivait :

« — . Voila un bien grand malheur! La perte de

< madame la duchesse de Parme va être un cruel sur- ■t croît d’affliction pour son infortuné frère qui la ché- ■ rissait. Elle réunissait les plus hautes et les plus

< aimables qualités, courageuse, intelligente, pleine .< de grâce et de dignité. Vraie fille de saint Louis,

< elle se montrait en tout la bien issue de cette sainte i( et royale origine. Je la regrette profondément. A i quels maîtres Dieu réserve-t-il donc le gouvernei ment de ce monde!... »

« — ... Je ne connais pas du tout ce frère du prince de Broglie. En vérité, je l’approuve : qu’il soit ou non Lacordaire, il prend un bon parti en se retirant des tracas du monde. Dufaure a tort de blâmer la détermination de Falloux; il n’y a point de maladresse à arriver quand il peut y avoir avantage il se retirer plus tard... » (Samedi, 7 juillet 1866.) Quelques citations encore raviveront des souvenirs itimes d’une époque qui commence h s’éloigner.

« ... Dites quelques bons compliments de ma part 'a la chère princesse de Beauvau, dont j’aime les diverses émotions toujours vraies et bien jaillissantes

« de son vif esprit et de son bon cœur. N’allant pas « Paris, je n’aurai pas la satisfaction de savoir de « comtesse (Potocka) si elle a aperçu dans ses pér<

« grinations un pays où Von aime.

« ... J’ai eu par l’aimable Isabelle l’assurance qi « la répétition des Enfants d’Edouai'dsi eu àéti&éme] « lieu et que la princesse est très-satisfaite du pe « sonnel de sa troupe. On me dit aussi quesasœi « n’a point a pleurer la mort du comte Miecislas. J « regrette de n’avoir point a gagner un pari pourd « secondes noces... »

« — ... Nos querelles, chère amie, ne seront pas d « longue durée. Je ne voulais qu’avoir une lettre d « vous ; je l’ai reçue a mon retour d’une course qu « je viens de faire a Orléans pour voir mon bon, saint « spirituel, éloquent et tout aimable évêque. Je m « tiens à cette heure satisfait de savoir que vous ave « fait bonne route, que vous êtes installée à votre gré « que le vent de mer vous flatte, que les bains d’eai ci salée vous font merveille, et que vous n’êtes pa: « sans agréable compagnie malgré l’abandon imprévi cc de la comtesse et la clôture qu’elle s’impose dan: « une sainte maison. Je respecte trop ces pensées d( ci retraite et de pénitence a la veillée des morts poui « rechercher indiscrètement si elles viennent de quel

que repentir ou de la crainte de succomber à des .tentations nouvelles. Tout besoin, tout effort de i calmer en soi des agitations du cœur me louche .profondément. J’aime les âmes qui ne méconnaissent .pas leurs faiblesses et tentent de se prémunir contre .leurs plus chers entraînements. La ferveur de la .piété est le noble et touchant refuge des tendres .ardeurs, et ce n’est qu’a l’indulgente bonté de Dieu .qu’il appartient de pénétrer le secret des élans de la .prière.

« Je prie aussi dans mon oratoire. Mais si a certains .jours agités de ma vie, j’ai songé a emprunter le .secours de quelque pieux asile, aujourd’hui je ne .crois plus qu’il me soit besoin d’y recourir... Je sens .que l’âge m’impose assez de chaînes, je ne suivrai ..donc pas le prudent exemple de Delphine et de Marceline. J’aspire au contraire bravement et impatiemment au jour où vous viendrez à Augerville... «le serais charmé, pour vous rendre ce séjour plus .agréable, que vous ameniez les deux retraitées sous «non toit où rien ne peut troubler la paix qu’elles recherchent... «

jtt — ... Hier, notre Saint-Pierre a été magnifique. «Tout le village s’était mis eu frais pour cette fête, et (l’y ai ajouté un charmant feu d’artifice qui a fort

« réjoui tout le monde, aussi bien les demeurants lu « château que les habitants de la paroisse et des c; 1- « pagnes voisines.

« ... Tous nos voisins me sont venus; nous éliis « vingt â table. Je veux vous donner la liste compl c •< de mes convives : M. et madame de Rocheplatlet « madame de Caslellane (fille de la duchesse délit gan), MM. Gournot, de Lavedan, de la Corii:, « de Bellomayre, Cadillan avec son petit garçon t « M. Chailloux. L’avant-dîner et le repas ont été a- « més; le soir, brillant feu d’artifice, puis des cau- « ries sans contrainte jusqu’à onze heures et déni; « nous continuons à festoyer aujourd’hui, et à k « heures nous partons sept pour aller déjeuner à Fit cheplatte... »

« — ... Cesoir j’ai reçu les adieux d’Adolphe et > « sa femme. Cette séparation après plus de vingt-ci| « ans de service ne s’est pas faite sans quelques larrn, « sincères, et mes yeux aussi ont été mouillés. Je le1 « ai dit que je mcconsolais en pensant que leur fille; « son mari allaient les continuer chez moi... «

Le fils de ce valet de chambre élevé avec soin ét: devenu abbé. Il vint à Augerville, etBerryer se trou fort embarrassé de faire asseoir ce jeune homme à table servie par son père. Il posa la question à celui-t

SOUVENIRS INTIMES

ii répondit qu’il servirait avec joie son fils l’abbé, ce l’il lit en effet.

Berryer était adoré de ses domestiques. Il s’occupait leux, de leur santé, de leurs intérêts avec une solliitude paternelle. Ayant tous les instincts et les sentiments d’un grand seigneur, il appliquait à ses servimrs ces traditions de patronage et de protection qui caient d’un usage constant dans l’ancienne société, et f rtout dans l’ancienne noblesse française, traditions bnfaisantes qui n’étaient sans doute qu’un vieux reste i la féodalité dans ce qu’elle pouvait avoir de bon. Il trait pu lui aussi mériter ce singulier reproche qu’un E-concierge du marquis et de la marquise de Bouille Dressait h ses anciens maîtres dans un journal craoisi, de pousser la tyrannie envers leurs domestiques i qu’à les obséder de leurs soins quand ils étaient n lades (I), les forçant de prendre de mauvais rendes, !et de subir des lectures que la marquise, — de snte mémoire, — venait leur faire de livres pieux ï ennuyeux.

« Chère Nérabelle, écrivait-il encore à madame de « a Grange, Batta nous a quittés, il y a déjà quelques

I) Et le journal ajoutait: « C’est par ces perfides manœuvres fausse bienfaisance que l'on trompe le peuple pour mieux servir. »

KERRYER

« jours, après nous avoir charmés... Madame de ( .

« a quelque prétention a soutenir qu’elle vous t « presque attachée autant que je vous chéris. Ni s « sommes vraiment enchantés de sa société. Elle t « simple, naturelle, de bon sens et réservée avec bor 3 « grâce. Le contraste que Richomme apporte par \ « verve inépuisable de bouffonneries excite de gu « rires qui font le bonheur de Delacroix, qui même) « trouve très-agréable par la finesse, la gaieté et 1 « vivacité de son esprit. îl fait la conquête de M. : « la Ferronnays, dont les manières élégantes et 1’

« mouvante voix plaisent beaucoup a ces dames.

« travers ces causeries, ces rires, ces chants, s’élè « souvent la même exclamation de regret : Quel ma « heur que madame de la Grange soit souffrante 1 E! « nous manque bien ! Yoil'a comme on vous trait u chère ingrate, et vous n’aumônez pas de quelqui « petits mots et moi et tout ce monde qui parlons sar, « cesse de vous. — Élise, vous n’êtespas un secrétait « fidèle. »

>bat entre Berryer et Dupin sur la célébrité. — Rôle important des femmes. — Ancienne liaison entre Dupin et Berryer.

— Dupin président d’assemblée, amateur de bons mots.

— « Tape, tape, tu es en verve. » — Il rend un bel hommage au talent de Berryer. — Rupture de leur amitié au icoup d’État. — Raccommodement. — Berryer n’aimait pas les femmes de lettres. — Madame Swetchine hésite à reconnaître son mérite. — Éloge de Berryer par Cormenin. — Néant de l’éloquence. — Salons de la princesse de Lieven, de la duchesse de Rauzan, de la duchesse Pozzo di Borgo.

