‹ BerryerChapitre 7 sur 12 · IG · texte numérisé non relu

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mains un gros sac. Sans dire un mot, il l’élève en 1 r et laisse s’échapper une pluie d’écus qui s’éparpill t sur le parquet. Les clercs se précipitent avec des »s de joie sur cette manne sonore. Le butin réuni, on i lit un judicieux emploi, et les jours gras de l’an lfcp laissèrent de joyeux souvenirs dans les annales ± l’étude de M° Normand.

Cinquante ans écoulés depuis cette époque n’c t pas changé la bonne humeur de Berryer, et nous > retrouvons vers la fin de sa vie jouant au ballon a\: ses jeunes neveux sur la place du village, au mili des paysans, avec un entrain juvénile. Il se fais; même enfant pour jouer avec son petit-fils, qu’il ad rait. Un jour qu’il lui avait donné un sabre, le pe Henri, distribuant des bâtons à son grand-père, à E; gène Delacroix et 'a d’autres graves personnages, lei commandait l’exercice.

Cette bonne humeur n’était jamais altérée par 1< préoccupations d’argent. Dans un moment de crisi l’éditeur Crapelet vint lui offrir 150,000 francs pou publier ses discours en dix volumes a la seule condi tion qu’il écrirait un commentaire explicatif en têt de chaque discours. Berryer laissa tomber la chose Mais quand on lui disait : Vous avez besoin d’argent il répondait : « J’ai Crapelet. »

Visite de M. Bigelow à Augerville. — Détails des habitudes de Berrycr. — Tour de force en plaidoirie. — La camomille j inspiratrice. — Différents genres de boissons applicables aux travaux littéraires : Balzac, Alfred de Musset, George Sand.

— Fantaisie lugubre d'Alfred de Musset sur la fragilité des Charmes qu’on admire. — Musset jugé par Eugène Delacroix.

— Mussetjugé par Lamartine. — Apparition de la marquise de Talaru à Chamarande. — Berryer ne parlait jamais de lui. — Petits cahiers sur lesquels il inscrivait ses pensées et souvenirs et qui n’ont pas été retrouvés. — Il connaissait beaucoup d’étrangers. — Lord Brougham, grand admirateur de Berryer, organise à Londres une fête en son honneur. — Banquet de quatre cents jurisconsultes et hommes d’État anglais, et autres festins; fête aussi à Juilly au moment des prix.

Berryer reçut à Augerville, en 1863, la visite de |M. Bigelow, ministre des États-Unis, quia décrit ses .habitudes et son costume h la campagne.

«... 11 portait une jaquette de velours a un seul « rang de boutons, et un pantalon gris dessinant éléj« gamment ses jambes et tombant sur de légers escar- * pins. La tête était couverte d’un chapeau gris à

« larges bords dont les extrémités étaient retroussées « et qui inclinait gracieusement d’un côté. Dans ses « matinées, consacrées au travail, il était secondé par « quelques amis ou secrétaires. A ce moment on « pouvait le voir en robe de chambre rouge avec ui: « petit bonnet noir sur la tête, sa tabatière à portée de « la main, et toutes choses a l’entour démontrant !.. « nature absorbante de son travail. Quand cette pé- « riode de gestation qui durait quelquefois plusieurs « jours était terminée, son visage redevenait serein et o joyeux. Son discours était fait, quoique pas une ligne « n’en fût écrite ou ne dût être écrite! »

Il lui arriva d’être pris au dépourvu pour une affaire appelée au tribunal plus tôt qu’il ne pensait. Il aurait pu demander la remise a huitaine, mais c’eût été un préjudice causé a son client. Par un effort surhumain il étudia le dossier en voiture dans le trajet de chez lui au Palais de justice , et cette plaidoirie improvisée, fut couronnée de succès.

M. Bigelow aurait pu ajouter un détail qui a sa singularité. Quand Berryer préparait ainsi un discours sans rien écrire, il buvait un nombre incalculable de tasses de camomille, ce qui faisait dire a madame Berryer : Demain le discours sera merveilleux: je le vois| aux nombreuses tasses de tisane qu’on lui a servies.

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Celle méthode de travail et ce genre de boisson inspiratrice faisaient l’admiration de son ami Alfred de Musset. Il s’étonnait que Berryer n’écrivît pas de nombreuses notes, et qu’il ne surveillât pas l’impression de ses discours \ car ce charmant poète n’avait pas, comme on pourrait le croire, le travail abondant ni facile. Il suivait, par nécessité, le précepte de Boileau :

Hâtez-vous lentement et, sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.

Polissez-le sans cesse et le repolissez ;

Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.

Et c’était à force d’art qu’il effaçait la trace des pénibles efforts que lui coûtaient ses poésies, qui paraissent écrites avec tant de facilité. Quand aux difficultés du style vint se joindre la fatigue, et qu’il sentit l’inspiration même s’affaiblir, ileut recours â des moyens d’excitation dont il ne vit pas d’abord le danger. Ce n’était certes pas l’innocente camomille de lerryer-, ce n’étaitpas non plus lecafé, dont Balzac aux irises avec ses gigantesques travaux faisait un usage mmodéré. Alfred de Musset disait à ce sujet et â pro- >os de George Sand dont on remarquait la fécondité ttéraire : « Nous avions deux manières de travailler bien différentes. George Sand mettait un pot de

« lait sur sa table; quand ce pot était h sec, elle avait « fait un volume. Moi, j’avais près de moi autre chose « qu’un pot de lait! Quand j’arrivais au dernier verre, « j’avais mis sur ses pieds une strophe qui souvent « encore ne marchait qu’en boitant. »

