Mémoires d'Hyde de Neuville, III, p
aussi la liberté, et ses sentiments chevaleresques ne l'empêchaient pas d'être de son temps. Après Berryer, il fut le plus éloquent et le plus écouté des orateurs royalistes. Lorsqu'on supprima l'hérédité de la pairie, il se fit applaudir de ses adversaires eux-mêmes par la noble fierté de sa parole :
C'est un de mes pères qui m'a fait ce que je suis, dit-il, ce que demain je ne serai plus ; mais son nom me restera : que m'importe le reste? Dans un temps de désastre pour la France, il vit la victoire constamment fidèle à ses drapeaux et paya de sa vie la généreuse hospitalité que lui avait accordée sa seconde patrie i. Je sais qu'au temps où nous vivons les services qui ont cent ans de date sont comptés pour peu de chose ; et cependant, quand il a été versé pour la France, du sang devrait compter pour du sang, et le boulet qui enr.porta la tête de mon aïeul étant de fer aussi bien que celui qui frappa Montebello, ne devait-il pas peser du même poids dans la balance de la justice du pays * ?
Le roi Charles X étant mort à Goritz en 1838, M. de Courson demanda par pétition à la Chambre que les cendres royales fussent apportées à Saint-Denis. Cette requête parut inopportune aux députés légitimistes et le vénérable duc de Fitz-James, ami d'enfance du feu roi, fut chargé de combattre la proposition. Il était devenu presque aveugle, et quand il monta à la tribune, le souvenir vint à plus d'un spectateur de ce vieux roi de Bohême qui, tout aveugle qu'il était, se fit lier à cheval le jour de Grécy et mener au plus fort de la mêlée pour férir encore quelques bons coups contre les Anglais.
« Au xiv° siècle, dit-il, après les longs malheurs de la guerre étrangère et des guerres civiles qui avaient désolé la France, il appartenait au roi Charles V lui seul de déposer nu caveau de Snint-Denis la dépouille mortelle du roi son père, mort prisonnier sur la terre étrangère. »
1. Le maréchal de Berwick, fils de Jacques II, élevé à Juilly comme Berryerf lue â Philirrsbourg en 1734.
'J. l>i:-cojr5 à la Chambre des pairs, 2 décembre 1831.
Le jeudi qui suivit cette séance, le duc recevait à dîner ; chacun s'empressait de le féliciter, les ennemis de Berryer surtout, affectant de répéter qu'un gentilhomme seul pouvait évoquer de pareils arguments. « Messieurs, répondit le duc, je ne reçois vos compliments que pour les transmettre à M. Berryer. C'est lui qui, sur ma demande, m'a fourni la substance de mon discours. C'est lui qui m'a suggéré le trait du roi Charles V qui vous a tant satisfaits. »
Le duc de Fitz-James ne survécut à Charles X que quelques mois, et sa mort causa à Berryer une profonde douleur. Afin que son affection pour son illustre collègue lui survécût dans sa famille, le duc avait voulu que le nom de son ami tût donné comme nom de baptême à l'un de ses petits-fils, <t et après la mort du vieux duc, raconte M. de Falloux, j'ai vu le petit Henri Berryer de Fitz-James entrer chez M. Berryer le jour de la Saint-Pierre, patron du grand orateur, et lui remettre un gros bouquet en disant : « C'est de la part de bon papa * ! »
L'autre fraction du parti légitimiste, le groupe de l'action armée, avait pour chef le duc des Cars. Ce gentilhomme, aux abords froids et impénétrables, en réalité dévoré de zèle et passionné pour sa cause, sauf l'honneur, était prêt à tout sacrifier pour elle. Sa vie et son immense fortune s'épuisaient sans cesse et sans ostentation au service de son roi. C'étaient toujours des plans nouveaux qu'il ne confiait qu'à un petit nombre d'intimes reçus mystérieusement chez lui à l'heure la plus matinale. Il avait l'horreur de la révolution, voulant avant tout conserver intactes les vieilles traditions monarchiques. Pas de rapports ni d'alliance avec les hommes de gauche. N'étaient-ce pas les libéraux qui avaient perdu