— Berryer homme du monde. — Il avait aussi un salon. — Madame Berryer; ses agréments personnels, son esprit accommodant. — Ce salon réunissait les notabilités politiques, littéraires et artistiques. — Berryer savait écouter et faire valoir l’esprit des autres. — Mario, Geraldy, Listz, mademoiselle Rachel; talent deviné et protégé. — Pourquoi il recevait le vendredi.

Les femmes savent toujours gré aux hommes qui I apprécient et les recherchent. Cela était par ticulirement applicable a Berryer.

Un de ses amis, le baron de Jouvenel, le trouve un n tin à Augerville en discussion des plus animées üc Dupin aîné. Us se disputaient sur le point de sav r lequel des deux occuperait la plus grande place [lis l’histoire de leur temps.

« — C’est bien moi, disait Dupin ; car toi, Berryer,

« lu n’as jamais rien été, rien qu’un artiste, un Ket,

« un Talma, un Rubini, c’esl-h-dire un homme quiu « pour lui que l’heure présente, que l’émotion d’i « moment; tandis que moi, j’ai toujours eu un d, « premiers rôles dans les affaires publiques.

« — Comment, malheureux! tu te fais un mér « d’avoir servi tous les gouvernements?

« — • Sans doute-, car cela prouve que tous les go « vernements ont eu besoin de moi, tandis qu’ils « sont passés de toi.

« — C’est justementlamagloire, répliqua Berryer.

« Mais prenons notre ami pour juge!

« — Soit!

« — Je prierai d’abord M. Dupin, dit l’arbitre in « provisé, de répondre à une question : Avez-voi « jamais aimé?

« — Non, répond Dupin, non certes! cela ne se « qu’a entraver, qu’a embarrasser!

« — Pardon, dit M. de Jouvenei, cela sert aussi a rendre un homme sympathique et populaire. Aucun « réputation ne peut se faire et se maintenir qu’a l’aid « des femmes. La plus insignifiante d’entre elles non « met au front une auréole. M. Berryer a les femme « pour lui! Elles seront les gardiennes de sa me « moire! »

SOUVENIRS INTIMES

Berryer, dès ses débuis, avait été très-lié avec Dupin. Le barreau avait scellé cette amitié, qui subsista longtemps malgré la divergence de leurs opinions. D’ailleurs M. Dupin était en celte matière trop inconsistant pour être pris au sérieux. Cependant il i présida pendant longtemps la Chambre des députés et ensuite l’Assemblée législative, et il présidait fort bien, quoique un peu rudement. C’était un tort sans doute, car M. de Morny a montré depuis qu’un président pouvait être a la fois ferme et courtois.

Son talent comme orateur était d’une tout autre nature que celui de Berryer; sans élévation dans la pensée, il se distinguait surtout par la vivacité de sa parole et par une vigueur d’expression qui n’était pas toujours exempte de vulgarité. On citait ses saillies dont le sel était plus gaulois qu’altique.

« Si quelque bon mot passe devant lui, a dit Timon, « pendant qu’il gesticule à la tribune, il l’attrape à la « volée et, le prenant par le milieu du corps, il le « lance sur la Chambre, au risque de blesser la prêta mière tête venue. »

Dupin ne dédaignait pas de recueillir lui-même ses iropres boutades et ses mots les plus réussis; il les :crivait sur des petits papiers qu’il laissait traîner légligemment. M. de Riancey possédait une col-

leetion de ces petits papiers, de la main de Dupin.

Un jour qu’il présidait, et que Berryer parlait, et qu’arrivé au point culminant de son discours, ses accents passionnés, ses critiques véhémentes agitaient l’Assemblée, ses adversaires irrités l’interrompaient en criant : « A la question! a l’ordre ! » Le président Dupin dit : o J’invite l’orateur à mettre plus de modération dans l’expression d’opinions qui blessent l’Assemblée» , puis aussitôt se penchant en avant, il dit a Berryer à voix couverte : « Continue, tu es en verve, tape, tape» , et ce qu’il y a de curieux, c’est que Berryer tapait alors sur les amis de Dupin. Mais cet esprit caustique était en joie d’entendre des sarcasmes bien assaisonnés.

Il rendit à Berryer un hommage plus digne de lui, lorsque, dans une discussion orageuse, en 1851, Berryer a la tribune avait peine à dominer le tumulte.

« Silence, messieurs » , s’écria le président Dupin d’une voix sévère, « respectez le talent qui vous honore! »

Cette amitié se rompit au coup d’État du 2 décembre 1851. Pendant que l’Assemblée législative, chassée du lieu de ses séances, cherchait à réunir ses tronçons épars et essayait a la mairie du Xe arrondissement de résister ou de protester, « M. Dupin, prési-

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dent de l’Assemblée, était resté dans ses appartements ».

11 fut nommé procureur général à la Cour de cassation. Mais il donna sa démission quand parurent, en 1852, les décrets de confiscation des biens de la famille d’Orléans. De la part de Dupin, c’était l'a un grand effort, et l’on devait lui en tenir compte. Néanmoins, Berryer lui garda rancune pour sa conduite au 2 décembre, et ils ne se voyaient plus.

En 1862, avait lieu le banquet organisé pour fêter la cinquantaine de la carrière professionnelle de Berryer 5 à son entrée dans la salle il voit toutes les mains se tendre vers lui, mais une plus empressée lépasse les autres, c’est celle de Dupin. Le premier nouvement de Berryer est de retirer sa main pour la mrter rapidement sous son habit, suivant sa pose habiuelle. Mais Dupin se précipitant lui saisit le bras et la nain avec force, en disant : Un jour comme celui-ci, 1 ne peut pas y avoir de rancune 1

Berryer fut touché de ce mouvement, et la réconiliation fut complète.

Berryer n’aimait pas les femmes de lettres. Il les lâmait de déserter leur vrai domaine pour chercher es succès qui sont rarement de bon aloi. Il allait eaucoup chez madame Swetchine, si célèbre par sa

haute distinction morale et littéraire. Mais il ne partageait pas l’enthousiasme qu’elle inspirait à Lacor daire.h Montalembert etàM. deFalloux; il la trouvai trop subtile dans ses pensées, et trop portée au? formules laudatives qui obligent h les rendre avec usure.

Madame Swetchine, de son côté, quand elle fil connaissance avec Berryer, en 1835, ne l’avait pas trouvé d’abord a la hauteur de ses propres sublimités. Elle avait remarqué seulement sa « conversation facile et d’un éclat doux », ainsi qu’un esprit flexible qu’elle jugeait capable de « s’élever, s’il le voulait plus souvent, aux considérations les plus hautes ».(Lettre'a M. le vicomte de Melun.)

En 1851 , elle ne lui marchande plus les louanges :

« ... Sa parole, ce sont toutes les splendeurs à la « fois, le résumé de tous les éléments qui constituent « l’orateur. C’est cette puissance de talent a laquelle « dans l’antiquité tout obéissait. La parole de M. Berce ryer aurait créé un peuple comme Amphion batiste sait des villes. » (Lettre à la duchesse de la Rochefoucauld.)

Plaçons en regard de cette hyperbole ce passage de Cormenin relatif à Berryer :

« Il subjugue l’Assemblée, il se la soumet comme

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« le magnétisé qu’on fait parler, se taire, marcher, « s’arrêter, poursuivre, dormir ; mais si le magnétisé « se réveille, le charme est rompu. De même, lorsque « l’Assemblée s’ébranle et descend de ses gradins « pour aller voter, l’intérêt matériel, les principes ou « les passions reprenant le dessus, elle scrutine contre « le plus grand de nos orateurs non plus que si elle « venait d’ouïr l’un des huissiers de service criant « d’une voix enrouée : Silence, messieurs! »

O néant de l’éloquence 1 ô inutilité des discussions et des discours! Les plus grands triomphes que l’on cite dans les fastes parlementaires furent obtenus par Berryer, qui, un jour, un seul jour, déplaça dix-buit voix, et par Royer-Collard, qui en déplaça quatorze.