Au beau temps de sa muse, il venait fréquemment à Augerville, et il s’y livrait a des fantaisies de véritable enfant gâté. Un jour que la réunion était plus animée et plus gaie encore que de coutume, Musset tout à coup, s’adressant à l’une des plus jolies femmes, lui dit d’un ton inspiré :

« — Votre beauté est bien grande, madame, vos yeux ont un éclat qui éblouit et votre voix un charme qui enivre. Mais, hélas! madame, une horrible tristesse m’envahit quand je pense que vous ne jouirez qu’un jour de tous ces trésors enchanteurs ; bientôt la mort va venir décharner ces joues, creuser ces orbites, éteindre toute cette lumière et faire taire pour l’éternité cette voix qui me ravit et me transporte. «

« Vous aussi, madame » , disait-il à une autre. Et il continuait sur ce ton, quand Berryer s’interposa et parvint difficilement à ramener la gaieté qui s’était enfuie sur cette note funèbre.

Une autre fois, Alfred de Musset recommençait traîtreusement la même antienne. Prenant â partie la

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comtesse Delphine Potocka, dont la gaieté rayonnait ce jour-l'a, il commença par exalter sa beauté, ses talents, son intelligence ; puis, tournant court, dans un élan que Berryer ne put arrêter, il fit a la comtesse un tableau anticipé des derniers jours de sa vie, des souffrances qui précéderaient sa mort, et cela d’une manière si émouvante que les personnes présentes étaient glacées d’effroi, pendant que Musset se félicitait de l’effet de sa lugubre fantaisie.

Ce qui n’était qu’un jeu de sa part s’est en partie réalisé : la comtesse Potocka est morte longtemps après, mais dans de longues et cruelles souffrances.

Philarète Chasles rapporte dans ses Mémoires une singulière opinion de Delacroix sur le talent de Musset:

« C’est un poète qui n’a pas de couleur 1 11 manie sa « plume comme un burin-, avec elle, il fait des en- « tailles dans le cœur de l’homme et le tue en y faisant « couler le corrosif de son âme empoisonnée. Moi, « j’aime mieux les plaies béantes et la couleur vive du « sang. »

« Il a manqué â Alfred de Musset, dit Lamartine, « trois conditions, selon nous nécessaires pour former « un grand poète sérieux : un saint amour, une foi et « un caractère. Ses premières poésies, malgré leur

« apparence d’originalité, procèdent en réalité de « Byron et de Henri Heine. Ces deux écrivains d’un « immense génie, mais d’une dépravation de cœur « aussi prodigieuse que leur génie, avaient fondé l’é- « cole du rire. Mais de quel rire ! Du faux rire ! Car, « rire du sérieux, rire du triste, rire des sentiments « les plus délicats et les plus saints du cœur de « l’homme , rire de soi-même , rire du bien, rire du « beau, rire de l’amour, rire de lafemme,rire de Dieu, « ce n’est plus rire : c’est grimacer le blasphème... « C’est profaner la poésie... — Ni Aristophane, ni <c Voltaire, ni Beaumarchais n’ont surpassé ce jeune « Allemand dans cet art méchant d’assaisonner le « sérieux de ridicule et de mêler une poésie véritable « à la plus cynique raillerie des choses sacrées. Tel a « été le premier et principal modèle d’Alfred de « Musset -, mais il ne devait pas persister toujours « dans ce faux genre. La tristesse venait avec les ante nées, et avec la tristesse la véritable poésie, celle « de son second volume, celle surtout de ses Nuits « qu’il faut admirer sans réserve. » — Il importe de remarquer, pour atténuer les critiques de Lamartine, que son génie élégiaque le disposait mal au rire, à la gaieté , aux saillies d’esprit, et qu’il ne pouvait aimer beaucoup un poète dont la muse avait si peu de rap-

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port avec la sienne. Lamartine ne comprenait pas la Fontaine, et c’est tout dire.

Berryer avait été fort lié avec le marquis de Talaru, ancien ambassadeur de la Restauration en Espagne. On sait que devenu veuf dans un âge avancé, M. de Talaru , tuteur d’une nièce charmante en âge d’être mariée, reconnut qu’elle le préférait aux jeunes gens qui se disputaient sa main, et l’épousa.

Peu après ce mariage, Berryer couchait chez son ami au château de Chamarande. 11 remarqua qu’on lui avait donné la chambre de la défunte marquise. Dans la nuit il crut entendre un frôlement de robe, et voir la vieille marquise s’approcher de son lit. Ils se mirent 'a causer ensemble du second mariage de M. de Talaru. — Oui, ma nièce est heureuse, lui dit-elle, mais son bonheur ne durera pas.

Quelques jours après, la jeune marquise se trouva indisposée au milieu d’un bal, rentra chez elle, et expira dans la nuit. M. le vicomte d’Aboville, de qui nous tenons ce récit, en a eu la confirmation par Berryer, qui n’aimait pas cependant aborder ce sujet.

Berryer n’avait pas le travers de beaucoup de grands hommes, qui aiment h parler d’eux-mêmes et i entretenir le public de leurs vertus, de leurs faiblesses,

de leurs succès de tout genre et des moindres détail de leur vie intime. Il écrivait pourtant scs souvenirs mais c’était pour lui seul, et il les détruisit sans doute car il n’en est pas resté de trace après sa mort.

