Timon, les Orateurs, II
par là. j) Quand son secrétaire a rassemblé et classé avec soin toutes les pièces du procès, tous les documents politiques nécessaires, Berryer les lit plusieurs fois, il les coordonne dans son esprit, il les pénètre, il en fixe dans sa prodigieuse mémoire les moindres détails. Bientôt le but à atteindre, l'idée à défendre, se dégagent nettement. Berryer approfondit cette idée, il l'étudié sous toutes ses faces, il la rumine dans ses promenades solitaires, il la creuse dans ses veilles, il en rêve, il en vit. « Voyez-vous, disait-il à un ami, un discours est une bataille; le mérite est de deviner le plan de l'ennemi; la tactique consiste, quand les prévisions ont été déçues, à prendre sur-le-champ des dispositions nouvelles; tantôt on dirige ses arguments en masse compacte pour une attaque de front, tantôt on éparpille ses forces pour un mouvement tournant. Le dernier mot de cette stratégie oratoire est dans l'improvisation, mais dans l'improvisation précédée d'une réflexion intense. Tout peut se ramener à cet aveu que dans un moment d'abandon j'ai laissé échapper à la tribune : « Je vous apporte mon idée. Messieurs, et c'est vous qui faites mon discours *. »
Au jour de la bataille, rien n'est donc écrit. Berryer arrive dès le début de la séance. Il est pâle et rempli d'agitation. 11 s'assied à son pupitre tout haché et tailladé de coups de canif. Puis ne pouvant tenir en place, il se lève, marche à grands pas dans les couloirs, passe et repasse sans cesse devant la tribune, qu'il regarde avec défi et inquiétude à la fois. Il ressent comme un tremblement de fièvre. « C'est la fièvre oratoire, disait-il, dont je ne suis pas encore guéri à soixantedix ans. »
a Cependant, écrit Arm. Carrel, la séance s'ouvre par un
1. Paroles de Berryer au R. P. de Ponllevoy, Éludes religieuses de février 1891, p. 297.
— 20D excellent discours de M. de Maleville. Mais on l'écoute à peine. Ne voyez-vous pas, au frémissement qui parcourt tous les bancs, que la Chambre inattentive attend son grand orateur? Enfin, la parole est à Berryer. Après lui elle ne sera plus à personne. La parole est à Berryer comme le marbre à Michel-Ange, la couleur à Rubens, l'harmonie à Beethoven. »
Il passe la main sur son front chargé de pensées, et, lentement, un peu courbé, gravit les degrés de la tribune. Déjà, comme par enchantement, tous les bruits de l'assemblée expirent, et le silence s'étend de proche en proche. La taille de l'homme est ordinaire. Tout à l'heure, dit Cormenin, elle va s'allonger et grandir comme celle d'un géant. Son buste d'athlète aux larges épaules, à la poitrine protubérante, supporte une tête admirable. Il la rejette en arrière comme Mirabeau. Mais la « hure » énorme et ravagée du puissant tribun avait la puissance de la laideur; la tète de Berryer, belle et expressive, respire la noblesse et la force. Le front vaste et découvert, l'œil doux et fascinateur, les narines ardentes, les lèvres épaisses et passionnées, tout annonce l'orateur.
D'abord il hésite; l'envolée semble pénible; l'exorde se traîne ^ ; quelques phrases entrecoupées et frémissantes par lesquelles il s'excuse de parler après tant d'orateurs sur une question épuisée.... « Parlez ! Parlez ! » lui crie-t-on de toutes parts. C'est le coup de fouet qu'il attendait.
Bientôt son visage, pâle d'émotion, s'anime et se colore. Il appuie les mains sur la tribune comme pour s'en emparer. D'un regard superbe il parcourt l'assemblée déjà sous le charme. D'ordinaire, ses yeux choisissent dans l'auditoire deux ou trois figures plus intelligentes ou plus sympathiques,