Napoléon Ier n’eut donc pas tort de créer un Corps législatif muet!

Berryer préférait au salon de madame Swetchine celui de la princesse de Lieven, quoique chez elle >1 ne fût qu’au second rang, le premier étant occupé par Guizot. Il aimait h y rencontrer la baronne de Seebacb et sa belle cousine, madame Kalergis. Il recherchait d’ailleurs les brillantes étrangères que leur naissance ou leur situation acquise mettait en évidence. Il trouvait en elles une originalité d’expressions et de pensées qui l’intéressait. Tels sont ces fruits exotiques dont la

saveur nouvelle excite la curiosité, ravive les sensations émoussées, et qui en définitive font mieux apprécier le retour aux excellents fruits du sol français.

Berryer était très-assidu dans le salon plus littéraire que politique de la duchesse de Rauzan *, il avait un véritable culte pour la duchesse Pozzo di Borgo, dont la grâce souveraine rayonnait dans une atmosphère de pur royalisme, où il se sentait a l’aise et dans son véritable élément. Homme du monde dans la meilleure acception du mot, d’une distinction de manières, d’une courtoisie et d’un tact parfaits, le charme qu’il répandait était irrésistible. Aussi s’était-il fait chez lui un salon très-remarquable. Madame Berryer, beauté blonde qu’il avait épousée par amour et non sans obstacles (1), le secondait â merveille. Elle avait un teint éblouissant de fraîcheur, qui lui avait valu le surnom de paquet de roses. Pleine d’élégance dans sa personne, d’un esprit fin et enjoué, elle prenait tout gaiement, même le rôle un peu effacé que lui laissait la supériorité de son mari. La gloire de Berryer était la joie de sa vie 5 elle était fière de ses succès. Un jour,

(1) Madame Berryer était née Gauthier, fille d’un grand ami de Berryer père. Les parents désapprouvaient une union où ils voyaient de part et d’autre une trop grande jeunesse et trop peu de fortune.

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Augerville, elle lui disait en riant : « Nous serons îuIs aujourd’hui-, comment ferai-je pour vous faire iblier vos marquises et vos duchesses? »

Elle avait un grand empire sur elle-même, et se entrait d’une aménité parfaite, avec des attentions ême et des prévenances pour les femmes dont erryer s’occupait.

On voyait chez lui toutes les grandes notabilités du irti légitimiste et des femmes du plus haut rang. Berryer, accessible à tous, se mettait avec aisance diapason de chaque personne. Il savait admirablernt écouter, et, loin de s’emparer de la parole comme it souvent les hommes supérieurs ou qui se croient s et de faire de la conversation un monologue, il mait l’esprit des autres, et avait une manière exquise ] le faire valoir, appelant l’attention des personnes ] «sentes : « C’est charmant, ce qu’il vient de dire... » iil le répétait en l’embellissant. Sa physionomie mo- )î suivait un narrateur, et l’impression qu’y s’y pei- ; lit suffisait pour encourager celui-ci, ou pour ’ ertir, et arrêter a temps une médisance, une crilie âpre, une parole imprudente. Une conversation lit il était ne tombait jamais. Il la relevait au besoin )t une saillie, une gaieté et souvent par un mot l’ îe indulgence philosophique.

Pendant de nombreuses années son salon de Pis fut le rendez-vous des artistes français ou étrangers ù venaient ici faire consacrer leur réputation. Mariât Geraldy y chantaient souvent. Listz y faisait ses délis devant un auditoire transporté d’admiration. ]'idemoiselle Rachel déclamait des passages de ses [:$ beaux rôles, et faisait entendre dans la bouche e Pauline les accents passionnés d’une nouvelle civertie avec un enthousiasme qu’elle communiqua i! son auditoire!

Berryer fut le premier, même avant Jules Jan, qui devina Rachel. Aussitôt après son début dan a Vendéenne, pièce qui eut peu de succès, Berryer valut connaître cette jeune fdle dont la voix et la dictn l’avaient frappé. Pendant plusieurs semaines, il mitait presque chaque soir ’a son cinquième étage pouni donner des conseils de déclamation. Deux ou trois i< lites chambres abritaient alors la famille Félix, dit tous les enfants étaient voués d’avance à la carrie théâtrale. Le pauvre mobilier était si restreint, ie notre professeur-amateur éclairait son livre avec ic chandelle plantée dans une orange. Mais quel plar n’éprouvait-il pas a réciter avec la jeune Rachel s vers de ses chers grands poêles et à voir se dévelopr comme par enchantement la vive intelligence de n

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!tv?et le sens exquis de la poésie qu’elle tenait de la jure! Il la fit ensuite entrer dans la classe de Sand. Mais il est permis de croire que son initiation > liminaire n’avait pas été sans fruits, et que Rachel l'ait beaucoup aux leçons de Berryer.

Tétait le vendredi soir que Berryer recevait: d’abord i ce que ce jour-l'a, 'a cause du maigre qu’il observait uipuleusement, il ne donnait ni n’acceptait à dîner; i s, c’était un des jours de relâche aux Italiens, ce : lui permettait, grâce a sa qualité d’avocat de ce lâtre, d’avoir souvent chez lui Lablache (1), Rubini, ’nburini, la Soniag, la Malibran et la Pasta.

.) Lablache était un magnifique géant d’une très-noble tre et. . . très-développé en épaisseur. C’était d’ailleurs un c me d’infiniment d’esprit et plein de cette verve comique Séculière aux bouffes italiens et à l 'opéra biffa. Il se trouvait t our chez Berryer avec un petit nombre de personnes. On

i à parler des compositions musicales allemandes et de leurs nances à la tristesse, à la mélancolie. « Tout cela, dit La- I; lie, ne vaut pas ma marche funèbre ! Ah ! si vous entendiez lînarche funèbre! «Naturellement on voulut entendre cette ,i|iuse marche. Après s’être fait beaucoup prier, Lablache se

ii au piano. Il commença par une phrase douce et voilée ) mo les sons lointains d’un cortège funèbre. Puis son jeu et i ihysionomie s’animant par degrés, l’ange de l’inspiration » lia le visiter; la musique s’accentuait de plus en plus en If: et en harmonie. Tout à coup Lablache se lève, se reine et s’assied brusquement sur le clavier; presque toutes s ouches résonnent à la fois. Il se rassied et termine sa

marche. Ce doigté hardi avait fait beaucoup rire. Onfitens ,0 la remarque que ce coup de tam-tam n’avait pas produit n effet aussi discordant qu’on aurait pu croire, toutes les dinnances se corrigeant les unes par les autres. On demanda Lablache refusa. « Non, dit-il, je l’ai jouée une seule fois jvant Listz, et il a voulu se l’approprier; mais le pauvre garn est si maigre qu’il n’a pu faire entendre qu’une dissonance »

— Lors de la grande vogue d’un nain qu’on appelait le gém l Tom Pouce, un étranger arrivait à Paris tout exprès pour 3 voir. Un mauvais plaisant lui donna l’adresse de Lablache 1 s’y présenta. Ce fut Lablache lui-même qui vint lui ouv . « Le général Tom Pouce, monsieur ? — C’est moi, dit Lablac .

— Comment ! mais c’est un tout petit homme ! — Oui, je s; comme vous dites en public, mais chez moi je me mets à n 1 aise ! »

XIÏ

:tait lié surtout avec Rossini, le comte Kisseleff et le baron âmes de Rothschild. — N’a pas eu de vieillesse, étant resté aune d’esprit. — Avantage du renoncement; plus difficile ux femmes. — Dernier plaidoyer à soixante-dix-huit ans our les États-Unis. — Point d’infirmités. — Chateaubriand t Lamartine ont exprimé leur lassitude, leur dégoût de la ie. — Mot de Voltaire d’après le patriarche Jacob ; négaion du bonheur; paroles en sens contraire d’Auber, d’Euèno Delacroix. — Attache à la vie. — Ses premiers rapports vec Lamartine. — Le poète et le Marseillais. — Victor lugo et George Sand, Lacordaireet Ravignan; intime liaison vec Lamennais.