Dans un cabinet attenant a sa chambre, à Augerville il y avait un énorme amas de petits livres ou cahier: réunis par douzaines. Une de ses amies ayant eu l’occasion de les apercevoir et lui demandant ce que ci pouvait être :

« C’est l’histoire de ma vie, répondit-il, l’histoire joui « par jour , mois par mois, année par année, de mes « joies, de mes déplaisirs, de mes peines. Tenez, il j « a vingtansque je vous connais, vous êtes restée sis « ans sans venir a Augerville dans un refroidisse- « ment de votre amitié, h mon retour de Belgravt « square , après un dîner où je restai obstinément si - « lencieux ! Tout cela est mis ia par écrit -, j’y avoue « mes torts. Mais comme vous m’avez puni! Deux ans' a sans m’invitera dîner, comme cela a été long! Ce « pauvre petit livre a reçu bien des plaintes et des « confidences a ce sujet ! »

Berryer connaissait beaucoup d’étrangers, surtout des Anglais, dont il appréciait l’esprit pratique. Il disait qu’il avait besoin de voir une grande variété de personnes, pour lui remplacer les voyages qu’il n’ai-

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mait point, malgré l’hospitalité distinguée qui l’attendait partout.

Lord Brougham avait souvent vu Berryer à Augerville et a Paris. Le célèbre jurisconsulte éprouvait pour notre grand orateur une vive sympathie. Il voulut même, pour conserver le souvenir de leur estime réciproque » réunir leurs deux portraits dans une photographie.

En 1864, il fut le promoteur et l’interprète d’une invitation adressée a Berryer par le barreau de Londres pour fêler leur illustre confrère français, comme il l’avait déjà été trois ans auparavant par les barreaux de France a l’occasion de sa cinquantaine professionnelle. Les plus grands honneurs lui furent rendus a Londres, et le banquet spécial du barreau réunit quatre cents personnes. Les hommes les plus éminents de l’ordre judiciaire, des hommes d’État tels que lord Palmerston et Gladstone le comblèrent de louanges, et lord Brougham déclara que Berryer était le seul orateur qui pût être comparé sans désavantage au fameux Erskine, l’un des plus grands avocats que le monde ait jamais connus.

Berryer répondit :

« Après cinquante ans de travaux , j’ai reçu de mes confrères de France un témoignage de fraternelle sym-

pathie. La, j’étais au milieu des miens ; j’étais soutenu par cinquante années de relations amicales... Mais, près de vous, j’ose à peine dire ce que j’éprouve en ce moment ; il me semble que c’est la voix de la postérité que j’entends tomber de vos lèvres. »

Berryer écrivait de Londres à la marquise de la Grange, pendant ces fêtes:

«... J’ai tout fait pour hâter mon retour â Paris. Je « croyais même partir demain , obligé que j’étais de « me rendre aujourd’hui â l'invitation du lord maire « dont c’est le grand jour annuel, avec convocation de « tout le gouvernement et de tous les magistrats de la « Cité. Cette cérémonie, très-intéressante par l’accora- « plissement des antiques usages delà vieille Angle- « terre, offre un des spectacles les plus curieux; il est « vrai qu’il doit être un peu fatigant ; on me parle de « l’obligation de rester environ cinq heures ’a table. Je « suis encore retenu pendant la journée de demain « par une invitation du lord chancelier qui a convié à « dîner les différents ministres, lord Palmerslon et « Gladstone, et les autres que je suis charmé de pou- « voir trouver ainsi réunis. Je ne passerai donc le défi troit que dans la matinée de vendredi, peut-être avec « lord Brougham qui va prendre ses quartiers d’hiver « â Cannes... Vous aurez, je crois, des détails assez

souvrrnns intimes.

« exacts par les journaux de la fête toute splendide « d’hier. Vous serez touchée et un peu fière de toutes « les paroles qui dans ces beaux discours ont été « adressées a votre ami. Rien ne m’avait donné l’idée « d’un aussi magnifique repas de quatre cent vingt « personnes servi avec tant de luxe, de profusion, dans « une salle aussi vaste et aussi belle. Gournet vous « fera la narration de cette fête presque féerique. » D’autres hommages, et non les moins émouvants, l’attendaient à Juilly, où il présidaitsouvent la distribution des prix. Les Pères, justement fiers de leur ancien élève, le comblaient d’égards, et chaque fois il était accueilli par les plus vives acclamations

lassasié d’hommages, il jouil encore plus des beautés de la nature. — Le duc de Luynes. — Frédéric II et sa flûte. — Attendrissement et exaltation en face de la nature. — Goethe, blasé et lassé de tout, ne voulait plus môme sortir. — Berryer était une sensitive. — Ses emportements aussitôt réprimés; sa théorie sur le sommeil; mot de Mgr Dupan- Ioup dans le même sens. — Sommeil fractionné. — Habitudes matinales. — Consultations bénévoles. — Charités ingénieuses. — L’homme au râteau. — Il plaçait son argent en libéralités. — Détour subtil pour obliger un ancien secrétaire. — Leltres à son régisseur. — Essais de médecine gratuite. • — Le rebouteur poursuivi par le médecin. — Berryer et son médecin de Paris. — Ordre méthodique des occupations de chacun à Augerville. — La politique en était absolument bannie. — On flattait les petites manies du maître. — Le château do Malesherbes. — Héroïsme antique du défenseur de Louis XVI. — Malesherbes et Treilhard.

Quelque douces que lussent de telles ovations, ierryer n’en était pas enivré. La gloire, considérée ans son plus noble sens comme le témoignage et approbation d’une belle vie, ne pouvait lui être indifirente. Mais il trouvait ailleurs des jouissances intimes ncore plus grandes.

Ainsi rien n’égalait l’ineffable plaisir qu’il goûtnil la campagne dans la contemplation de la nature, écrivait en 3860 au savant duc de Luynes, l’illust Mécène (1): « Que ne puis-je être tout simpleme « pour tous comme pour vous l’ermite d’Augerville ! Et sa passion pour Augerville ne procédait pas c l’esprit de propriété.