’armi tant d’hommes illustres qui le recherchaient l’aimaient, il avait ses préférences. Il était lié parii fièrement avec Rossini, en qui il voyait le premier < tife de l’art qu’il idolâtrait; avec le comte Kisseleff, nassadeur de Russie, mémorial vivant et spirituel i Berryer aimait â parcourir; avec le baron James f Rothschild , qui s’étonnait parfois de ses connaisses financières.

ISO

Peut-être aurait-il pu s’accuser, comme saint Dornique, de trouver plus de plaisir 'a la conversation n jeunes femmes qu’a celle des femmes âgées; mais ( i dernières même ne pouvaient se plaindre d’av ■ jamais trouvé son amabilité en défaut.

Son esprit, ouvert a toutes les idées qui occupe, la jeunesse, lui avait fait parmi les jeunes gens u: véritable popularité. Entouré en un mot de sympatl: jusqu’à ses derniers jours, on peut presque dire qr n’eut pas de vieillesse.

Et en effet, ce qui attriste le plus le dernier âge l’homme, ce n’est pas la conscience de sa dégradai! physique-, ce n’est pas la perspective de plus en pl rapprochée de son anéantissement : c’est l’éloign ment a peine dissimulé des jeunes générations q s’écartent de lui parce que tout les sépare, parce qi leurs goûts, leurs joies, leurs ardeurs ne trouvent qi gêne et contrainte en face de celte froide raison q n’est que le facile effort de la satiété et l’effet natur des glaces de l’âge. Mais cet isolement, cet exil q frappe le vieillard morose, mécontent et ennuji n’atteint pas celui qui accepte avec philosophie gaieté la marche des années, et qui, sans chercher tromper le temps, ni à réparer des ans L'irréparal outrage, s’applique a conserver une jeunesse d’espi

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et une gracieuse amabilité qui font oublier la distance et pardonner la décoloration de ses cheveux. On dira out au moins :

« C’est un aimable vieillard ! »

Et cet éloge suffira pour que toutes les mains lui ;oient ouvertes.

L’important est dans le renoncement , qui est plus acile quand la religion vient en aide, quoique toujours lénible pour la femme qui s’est accoutumée au rôle de léesse. Les exemples ne manquent pas cependant de emmes qui, après avoir brillé par leur beauté, ont su ar la grâce intelligente de leur accueil réunir autour 'elles un cercle choisi d’amis, et se maintenir ainsi jsqu’à la fin dans une sorte de royauté.

Berryer conserva son intelligence vive et lumineuse isqu’à la fin de sa vie.

Quelques mois avant sa mort, on vit ce vieil athlète e soixante-dix-huit ans plaider pendant trois heures, t d’une manière supérieure, pour les États-Unis, contre s armateurs Arman et consorts qui avaient violé la îutralité dans la guerre de sécession.

Les Américains s’étaient rappelé quel rude adverire ils avaient trouvé dans Berryer en 1834, devant Chambre des députés, quand ils avaient arraché i gouvernement de Juillet une indemnité de vingt-

cinq millions pour d’anciens et bien douteux griefs.

On lui demandait un jour quel était a son avis l’âge le plus heureux de la vie humaine.

— Soixante ans, dit-il.

Il avait alors cet âge. Puis il ajouta : a Le soir de la vie est embelli par des goûts plus « durables-, chaque âge a ses joies, et si les dernières « sont moins vives, elles sont aussi moins mélangées « d’amertume; d’ailleurs, la santé, c’est la jeunesse. » 11 avait en effet une excellente santé, et les infirmités l’épargnèrent comme l’envie l’avait épargné. La modération de ses désirs l’avait préservé des accès de découragement qu’éprouvèrent d’autres hommes illustres plus exposés par leur ambition aux caprices de la fortune. Tel était Chateaubriand, qui écrivait, en 1832, à une femme de ses amies : « Puissance et amour, tout m’est indifférent, tout m’importune! »

El en 1841 : ^ J’ai fini de tout et avec tout : je ne « crois plus ni â la gloire, ni â l’avenir, ni au pouvoir, « ni à la liberté, ni aux rois, ni aux peuples. J’habite « seul, pendant une absence, un grand appartement « où je m’ennuie, et attends vaguement je ne sais quoi « en rêvant. Ce qui intéresse les autres hommes ne « me touche point. Je regarde passer à mes pieds « mes dernières heures . Pasteur ou roi, qu’aurais-je

« fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serais « également fatigué de la gloire et du génie, du travail » et du loisir, de la prospérité et de l’infortune. En « Europe, en Amérique, la société et la nature m’ont « lassé. Je voudrais n’êlre pas né ou être à jamais « oublié. »

Lamartine aussi, au déclin de sa vie, déchu de son ancienne popularité, infirme et presque oublié, s’écrie avec amertume :

« Je ne vis plus, j’assiste à la vie. »

Dans le spectacle de sa déchéance, il ne voyait pas le bienfait de ce dur labeur que lui imposait la nécessité et qui a sauvé la dignité de son caractère.

Voltaire rapporte que le patriarche Jacob, interrogé par le roi d’Égypte sur son âge, lui dit :

« Seigneur, j’ai cent trente ans et n’ai pas eu un eul jour heureux dans ce court pèlerinage. »

Voltaire ajoute qu’en effet aucun homme, riche ou 'auvre, ne peut dire qu’il ait été parfaitement heureux n seul jour.

Proposition fausse, mais qu’on s’explique dans la ouche de Voltaire-, car malgré tous les dons qu'il vait reçus du ciel et malgré les éclatantes faveurs de fortune, il était tourmenté par le fiel même qu’il ipandait dans ses ét i its.

Le compositeur Auber avait, comme Berryer, le goût persistant de la vie 5 quelqu’un lui dit quand il atteignait ses quatre-vingts ans : « C’est bien ennuyeux « de vieillir!

« — Oui, répondit Auber, mais c’est le seul moyen « de vivre longtemps. »

Eugène Delacroix, qui cite ce mot d’Auber dans une de ses lettres, exprime ailleurs la même pensée: « ... Nous avons chacun nos ennemis acharnés, qui « dans le rhume, qui dans l’estomac et dans tant d’au- « très maux. Un homme raisonnable se dit qu’en « somme la grande question est de vivre et même de

« vivre avec ses maux . Défendons-nous donc, il

« peut encore y avoir quelques bons moments dans la « partie crépusculaire de la vie, témoin le plaisir que « nous avons eu à nous revoir. »

Cette attache à la vie est certainement d’une philosophie plus vraie et plus naturelle que les dégoûts affectés qui font songer a la fable : la Mort et le Bûcheron.

Une communauté d’opinions et des services réciproques avaient été un lien entre Berryer et Chateaubriand, mais ils différaient l’un de l’autre autant parle caractère que par le talent. Berryer, avec sa nature toute spontanée, se perdait dans les périodes pompeuses de l’auteur des Martyrs.

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Son espril si net ne pouvait guère aimer l'emphase nuageuse de Lamartine ; mais son oreille musicale se laissait bercer au son des Harmonies poétiques. Quand les Chambres réduisirent la pension que le gouvernement proposait pour le grand poète ruiné, Berryer s’indigna de cette mesquinerie, et il vota seul contre le projet ainsi amendé. Lamartine lui écrivit : « Merci, vous m’avez compris. »

Leurs relations, sans être intimes, étaient amicales et remontaient a leurs années de jeunesse.

Ils s’étaient trouvés ensemble, sans se connaître, h un dîner où la présence de MM. de Chateaubriand et de Fontanes attirait surtout l’attention. On causa littérature, et la conversation était fort animée, lorsque Berryer parla de poésies qui venaient de paraître.

— J’ai passé, dit-il, ma nuit h les lire; il y a dans ces poésies les plus grandes beautés, et l’auteur est un génie.

Puis aussitôt, de sa voix pénétrante et sonore, il récita d’un bout a l’autre la méditation sur le Lac. L’auditoire était vivement ému, mais plus que tous son voisin de gauche, qui, lui serrant vivement la main, lui dit :

« — Il faudrait toujours à mes vers un interprète

« comme vous, monsieur. Je pourrais alors croire a « mon génie. »

Dans un autre dîner que Lamartine, en pleine célébrité, fil à Marseille, au moment de partir pour son voyage en Orient, un habitant pur sang de la Cannebière lui cria tout à coup :

— Eh ! monsieur de Lamartine, qu’est-ce que vous faites a Paris, vous ?

Le poète, un moment décontenancé, répondit :

— Mais je fais ce que je peux, des vers, des livres.

— Eh! que vous êtes heureux, reprend l’autre, de pouvoir vous amuser à ces petites bêtises-l'a! Nous n’avons pas le temps, nous autres, dans les affaires!...

Telle est souvent la portée de la gloire.

\ictor Hugo, avant son exil prolongé volontairement pendant tant d’années, était un des habitués du salon de Berryer. Il s’y trouva un soir en même temps que George Sand, qui désirait beaucoup le connaître. On ne les nomma pas; ils ne se devinèrent pas; et celte rencontre ne s’étant pas renouvelée, ils ne se connurent jamais. On dit quelquefois que le génie se lit sur la figure; mais c’est une lecture qui ne se fait guère qu’après coup.

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Berryer aimait beaucoup Laeordaire et Ravignan, ce dernier surtout, avec qui il avait plus d’affinité. Ravignan devint son confesseur et eut une influence heureuse sur sa vie morale, qui, depuis 1857, cessa ses irrégularités, dont il ne resta que des sentiments d’amitié.

Berryer était en intime liaison avec Lamennais, malgré le contraste des esprits et des caractères : l’un, d’une philosophie douce, prenant les hommes comme ils sont et vivant soixante-douze ans sans se faire un ennemi; l’autre, toujours amer, voulant régénérer le monde et amassant contre les obstacles des flots de colère.

Berryer lui disait en riant : « Vous avez manqué « votre vocation-, avec votre hardiesse et votre éner- « gie, vous auriez été un terrible corsaire, comme vos « compatriotes de Saint-Malo. »

Le fait est que Lamennais était bien loin d’avoir les qualités essentielles du prêtre. Mais Berryer appréciait en lui le penseur profond et le grand écrivain -, il admirait l’ampleur de son style, malgré sa tendance déclamatoire, et les idées pénétrantes et suaves qui souvent apparaissaient au milieu de ses emportements.

Berryer était savant théologien . — Il défend Lamennais poursuivi comme ultramontain. — Éloquente explication du droit divin. — Lamennais fougueux défenseur des jésuites ; censuré par l’Église même pour ses excès de zèle. — Sa rupture éclatante avec l’Église. — Scène d’Augerville. — Berryer le suiten Bretagne et essaye en vain de le ramener. — Rencontre à l'Assemblée nationale. — Lamennais gardé à son lit do mort par les libres penseurs. — Le Père Hyacinthe et Mgr Darboy. — L’abbé B... — Danger des louanges féminines. — Dîner chez la baronne de McyendorfT ; Berryer, entendant l’abbé B..., a le pressentiment de sa défection. — Tact infaillible et charmante modestie. — Berryer exerce une véritable fascination. — Mot d’Alfred de Musset. — Sage habitude de brûler ses papiers.

Lamennais admirait dans Berryer, outre son talent oratoire, une érudition canonique prodigieuse-, car notre grand orateur savait par cœur les Pères de l’Église : saint Augustin, saint Chrysostome et surtout saint Thomas d’Aquin, qu’il préférait à tous les autres comme ayant l’esprit le plus large. Il connaissait enfin les querelles des jansénistes et des moünisles aussi bien que le plus savant des professeurs de théologie.

On sait quelles singulières et trisles fluctuations subit l’esprit de Lamennais, passant par degrés de l'idée d’une théocratie catholique absolue a ce qu’on appelle aujourd’hui la libre pensée. Dans sa première phase, il attaquait la déclaration de 1682 (1), qui était — sous la Restauration — la doctrine du haut clergé de France, — et, poursuivi pour ce fait, il était défendu par Berryer, qui prononçait alors ces éloquentes paroles :

« — A qui osera-t-on faire un crime, s’écriait-il, de « vénérer dans son cœur et dans ses paroles cette « grande puissance spirituelle, qui, toujours vigilante « pour les rois et pour les peuples, leur fait sans cesse « entendre ces nobles enseignements, fondements sa- « crés de tout ordre, de toute dignité, de toute liberté « dans les États : Peuple, obéis a ton roi : il est l’image « de Dieu sur la terre; roi, garde-toi d’oublier dans « les pompes de ta grandeur que le dernier de tes sujets est ton frère! »

On était en 1826. La guerre faite à l’Église parles (ils de Voltaire commençait à se dessiner. Les Jésuites furent bientôt le point de mire de toutes les attaques. Le Roi, si pieux pourtant, et non-seulement le Roi,

(1) La Religion considérée dans l'ordre politique et civil.

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mais le haut clergé et le Pape lui-même, crurent qu’il fallait, pour sauver l’Église, abandonner cette congrégation si injustement impopulaire, quoique la France lui fût redevable de ses plus hautes renommées littéraires formées par son enseignement. Lamennais, en apprenant l’ordonnance d’expulsion rendue contre les Jésuites, se répandit en invectives et en cris d’indignation :

« Je suis las « , écrivait-il, « de l’imbécillité et de la » férocité humaines, et je donnerais pour bien peu de k chose Roi, peuple, ministres, etc., y compris « MM. de Martignac, Portalis et Vatimesnil. Il sera k curieux de voir plus tard ce que deviendront ces « courtisans du crime. Je les recommande a Charles X. . . « mais, hélas! il rêve! Gare le réveil! »

Les passions violentes sont de courte durée. Elles s’éteignent ou elles se déplacent. Quelques années plus tard, l’irascible abbé censuré a plusieurs reprises pour excès de zèle, notamment pour son livre : Des progrès de la Révolution et de la guerre contre l’Eglise, sent avec le dépit le doute l’envahir.

Mais ie doute ne suffit pas a cet esprit altier qui n’aime que les partis extrêmes.

Par une brusque volte-face, il s’enrôle dans la démocratie, rompt avec l’Église, et devient pour elle

un ennemi aussi violent qu’il avait été champion compromettant.

En 1834, il publie les Paroles d’un croyant. Peu de temps après, il était chez Berryer, h Augerville-, on le regardait avec tristesse. On était oppressé en pensant à ce livre étrange, terrible, et, suivant la parole du Pape, petit par son volume , mais immense par sa perversité, à ce livre où quelques pages gracieuses sont noyées dans un entassement d’images horribles, monstrueuses, et où Dieu, que l’on affecte de vénérer encore, n’apparaît que pour menacer la société et exciter le pauvre contre le riche. Œuvre funeste d’un esprit faux et d’un orgueil irrité servis par une puissante imagination... Pouvait-on en parler sans la condamner et la maudire? De là un silence glacial que Berryer lui-même ne put vaincre. Lamennais, sombre et silencieux, ne tarda pas à reprendre le chemin de la Bretagne.

Berryer voulut tenter un suprême effort sur l’esprit de son ami. Il le suivit ’alaChesnaye et s’y enferma avec lui pendant deux jours, épuisant vainement tout ce que sa foi et son cœur ajoutaient à son éloquence. Il se heurta contre un tel amas de sophismes, de paradoxes et de contradictions, qu’il partit désespéré en disant :

« Je ne puis rien sur ce chaos! »

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Ils se perdirent de vue pendant quatorze ans. En 1848, appelés l’un et l’autre à l’Assemblée constituante, et se rencontrant dans un couloir, ils se précipitent d’un mouvement spontané, Lamennais ouvrant les bras pour embrasser son ami. Mais à ce moment, il voit venir un de ses collègues démocrates, qui le regarde avec surprise et d’un œil farouche. Aussitôt Lamennais, se rejetant en arrière, s’arrache à l’étreinte de Berryer et s’éloigne la tête baissée et le front chargé de nuages tel qu’un réprouvé.