Un musicien de la chapelle de Frédéric ïî disait C’esta tort que le roi passe pour aimer la musique; n’aime que la flûte... et encore n’aime-t-il que 1 sienne.

Ce n’était pas ainsi queBerryer aimait la campagne il jouissait partout des beautés de la nature, en artiste en poète, en philosophe chrétien. Deux ans avant su mort, dans une de ses visites au château de Rouville accoudé à la fenêtre donnant sur la rivière d’Essonn

(1) Ce titre de Mécène est souvent usurpé par de riches col- .ectionneurs qui achètent des objets d’art par vanité, esprit d’imitation, ou dans l’espoir d’un gain à réaliser tôt ou tard sur ces objets dont la valeur va sans cesse en augmentant. Tel n’était pas le feu duc de Luynes. C’était un véritable Mécène qui, loin de spéculer sur l’avenir des artistes, leur donnait souvent le double du prix qu’ils demandaient pour leurs; œuvres. Ce grand seigneur si généreux a couronné sa vie consacrée au bien en allant en 4 868, malgré son grand âge, secourir les blessés tombés pour la défense du Saint-Siège. Une fièvre pernicieuse l’emporta en quelques heures.

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i ouïe trente mètres plus bas, il disait mélancolinent a M. d’Aboville :

il! mon ami, que la nature est belle ! Quand donc irai-je en jouir en repos ? «Et des larmes d’attenement coulaient de ses yeux. O rus, quando te dam ? disait Horace -, mais Horace n’allait pas Vaux larmes.

1rs de sa dernière visite a Vaufreland, sur la fin de imbre 1867, il fut envahi subitement parle presinent de sa mort prochaine. Il regardait longuei le soleil déjà pâli de septembre. « Je vais bientôt t rouver, lui disait-il, avec un bien meilleur visage, rus ne nous quitterons plus. » Dans un langage vraii poétique , il fit en partant ses adieux à chaque ;â chaque arbre, à chaque fleur, avec une sorte dtation.

êthe, dans sa vieillesse, se montrait « lassé de t> et se plaignait de la monotonie de l’éternel

temps, du périodique automne . :

(.quoi bon, disait-il, voir toutcela? c’est toujours snême chose ; cela recommence toujours dans les unes conditions-, la nature n'a plus d’attrait pour ri. »

Irycr était bien loin du calme olympien de îtî et de son profond ennui. C’était une sensitive ,

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et ses impressions avaient toujours été aussi vive qu spontanées. Dans sa jeunesse, au milieu d’unediscuioi

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presque violente avec sa femme, il s’arrêta tout à ou et tomba a ses genoux en lui promettant de ne du s’emporter-, il tint parole. Cette extrême sensibil >, i faut le dire, était une partie de son génie. Il lui (Vai ses succès et ses jouissances. Quant a ses doufrs

et il en eut de cruelles, il les tenait cachées; il nfal lait pas y toucher.

Berryer, comme M. Thiers et d’autres hommes ni

nents, estimait que le sommeil trop prolongé pr< ui

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un effet d’énervement physique et moral, qu’il ml mieux le fractionner, et qu’il faut dans tous les c le réduire au strict nécessaire.

C’était aussi le sentiment de Mgr Dupanloup. £ nt femme du monde qui le pressait de questions suilet moyens d’arriver a la perfection chrétienne, il ré n dit en souriant : « Mon enfant, levez-vous de Inné « heure et ne dormez pas trop longtemps. »

Berryer possédait une faculté précieuse: le someii toujours a ses ordres, dormant quand il voulait, tde la manière la plus irrégulière s’il le fallait. Habillement couché avant minuit, a Augerville il se lev: à la pointe du jour, allait faire sa tournée d’inspectioi et se recouchait presque toujours de sept heures à luf

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Mires. Puis il recevait les gens du pays qui venaient le insulter sur leurs petites affaires. Il les écoutait graeusement, etaccordaitàces humbles clients la même tention qu’aux plus grandes causes. Il donnait des mseils, non-seulement sur les questions d’affaires où in jugement était infaillible, mais aussi sur la con uite des exploitations rurales, dont il possédait parlitement la pratique.

Humain avec scs fermiers, obligeant avec ses voiins, sa charité, qu’il exerçait avec une joie visible, arrêtait a peine à la limite de ses ressources. Ses déesses fréquentes provenaient moins de son luxe que eson inépuisable bonté. Il déguisait ses charités sous es formes ingénieuses. 11 avait autour de son château e petites maisons où il logeait des pauvres gens qui laient censés lui payer un loyer.

Un jour, il aperçoit dans son parc un vieillard qu’il l’avait pas encore vu et qui dormait à côté d’un râteau.

1 le réveille et lui demande ce qu’il fait là. « Vous oyez, ditl’homme, je gagne les trente sous de M. Bcryer. — Ah! fait M. Berryer. Eh bien, mon ami, conliîue ton somme! »

Certes il aurait pu dire comme l’illustre Donoso Corès: Je n’ai jamais regardé un pauvre sans penser que e voyais en lui un frère. Il ne plaçait jamais l’ar-

gent qu'il recevait; il le dépensait à mesure, et ps souvent encore il le donnait. Ï1 secourait ainsi, sans a parler jamais, d’anciens amis de sa famille.

Berryer apprend un jour qu’un de ses ancû?

secrétaires, M. L... , qui l’avait quitté un peu cavalièi-

ment par ambition, se trouve dans une grande d-

tresse. Il appelle M. Moreau et lui dit : « Je viens : « découvrir une erreur dans mes comptes, je d(

« encore mille francs à M. L... sur son traitemer « veuillez les lui remettre. » M. L... répond qi M. Berryer ne lui doit absolument rien, et ne sedéck h accepter ce douteux payement que sur les instanci réitérées de son généreux ami et maître.