On sait comment il est mort. Berryer essaya vainement de parvenir jusqu’au chevet de son ami mourant : les libres penseurs faisaient trop bonne garde autour de leur illustre proie.

A l’époque des succès du Père Hyacinthe, Berryer et Thiers, étant allés ensemble à Notre-Dame, avaient 3U beaucoup de peine à trouver place dans l’immense îuditoire qu’attirait la réputation du célèbre prédicateur. Après le sermon , l’archevêque de Paris, Hgr Darboy, fit une allocution pour la clôture des exercices de l’Avent.

En sortant, un ami de Berryer, le marquis de Tibère, 'aborde et lui dit :

— Que pensez-vous de ce grand talent ? Quelle ilévation d’idées !

— Oui, dit Berryer, et quel artiste en éloquenci quel sculpteur! quel ciseleur!

— On comprend son succès!

— Ah ! reprend Berryer, vous parlez du moine? m< je parle de l’archevêque, voila l’orateur! Quant ; prédicateur, j’avoue que je ne comprends rien à tou cette philosophie étalée dans une chaire chrétienm l’humble curé de village me parlant des command) ments de Dieu, des actes de foi et de charité, de l’in molalion de soi-même et des promesses célestes, m’( apprend plus et m’émeut plus que tout ce bagag scientifique et philosophique.

Mgr Darboy n’était pas seulement un homm de talent; c’était un grand caractère. Quand l'Eru pereur l’appela a l’archevêché de Paris, il se fit u scrupule d’accepter cette haute situation. « Sire » dit-il, « vous ignorez sans doute que j’ai voté contr vous. » — « N’importe, répondit Napoléon III, votr franchise ne peut qu’augmenter l’estime que j’ai pou vous. » On sait avec quelle grandeur d’âme l’arche vêque subit le martyre en priant Dieu pour ses assast sins. Ses deux doigts étendus pour les bénir furen hachés par les balles parricides! Telle fut la fin di| prêtre ; quant au moine, on sait ce qu’il est devenu.

Un autre héros, une autre victime de la vogue mon

SOUVENIRS INTIMES. 195

ne fut l’abbé B... Deux années de prédication sous nom de Père Marie Bernard avaient fait admirer la lileur et la souplesse de sa parole, et lorsque sa ; té l’obligea de quitter l’ordre des Cannes, qui it reçu l’abjuration de son origine hébraïque, enu simple abbé, puis monsignor, puis confesseur l’Impératrice, la distinction de sa personne et le Irme de son esprit lui ouvrirent pour son malheur salons dont l’adulation le perdit.

1 est difficile de ne pas être enivré par ces témoiîges d’admiration que les femmes prodiguent si ontiers aux hommes de talent. Elles y mettent tant i^râce et d’enthousiasme apparent, que celui qui en 5 l’objet ne distingue pas toujours la part qui en cent à la vogue mondaine et à la vanité en quête ’i reflet d’esprit. Il se laissera trop facilement berc par la flatteuse et dangereuse illusion d’un entraînent personnel.

,a baronne de Meyendorfl' dit un jour à Berryer : ous ne connaissez pas Mgr B... Voulez-vous dîner v: lui? — Volontiers, répond Berryer; mais ne i nommez pas, cela me permettra de l’étudier rux. » En effet, l’abbé B..., ne sachant pas devant i il parlait, fit briller à son aise les facettes de son s it et les diamants de ses doigts.

Celait le plus singulier mélange d’idées monda es et ascétiques. j ,%

Dans une de ses excursions paradoxales smle domaine religieux, vers la fin du repas, il fut in rompu par Berryer, qui en quelques mots releva e erreur canonique, laissant le brillant abbé tout inteiit de voir un simple laïque si fort en théologie.

En quittant madame de Meyendorff, Berryer ii dit: Cet homme n’est pas sérieux; l’Église ne doit s compter sur lui. Et en effet l’abbé B..., après avjr encouru les censures ecclésiastiques pour sa tenue t ses étranges costumes, finit par quitter l’Église, otjl n’était plus a sa place. Il s’est montré depuis lors dsi; les théâtres et les promenades publiques avec ui désinvolture significative. On aurait cherché vaineme, dans sa physionomie la trace des combats que sa l|. et sa conscience avaient dû soutenir contre l’enivr ment de l’orgueil et la séduction des louanges. Il av; bien décidément, suivant une expression de madan de Staël, jeté son âme à la mer, et il ne songeait mên plus a la pauvre naufragée.

Berryer ne s’était pas trompé. Ses jugements toi jours sûrs étaient dictés par un admirable bon sen: une grande hauteur de vue et un tact infaillible. Sans fiel, sans haine, sans aucune jalousie des succî;

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es antres, toujours prêt à reconnaître le mérite de ses ivaux, il était pour lui-même d’une modestie vraie et harmante. Sa loyauté et sa bonté rayonnaient dans sa hysionomie et exerçaient une séduction irrésistible. C’était une véritable fascination. Alfred de Musset isait de lui : « Du moment qu’on l’écoute, on lui : devient ami. »

Un rien lui suffisait pour conquérir les cœurs. Un de es adversaires les plus ardents racontait qu’il s’était enti enveloppé et gagné ’a tout jamais par un simple alut queBerryer lui adressait a une messe de mariage.

Guidé par l’amour du beau et du vrai, il savait faire ntendre la vérité aussi bien à ses amis qu’à ses adveraires. Appelé comme conseil dans des affaires de séparation, que de scandales n’a-t-il pas empêchés! )uand ses efforts de conciliation échouaient, il rédieait un acte ou plutôt une convention réglant les onditions de la séparation -, puis, après avoir pris les ignalures du mari et de la femme, il leur disait : Cet acte n’a aucune valeur légale, mais il engage votre honneur, il évite un scandale toujours fâcheux pour les familles, et je reçois votre promesse de vous y conformer. »

Il avait soin de brûler tous ses papiers après en voir pris connaissance. Car rien ne sortait de sa mé-

BERUYER

moire, et rien ne restait chez lui de compromets t pour personne. Il avait a cet égard un procédé parculier : quand il recevait une lettre, il la lisait atle livement, puis la mettait dans un tiroir. Deuxjoi; après il la relisait et la brûlait.

XIY

i.ugerville, plaisirs et surprises. — On joue la comédie. — - Mémoire surprenante de Berryer et mobilité expressive e sa physionomie. — Eugène Delacroix; similitude de goûts a ec Berryer. ■ — Contraste de leur génie romantique avec ■urs goûts classiques. — L’école romantique protégée à son urore par la royauté. — Aujourd’hui les réalistes sont révoitionnaires. — Son ardeur à toutes choses, au billard, au iquet;ce qui lui plaisait dans le jeu. — Le curé d’Augerillc et la messe en musique. — Chasse dans le parc d’Auarville. — Les deux bibliothèques. — Mesdames de Jobal Jaubert. — Jeu du secrétaire. — Après quinze ans, au lêmejeu, Berryer fait les mêmes réponses. — Petits vers mocenls. — Richomme occupait l’emploi de Triboulet à ugerville; ses lazzi et bouffonneries. — Berryer était nairellement gai, aimant les vieux contes et les chansons. — 1 rencontre avec Désaugiers. — Passant en revue diverses îansons, il admire le chant de la Marseillaise où il voudrait autres paroles; Navoigille véritable auteur de cette muque. — Complainte de Fualdès; ses auteurs. — Cagnotte ) l’étude de Mc Normand. — Bonne humeur inaltérable. — u du ballon avec ses jeunes neveux; jeux d’enfants avec m petit-fds. — A peine effleuré par les préoccupations argent. — L’éditeur Crapelet.

juand Berryer était à Augerville, tous les plaisirs t nétes de l’esprit y étaient en permanence . Un jour,

il offrit à ses hôtes «ne surprise renouvelée du uc d’Anlin. Une percce faite pendant la nuit dan: un massif d’arbresleur montra lelendemain matin, conne par un coup de théâtre, un nouveau et charmant jin« de vue.