Les lettres de Berryer a son régisseur sont remplie de traits de bonté et de bienfaisance. Il recommand à ce régisseur de se conduire avec tout le monde ave

douceur mais fermeté contre les abus. Ailleurs, quan

il veut réformer son faire-valoir et louer les terres di parc, il lui dit : « Occupez-vous de cela avec discrétion et réflexion, sans affliger personne. »

En 1866, il achète un terrain et le fait clore. L commune revendique ce terrain. Berryer gagne le pro cès et donne a la commune six cents francs qu’elle dépensés contre lui.

Il avait voulu instituer des secours de médecine gra-

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te; maïs il paraît que cet essai avait eu peu de suc- >. «Il faudrait, dit-il, donner très-poliment congé à T... en lui expliquant que son traitement annuel ise parce que les ouvriers veulent avoir un médecin ileur choix. On lui payera les visites qu’il sera prié I faire. »

Les généreuses intentions de Berryer avaient échoué l/ant l’impopularité du médecin. On en trouvera ’iplication probable dans le fait suivant.

I y avait dans la contrée un rebouteur qui raccomidait à merveille les jambes et les bras cassés, et ’ avait acquis dans celle spécialité une sorte de monole, au grand déplaisir des médecins du pays. Or,

1 rriva qu’un soir un jeune ami de Berryer, M. Ernest I Vaufreland, tomba et se cassa le bras. On alla en (cet chercher le rebouteur qui réduisit la fracture, ris il avait fallu envoyer une voiture au milieu de la 1 1; cela avait fait quelque bruit, et le médecin d’Au- ;< ville, qui d’ailleurs venait souvent dîner au château , mut bientôt connaissance. 11 crut l’occasion bonne » r faire un exemple, et, sans égard pour Berryer, il n nta au rebouleur un procès pour exercice illégal Ida médecine. Berryer indigné voulut plaider luinne pour le rebouteur et le fil acquitter.

Hiond il était à Paris, il recevait chaque jour la vi-

site de son médecin, le docteur Tassy, qui venait asserquelques minutes avec lui. Berryer disait en ri it « J’ai mon médecin ordinaire comme le roi! » 1 1( médecin disait : En vérité, j’ai plus besoin de oii M. Berryer que lui de me voir... Je lui donne ce:# dant un conseil par jour, conseil amical qu’il neuij* jamais. »

Berryer régnait et gouvernait dans son chat u, mais il n’avait aucune peine à faire accepter les j)if faciles de son gouvernement. Comme un père de'amille, il réglait les places aux repas, et même au Wet au rnistigris , jeux qu’il préférait comme repont l’esprit et qu’il fallait cependant jouer sérieusemity'1 régulièrement.

Chacun avait son rôle tracé, et pendant que l’uile ses secrétaires, M. Ch...., était chargé des Comissions et des correspondances, etquel’antre, M. de E ., étudiait les dossiers, tous les hôtes de Berryer, - et surtout les femmes, — s’appliquaient à le distraire es soucis de la politique, en écartant avec le plus giid i soin les souvenirs et les dates qui pouvaient l’impissionner péniblement. On s’entendait pour flatter es innocentes manies. Ainsi, fruits, poissons, primes,: tout venait de Paris-, et Ton feignait de croire îe c’étaient des produits de sa terre 5 alors il se renir-

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çriit sur la fécondité d’un sol qui, en réalité, était peu fe:ile.

^armi les châteaux voisins, celui de Malesherbes é'iquait des souvenirs d’un puissant intérêt. Il appariait au comte de Chateaubriand, ami d’enfance de B'ryer, neveu du grand écrivain et petit-fils de l’ilhlre défenseur de Louis XVI. Chateaubriand, dans si Mélanges , a glorifié justement l’héroïsme de cet hnme admirable :

« Subir la mort avec courage et dignité, c’est un «spectacle dont la Révolution a vu beaucoup d’exemples. Mais nous voyons M. de Malesherbes sortir de «sa retraite â l’âge de soixante-douze ans, pour venir «offrir a l’ancien maître dont il était presque oublié, d’autorité de ses cheveux blancs et le vénérable appui de sa vieillesse pour devenir une troisième fois /suivant une expression dcBoissy d’Anglas) le conseil de celui qui était sans couronne et dans les fers, «de celui qui ne pouvait offrira personne que la gloire •définir ses jours sur le même échafaud que lui. •M. de Malesherbes écrivait au président de la Convention pour lui proposer de défendre le Roi : Je ne •vous demande point, lui dit-il dans sa lettre, de faire < part U la Convention de mon offre, car je suis bien éloigné de me croire un personnage assez impor-

« tant pour qu’elle s’occupe de moi 5 mais j’ai été p. « pelé deux fois au conseil de celui qui fut mon ma rc « dans le temps où cette fonction était ambitionnéde « tout le monde : je lui dois le même service lors u> « c’est une fonction que bien des gens trouvent di-

« gereuse. — Plutarque ne nous a rien transits

« d’un héroïsme plus simple.

« Lorsque le Roi fut conduit a la Convention, M. e

Maleslierbes ne lui parlait qu’en l’appelant Sin t

« Votre Majesté. Treilhard l’entendit, et s’écria - « lieux : Qui vous rend si hardi de prononcer ici (s « mots que la Convention a proscrits? — Mon méps « pour vous et pour la vie, répondit M. de Mal»,* « herbes. »

M. de Maleslierbes paya ce mot de sa tête, et le rouche Treilhard devint le comte Treilhard. Il ne 1, pas le seul que Napoléon convertit.

stractions d’Augerville; la musique au premier rang. — Rossini lui semblait un demi-dieu. — Soirées aux Italiens. — Débuts de Pauline Garcia. — Voyage précipité do Berryer. — Physiologie de la musique. — Classique déterminé. — Sensations vives et exclusives. — Les criminels n’aiment point la musique; voir pourtant l'IiisLoire de Stradella... — Tout à l'heure présente et l’esprit dégagé de toute pensée absorbante. — Visite matinale d’électeurs marseillais. — Un député en négligé devant ses électeurs. — Mot habituel de Thiers. — Habit bleu de Berryer resté légendaire. — Description de l’intérieur d’Augerville ; chambre où madame Berryer est morte. — Cause singulière de la mort de madame Berryer. — Histoire d’un petit chien. — Armoiries des propriétaires successifs d’Augerville. — Maintien des tradiionsde sa famille. — Devises inscrites çà et là. — Jamais 'esprit en repos. — Pensées qu’il écrivait sur le premier papier venu. — Il ne répondait jamais aux journaux. — Conseils renfermant tout un plan d’études. — Mademoiselle 5atti ; éloge restrictif de son talent.

D’autres voisinages offraient aux habitants d’Auger- \!e d’agréables promenades; le séjour même du chà t u était animé de mille manières, et les heures s coulaient rapides, soit dans des lectures intelligentes o des causeries charmantes d’où la médisance était

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exclue, soit dans le culte des arts où la musique oc pait toujours le premier rang. Berryer dans sa jeune e , prenait une part active a ces concerts, unissante , voix a celle d’Eugène Delacroix qui, au double titrer cousin et d’ami, venait souvent a Augerville. Ils pcouraient ensemble les partitions de Rossini, que Brycr savait toutes par cœur. Car, pour lui comme putout le monde, Rossini était alors ilDio clella musii. Une soirée aux Italiens avec Lablache, Rubini, mdames Sontag et Pasta, le plongeait dans d’incffabs délices. Il eût fait deux cents lieues pour entendre 15 merveilleux artistes. Et c’est ce qu’il fit aussi lors 1 début de Pauline Garcia.

C’était en 1843. Le jour de ce début était procl, Berryer, appelé dans le Midi pour un procès imputant, le plaide avec une fiévreuse impatience, le gage pourtant, se jette au sortir de l’audience dans tu chaise de poste, encore revêtu de sa robe d’avoca Arrivera-t-il a temps?... 11 presse les postillons, chant deux fois de costume dans l’intérieur de la chaise, , dans la tenue la plus correcte, se fait conduire dire tement au Théâtre-Italien au moment où commençt le troisième acte d 'Otello. Quand Pauline Garcia tt chanté la céleste romance du Saule, avec ce gral style et cet instinct musical qui semblaient comme 1

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écho de sa sœur Apoétique Malibran,les applaudissements éclatèrent 5 mais ils redoublèrent, quand une voix sonore et chaude fit entendre un bis enthousiaste, auquel répondit aussitôt une multitude de bis.

Pauline Garcia salua, souriant à Berryer qui avait donné le signal de ce triomphe. Elle ne savait pourtant pas quel prodigieux effort récompensait son sourire.

La passion de Berryer pour la musique s’exprimait de la manière la plus vive. Il écrivait d’Augerville à madame Jaubert, qui était grande musicienne :

k ... Je vous attends, vous le savez, tout est en fleur, « l’air parfumé... me voila donc impatient devousvoir « venir. Jusque-l'a le piano est muet... Près de vous, « dilettante con amore, je puis m’écrier : Vivent les « gens pour qui tout est musique! Mélodie, harmonie, « paroles, ton, couleurs, regards, mouvements, tout « leur est chant, et ce chant éveille toutes les pensées. .; Je suis de ces musiciens-là... Arrivez donc, arrivez « vite, vous qui rendez si belles les heures où l’on « vous voit, et dont la pensée charme celles où l’on « est loin de vous. »

Berryer avait sa stalle au Conservatoire. Classique déterminé, ses antipathies étaient aussi vives que ses admirations. Il quittait aussitôt un salon si l’on y

exécutait de la musique nouvelle. Il avait surtout en aversion la musique d’opérette et ne l’admettait pas chez lui. Mais quand un morceau lui plaisait, il n’en jouissait pas à demi : il rayonnait de joie et s’enivrait de mélodie.

Berryer disait que dans sa longue carrière d’avocat, il avait pu remarquer que les grands criminels aimaient rarement les arts, et jamais la musique. Il défiait les disciples de Gall de trouver dans ces crânes voués au crime aucune protubérance dans la région des sons. Cette remarque pourrait être soupçonnée de partialité pour cet art que Berryer aimait tant. Il oubliait l’histoire de Stradella, sauvé du poignard qui le menaçait grâce a l’émotion produite sur ses assassins par la beauté de son chant.

Bien que son séjour 'a Augerville fût un temps de repos, Berryer consacrait pourtant quelques heures 'a l’étude et particulièrement aux questions de finances, dans lesquelles on a admiré la netteté de ses lumineux rapports. Mais ni l'a, ni à Paris, il ne faisait parade de son travail.

Il était toujours tout entier à l’heure présente, si bien que ceux qui le voyaient dans le monde, l’esprit libre et dégagé de toute préoccupation, étaient tentés de croire qu’il ne travaillait jamais.

SOUVENIRS INTIMES

Une délégation de ses électeurs de Marseille se présente une fois chez lui de grand matin, insistant pour être reçue. On réveille Berryer, qui dormait, s’étant couché fort, tard, contrairement a son habitude. Au seul nom de Marseille, il s’arrache à un repos encore nécessaire.