On y jouait quelquefois la comédie. On choisi an jour le Misanthrope. Les rôles principaux devant être tenus par MM. de la Ferronnays et Berryer, i>sdames Laurenceau et de Bardonnet. Berryer appr le rôle de Philinte en un jour par un procédé qui ui était habituel et qui s’explique par sa prodigieuse émoire. Il se fit lire par son secrétaire les scènes < il devait figurer, écoulant, le front dans ses deux mas, les veines gonflées, les tempes creusées par la conintration de la pensée. Une heure après, il fit recèmencer cette lecture -, et dès lors il savait le rô à n’en rien manquer.

Cependant, au moment d’entrer en scène, le vdà qui se trouble et qui n’ose paraître. Lui, si habi é aux grandes assemblées, il tremblait sincèrement >vant cet auditoire peu imposant d’une dizaine de psonnes. Il fallut le pousser presque de force. Mais qu’il eut commencé, l’inspiration le saisit, et il joa comme aux meilleurs jours de la Comédie françai.

11 avait été initié dès sa première jeunesse aux:-

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r<3 de l’art théâtral dans une intimité passagère vi mademoiselle Contât, dont le talent plein de h: me avait survécu au déclin des années, u reste, sa figure mobile et expressive le secondait terveille. Sa bouche était a elle seule toute une Ibionomie. Elle était très-particulièrement remar- [iide, soit qu’elle s’entr’ouvrit sous une haute pensée, o qu’elle laissât voir dans un sourire une idée fine et n icieuse tempérée toujours par une bonhomie charmte. Quand cette bouche, si noblement expressive Soi le dédain, s’épanouissait dans un rire ouvert, ) es les grâces naïves d’un enfant heureux venaient ciger sur ses lèvres.

■es mêmes "oûts, les mêmes enthousiasmes rappro- Irient mieux encore que leur parenté Berryer et liène Delacroix (1). Il y a plus: nous voyons chez t et l’autre le même contraste difficile à expliquer ce la nature de leur talent et les objets de leur culte.

! effet, si l’on considère les principaux traits qui cai érisent l’école ou le genre romantique, c’esl-a-dire i agination, le mouvement et la variété des formes tenant les seuls guides de l’artiste dédaigneux des ses méthodiques de la symétrie et de la correction

) Ils étaient proches cousins.

absolue, on reconnaîtra que Berryer, comme orat r était un romantique au même titre qu’Eugène Dacroix dans la peinture.

Eh bien, chose singulière, ces deux romanticU étaient en théorie, et pour tous les arts libéraux, 3s classiques passionnés.

EugcneDelacroixdisait de Raphaël : «C’est un peine poêle ; les autres ne sont que des prosateurs. » Pour ii Mozart était le plus grand des musiciens, et Raciale plus grand poète. Il ne pouvait de sang-froid enterre dire «fc tendre Racine ». «Dites donc aussi, s’écriai I, « le sublime, le terrible ! ... Le tendre Racine, qu le « sottise! » Et aussitôt il récitait avec feu des ns d ’Athalie, de Phèdre ou de Britannicus, et Berry, dont la mémoire et l’enthousiasme étaient toujrs prêts, lui donnait la réplique -, si la mémoire laissait, on courait à la bibliothèque, et toute la tragé e y passait.

Quelle fête ce devait être de l’entendre ainsi (1)!

(1) Berryer écrivait à madame Laurenceau : « J’avais 1 1 espéré qu’Augerville vous réunirait cette année! Vous sivient-il des projets d’entreprise théâtrale? Je vous redirais Berri tous mes regrets. Je ne suis pas malade, mais par mo causes diverses je suis poussé à l’humeur noire. La pertep mon spirituel et bien amical Eugène Delacroix a fort ajouli mes peines... »

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Un contraste plus général et non moins surprenant i remarque dans l’histoire de la littérature contempo- 'Kie. Le grand mouvement romantique avait comincésous la Restauration. Après vingt ou trente ans lffadissement poétique, laFrance avait vuse produire 13 sorte de renaissance vigoureuse. Chateaubriand, martine, Victor Hugo, Alexandre Dumas, Balzac, ired de Vigny, Alfred de Musset, pour ne parler [î des plus illustres, avaient jeté un vif éclat sur üte époque... Ils étaient alors royalistes. Or, pen-

I a que legouvernement royal accueillait ces nouveaux |nts et encourageait leurs efforts, les journaux iîraux de ce temps combattaient les romantiques

c passion (I). Aujourd’hui il n’en est plus ainsi. ) utres novateurs sont venus; les réalistes ont remilbé les romantiques. Mais ici plus de contradiction : i révolutionnaires en fait d’art et de littérature sont isi des révolutionnaires en politique.

/humanité ne reste jamais stationnaire, et, particuiiement dans le domaine des arts, elle subit des

) Le National, journal d’Armand Carrel, malmenait rude-

I I les novateurs qui, « regardant comme épuisées les comi isons simples et vraies, se jettent dans l’atroce, se tourr tent pour produire des effets extraordinaires et s’attacheni /peinture des monstres, comme si les monstres étaient la a.re ».

changements incessants qui peuvent être un prog s, mais qui peuvent être aussi une décadence. Il est die naturel qu’à chaque époque on soit en défiance coirc les innovations qui violentent les habitudes et qu le temps seul peut consacrer.

Rossini avait apporté en musique des formes n ivelles qui pendant un demi-siècle servirent de mode à d’excellents compositeurs.

Berryer pensait qu’il était impossible à l’art d’air plus loin ; et il repoussait non-seulement les savrts chercheurs de sonorités, mais jusqu’à la musiquee Verdi, dont l’expression dramatique si intense e rachetait pas à son avis la lourdeur du style.

Berryer apportait en toute chose l’ardeur de a nature et la mobilité des impressions sincères.

Il adorait le billard, et s’y montrait d’une cole bouillante quand il perdait, bien que l’on n’y mît s d’enjeu. Mais, au moment le plus intéressant dea partie, que le piano fît entendre une de ses mélods favorites, aussitôt, qu’il fût en perle ou en gain, a queue s’échappait de ses mains, et la sirène s’emjraitde lui.

Un soir il jouait aux cartes avec madame de Jobal t il gagnait. Il était radieux. Une heure après, le ji recommence, et Berryer perd. Le voilà furieii.

SOUVENIRS INTIMES. 205

«[Comment! » lui dit madame de Jobal avec douceur, «vous gagniez tout à l’heure! ne voulez-vous « pas que je gagne à mon tour? » Berryer se confondit en excuses.

Ce qu’il aimait dans le jeu, c’était moins le gain que la lutte de l’intelligence contre le hasard. Il eût dépensé cent francs pour aller gagner cinquante centimes. Et cependant, au milieu de l’ardeur du jeu, il lui arrivait parfois, sur un mot qu’il entendait, d’interrompre la partie pour faire une citation ou réciter un massage de poésie. Quand il avait pour adversaire son :uré d’Augerville, le petit abbéMousseu, Berryer s’ingéniait à faire des fautes pour le faire gagner. C’était iutant de gagné pour les pauvres-, car ce curé était rès-charitable et fort aimé dans le pays. Les habitants u château se plaisaient quelquefois 'a organiser â on intention des surprises musicales. C’était par xemple une messe en musique chantée par eux. <>uand le curé, non prévenu, entendait cette harmonie icrée, il s’oubliait à l’écouter, et la messe restait en aspens.

Lorsqu’on chassait dans le parc d’Augerville, Berer se croyait obligé d’accompagner ses hôtes. Il ait un fusil sous le bras, et un livre 'a la main, uand un lapin paraissait, il mettait tranquillement le

livre dans sa poche, et couchait en joue... ce qui n’existait déjà plus.

La bibliothèque du rez-de-chaussée, toujours ouverte, était largement pourvue de livres pour tous les goûts intelligents. Mais Berryer avait au second étage une grande pièce occupant toute la longueur du château. La était son lieu de retraite respecté 5 l'a étaient ses livres favoris qu’il ne prêtait jamais , ceux surtout qui étaient des souvenirs. Tel était un Froissard sui vélin, don de la comtesse de Jobal. « Je ne l’accepte, « avait dit Berryer, qu’avec une dédicace, un mot de « vous qui témoigne en tête du volume de notre ante cienne et éternelle amitié. »

Il était également attaché à madame Jaubert, qui, par sa beauté, ses talents, son esprit étincelant, sa gaieté et son entrain, était l’âme des réunions d’Augerville (1). Elle y venait pour quinze jours et restait quatre mois. On ne voulait pas la laisser partir ; c’était un cri général.