Une toilette . hâtive et incomplète, les paupières encore alourdies, et la marque de la fatigue sur tous ses traits : tel est l’aspect sous lequel il se présente à ses électeurs et se dispose à écouter leur harangue.

Elle était longue, cette harangue 1 et, malgré la saveur de l’accent provençal, le malheureux député avait de la peine a se tenir éveillé. Quelques paroles banales furent la seule réponse qu’il eut la force de prononcer.

Les délégués se retirèrent assez désappointés, et l’un d’eux, qui voyait Berryer pour la première fois, disait en sortant :

« C’est un paresseux, et même peu de chose ICom- « mentlpas éveillé 'a sept heures! pas habillé! Et celle ii parole embarrassée! Ce n’est pas comme ça qu’on « parle à Marseille! Je te le dis, mon cher, c’est un « homme surfait!»

Ce mot fut rapporté à Berryer dans un éclat de rire, auquel il prit part lui-même.

« — Voyez, ajouta-t-il, ce que c’est que d’être trop « empressé et trop poli! J’aurais dû faire comme « M. Thiers, qui, lorsqu'il dort, fait répondre qu’il « travaille. Un député qui veut garder sou prestige « ne doit jamais paraître en négligé devant ses élec- « teurs! »

Ces visiteurs matineux avaient été particulièrement choqués de ne pas voir leur député dans celte tenue irréprochable, popularisée par ses portraits et surtout par cette petite statuette de Barre qui le représentera la tribune, la main dans son habit boutonné sur la poitrine. C’était un habit bleu a boutons de métal qui était devenu légendaire. On remarquait a ce sujet que l’habit noir ne se portait autrefois que pour deuil, qu’avec les habits de couleur on mettait des cravates noires, même dans le monde, et qu’en 1848 seulement l’usage de l’habit noir et de la cravate blanche s’est généralisé.

Retournons à Augerville, et hâtons-nous de visiter l’intérieur de cette demeure, qui va bientôt, hélas ! perdre son maître!

Voici le petit salon du rez-de-chaussée, jolie pièce en rotonde où la lumière du jour, tamisée par des vitraux, vient caresser discrètement une charmante déesse de marbre, reproduction par Bartolini de la

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Vénus de Canova. C’est un legs du duc de Fitz- James (1), qui, témoin des soins assidus donnés par Berryer à l’embellissement d’Augerville, a voulu y contribuer et lui laisser en même temps un souvenir de leur foi commune et de leur vieille amitié.

Parmi les objets d’art, remarquons les cadeaux des souverains et des villes; puis la statue de Démosthènes en argent, présent de Montalembert-, le buste de Louis XIII, et le portrait équestre de Charles X , par Horace Vernet; le portrait du comte de Chambord en regard de l’entrée de Henri IV a Paris, magnifique copie de Gérard, symbole d’espérance 5 un joli portrait de Marie-Antoinette, la grâce dans la majesté.

Mais voici une chapelle ; c’est la chambre où madame Berryer est morte !

Un attachement mutuel avait succédé à la passion des premières années, et, au milieu de leurs distractions réciproques, s’était maintenu jusqu’au dernier jour.

Berryer conservait dans cette chambre quelques objets familiers de la morte, entre autres un bouquet desséché, le dernier qu’il lui avait offert.

(1) Édouard, duc do Fitz-James, pair do France, démissionnaire en 1832, lors de l’abolition de l’hérédité de la pairie. Rentre au Parlement comme député, et meurt en 1838. Esprit sage et orateur brillant.

Un accident singulier avait causé la mort de madame Berryer. Elle avait un petit chien qu’elle adorait et que le hasard lui avait donné. Ce petit animal avait suivi Berryer comme il sortait du Corps législatif, et s’était attaché a ses pas malgré les efforts qu’il faisait pour l’éloigner. L’ohstination du chien fut telle que, la porte lui ayant été fermée, il attendit que quelqu’un la fît ouvrir et pénétra ainsi jusqu’à Berryer en le regardant d’un air suppliant.

Bien qu’il fût doux avec les animaux, Berryer voulait chasser le petit intrus. Mais madame Berryer, le trouvant gentil et touchée de son insistance, déclara qu’elle l’adoptait. Elle s’y attacha même tellement qu’elle le faisait coucher sur son lit.

Or, cinq ans plus tard, étant a Augerville, madame Berryer s’était fait saigner dans une après-midi pour une indisposition légère, et s’était couchée après la saignée, bien qu’il y eût alors au château nombreuse 1 compagnie. Le petit chien, en caressant sa maîtresse pendant qu’elle dormait, défit le bandage de la saignée. Au bout d’un certain temps madame Berryer se réveilla dans un malaise inexprimable. Elle se vit baignée dans son sang, prit peur, et malgré sa faiblesse, jetant sur elle un peignoir, elle se traîna jusqu’à la salle à manger, où l’on achevait de dîner. L’apparition

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de ce fantôme aux vêtements blancs taches de sang causa un saisissement général. Avant qu’on pût courir j elle, madame Berryer, épuisée par le sang qu’elle ivait perdu, s’affaissa sur elle-même. On la transporta ;ur son lit, et, quelques heures après, elle expirait.

Ce fut un deuil dans le pays, car sa bienfaisance et ;ou aménité l’avaient rendue très-populaire 5 une foule >mue, accourue spontanément, se pressa autour de son ercueil.

Dans celte chambre de triste souvenir, on admire in grand et beau vitrail du célèbre peintre verrier laréchal, de Metz, qui nous montre saint Louis et aint Pierre priant et intercédant pour la France, au lomenl où l’archange saint Michel est envoyé pour 1 foudroyer.

L’escalier est protégé contre le soleil par des stores ir lesquels Berryer a fait peindre les écussons des ropriétaires successifs d’Augerville; le dernier blason ;t le sien: «d’argent, au chevron de gueules accompagné en chef de deux quintefeuilles d’azur, et en pointe d’une aigrette de même (1). »

! (1) Dubuisson, Paris, 1757. Armoiries de Berryer , seigneur Ravenoville, de Cibrantôt, de Rouville.

Berryer, comme on l’a vu (p. 14), pouvait prétendre au titre comte qu’avait porté son ancêtre direct. Mais il pensait,

■ mme son père, qu’un titre nobiliaire ne convient pas à la

Ces armes sont reproduites en ex libris sur les livr de sa bibliothèque. Elles sont surmontées d’une co. ronne comtale; au-dessous, on lit la devise : Foru et jus, le droit et la libre défense, et plus bas : Bibli thèque de il/. Berryer.

11 avait d’autres devises qu’il avait inscrites ça et dans sa demeure : Faire sans dire. — Donner et pu donner. — Credidi propter quod locutus sum. « J conviction m’a dicté mes paroles. » — Puis celle d vise qu’il avait mise au bas du portrait du président i Harlay et qu’on a inscrite sur son propre tombeau Celui qui dit toujours la vérité ne passera pas vivra dans l'éternité. — Celle-ci encore, qu’on également mise sur sa tombe : Pectus est que disertos facit, « c’est le cœur qui fait l’orateur ».

Berryer n’avait jamais l’esprit en repos. Il lui arr vait souvent d’écrire ses pensées, quand elles 1 venaient a l’esprit, sur le premier papier venu. On e a retrouvé un peu partout, sur son portefeuille, è marge de ses livres. Sans être absolument neuve: elles portent la marque d’un sens droit. Nous en cite rons quelques-unes.

profession d’avocat. Si l’on se hasardait à effleurer cette que;; tion devant lui — ce que peu de personnes auraient osé faii — il se dérobait aussitôt. Mais dans sa vie intime il conseï vait les marques de sa noblesse, pour en maintenir la tradilioi

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« — Parmi les mobiles des actions humaines, il i faut se défier de la présomption et du ressentiment : de la présomption, qui ne doute jamais du succès le plus douteux-, du ressentiment, qui ne laisse rien mûrir.

« — Il faut éviter les secousses, et faire glisser la France vers la monarchie comme le vaisseau glisse à la mer quand la hache a brisé ses entraves.

« — Il n’est pas d’erreur plus funeste que de confondre le principe d’un gouvernement avec ses actes même les plus regrettables. Les condamner ensemble est un remède mille fois pire que le mal.

« — La meilleure règle de la vie publique est de n’avoir jamais une rancune ni un sentiment personnel.

« — La royauté ne doit pas se méfier de la liberté.

« — La liberté ne peut avoir de plus solide appui que la royauté héréditaire.

« — C’est de la défiance ou de la confiance des intérêts intelligents que viennent la faiblesse ou la force des gouvernements.

« — Les exigences populaires sont rarement la cause des révolutions 5 elles en sont plutôt le résultat. Ce sont les révolutions qui les font naître.

« — Connais-toi toi-même: — Dieu est patin « parce qu’il est éternel.

« — Celui qui donne aux pauvres prête à Dieu.

« — Avez- vous peur de Dieu, sauvez-vous dans : s « bras. (Saint Augustin.)

« — La peuret l’ambition poussentla rouedu mont .

« — L’art de parler comprend le soin de taire be: - « coup de choses et d’éviter les paroles inutiles. «

Berryer disait que, pendant cinquante années de'! publique, quand les journaux l’attaquaient, il les lasait dire, et qu’il s’en était très-bien trouvé.

Dans une lettre à un jeune rhétoricien de ses am, M. A. de V..., il lui donnait des conseils qui sont tct un plan d’études. El d’abord une pensée qui est pifondément vraie :

« L’insuffisance de la première éducation ne se r- « pare jamais, ni pour l’esprit ni pour le cœur. »

Suivent des indications pratiques :

« Ce qui te manque en ce moment, ce sont les pi « miers éléments, sans lesquels il est presque impo « sible de donner à l’expression delà pensée le tourne b précis, élégant et facile qui lui convient. Puisqi « tu te sens bon courage, tu devrais durant ces pr « miers mois faire une étude réfléchie de la syntax “ N’aie pas honte de revenir au bonhomme Lhomono

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il n’y a pas de livre plus utile que le sien, et c’est, en entrant en rhétorique, une nécessité d’être familier avec lui... Enfin, je te conseille de lire assidûment les Dialogues de Fénelon sur l’éloquence et sa ettre adressée 'a l’Académie française, qui est ordiîairement imprimée à la suite des Dialogues; la est oute la rhétorique. Il faut aussi orner et approvisionner ta mémoire. Je me souviens d’avoir employé ine méthode excellente... Je m’imposais tous les oirs l’obligation d’apprendre seulement quinze ou ingt vers de Racine, de Boileau, de la Fontaine, e Virgile et d’Horace... l 'Art poétique d’IIorace qui st vraiment le code du bon goût et de la saine litéralure... quelque belle harangue de Cicéron et de lémosthènes. »

(uelques années plus tard, il écrivait a son jeune o, lors des premiers succès de mademoiselle Patti : ... Si tu étais ici, je te prierais de venir quelquelis partager mon dîner... et tu me ferais aller au léâtre, où tu me révélerais le mérite supérieur de la mtatrice aux beaux yeux dont j’admire la vocalition légère, mais qui ne m’a pas encore fait enndre les échos de son âme. Je ne sais plus aller au eclacle sans avoir près de moi à qui dire mes imessions. »j

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