(1) Elle était née d’Alton-Shée. Son mari, avocat général à la cour royale de Paris, était frère d’Amédée Jaubert, l’orientaliste-voyageur à qui arriva une singulière aventure. Il avait été retenu en captivité par un des gouverneurs de la Perse qui voulait en tirer rançon. Il vit un matin entrer dans son cachot la fille du gouverneur, qui lui dit : « Mon père s’oppose à mon mariage avec celui que j’aime. Mais vous saurez qu’il est

SOUVENIRS INTIMES

On jouait parfois au secrétaire, jeu favori des cours du Nord. Berryer y prenait part avec un entrain juvénile. Un soir, le jeu fini, madame Jaubert ramassa le papier sur lequel Berryer avait écrit ses réponses, marquant ses préférences suivant l’ordre du questionnaire. Quinze ans plus tard, le même jeu recommence entre les mêmes personnes, et madame Jaubert, qui avait cou servé l’ancien papier, est stupéfaite d’entendre Berryer donner exactement les mêmes réponses, les mêmes solutions qu’il avait données quinze ans auparavant.

D’où venait cette conformité étonnante? C’est que lui-même n’avait pas changé, et que ses sensations de tout ordre n’étaient nullement émoussées. 11 avait 'a peine fait un pas sur ce terrible chemin de la vie si éloquemment décrit par Bossuet. Pour lui, « les jardins n’étaient pas moins fleuris, les fleurs moins riantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins brillantes, les eaux moins claires » 5 rien d’effacé, rien qui annonçât « l’approche du gouffre fatal » .

Nous transcrivons à titre de curiosité ce papier de

d’usage en Perse qu’un prisonnier peut réclamer du gouverneur uno faveur. Obtenez de mon père son consentement, à mon mariage, et je me charge après de vous rendre libre. » Le gouverneur se vit contraint de faire ce qu’on lui demandait, et Amédée Jaubert fut peu après rendu à la liberté. Cette anecdote a fourni à Horace Vernet le sujet d’un tableau.

BERUYER

la main de Berryer, en faisant observer qu’il ne faui voir dans ce jeu qu’un simple badinage et non ur critérium d’esprit.

Le fruit? .

. . Réponse :

la poire.

La fleur? .

le lis.

L’odeur? .

pastille turque.

La pierre précieuse ? .

l’opale.

La plante ? .

grimpante.

L’arbre? .

le chêne.

La couleur? .

blanche.

Le morceau de musique ?. . .

le Dies irœ grégorien.

Le musicien? .

Palestrina.

Le génie ? .

Bacon.

Le poète? .

Homère.

Le héros ? .

Alexandre.

Le sage ? .

Solon.

Le règne ? . .

Marc-Aurèle.

Le gouvernement ? .

aristocratique.

La nation ? .

française.

Le climat? .

chaud.

L’heure du jour? .........

entre sept et huit, à la campagne.

Le livre? .

l’Évangile.

L’auteur? .

Horace.

Le don? .

la force morale et physique.

L’âge? .

vingt et un ans.

L’époque du monde ? .

le 1er siècle de l’Église.

Le siècle? .

de Périclès.

Le but ? .

le succès.

Le moyen? .

le droit chemin.

La récompense ? .

indifférente.

Ce que l’on redoute? .

n’ètre pas compris.

Le défaut ? .

la conliance.

Le poëme? .

l’Iliade.

La religion? .

la seule vraie.

La vertu? .

la force constante.

La passion ? .

l’amour.

Le sentiment? . Réponse : partagé.

La qualité? . — la franchise.

L’oiseau? . — l’alouette du matin.

Le quadrupède ? . — le chien.

Le poisson? . — la truite.

La saison? . — l'automne.

La température ? . — chaude.

Mis au défi, Berryer écrivait de petits vers sans conséquence. Voici, par exemple, un de ces quatrains improvisé chez madame de Gré... et conservé par hasard :

Sous le charme de si beaux yeux On vit fort bien dans ces demeures,

Sans jamais y compter les heures Et sans pouvoir rêver à mieux (1 ).

A Augerville, il tenait en quelque sorte une petite cour, presque une cour de gai savoir. Le Triboulet même n’y manquait pas. Ce rôle était rempli par Piichomme, ancien avoué, ancien camarade de droit de Berryer. Bichomme lui était doublement attaché par l’amitié et la reconnaissance. D’un esprit original bien qu’un peu vulgaire, il avait 1k son franc parler et

(1)Dans la chambre à coucher de Berryer à Augerville, on voyait une petite pièce de vers écrite sur un papier jauni par le temps et soigneusement encadrée. La voici telle que le Figaro l’a reproduite :

Au printemps de ma vie exilé dans les champs,

Aux bois, aux prés, aux fleurs, je consacrais mes chants;

Je chantais l’amitié qui, dans mon doux asile,

se livrait à une foule d’excentricités d’une gaieté communicative. Il recevait d’un air radieux les bourrades du maître, et savait par un lazzi ramener le sourire sur ses lèvres. — Ainsi, en jouant au billard, il se débarrassait de sa perruque pour être plus libre de ! ses effets ; il en coiffait un buste de Louis XVIII qu’il apostrophait ensuite, lui reprochant d’avoir octroyé la charte, et de lui faire manquer ses billes en le regardant de travers.

On demandait a Richomme de réciter quelques vers de lui ; il le faisait d’un air timide et embarrassé ; puis, quand on s’était bien moqué de sa poésie, il disait: «Mesdames et messieurs, les vers que j’ai eu « l’honneur de réciter devant vous ne sont pas de moi,

« mais de M. X..., académicien. »

Charmait tous mes loisirs, consolait tous mes maux.

Dans les vallons fleuris où s’élève Augerville,

Je crois trouver encor mon bonheur d’autrefois;

De la tendre amitié j’entends encor la voix.

Oui, je retrouve ici ma paisible retraite,

Et ses ombrages frais et ses hôtes charmants O chagrins que j’aimais, tristes et doux moments!

O jours que j’ai chantés, ô vous que je regrette!

O jours de mon exil qui furent mes beaux jours! Recommencez pour moi dans ce beau paysage,

Près de ces claires eaux, près de ces vieilles tours.

Revenez pour moi seul, jours de deuil et d’orage,

Revenez et durez toujours.

L'auteur du Printemps d'un proscrit (J. Michaud).

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Jne autre fois: « Voulez-vous, mesdames, que je « ous redise le dernier discours si pathétique de «îerryer? « Et il le récitait en effet, mais d’une am si comique qu’il amusait tout le monde et le n tre lui-même.

iichomme avait imaginé un moyen de se promener îivoiture sans qu’il lui en coulât rien. Il guettait à la Ktie-de Saint-Roch les voitures de deuil , y montait l'C un visage de circonstance, et se faisait ensuite ■Mener du cimetière chez lui. Sa tenue était toujours !:rêmemenl négligée. « Mon cher Richomme, lui di- (î Berryer, je ne t’ai jamais vu une pièce de cent 10 ni un beau col de chemise. » Il arrivait a Augern'esans bagages; on devait, disait-il, les lui envoyer; r s les jours, les semaines se passaient, et les bail es n’arrivaient pas. La garde-robe de Berryer y sup ihit. Mais que de plaisanteries ne faisait-on pas sur e bagages fantastiques du pauvre Richomme! Quant i i, il ne sourcillait pas, et énumérantles belles choses dénués dans sa prétendue malle, il menaçait d’un ncès terrible la Compagnie du chemin de fer. Et tre procès? lui disait-on. — Oh! répondait-il, je ( nis mes preuves , elles seront accablantes! Et les i s reprenaient de plus belle.

Juand Richomme mourut, Berryer en fut vivement

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