De Falloux, Mémoires, I, p
la Restauration ? Aussi les instincts démocratiques de Berryer n'allaient point à ce grand seigneur. D'ailleurs, il se défiait des beaux parleurs et trouvait qu'ils compromettaient tout. Entre les deux groupes royalistes, parlementaires et résolus, se tenaient le vicomte de Saint-Priest, M. de Pastoret et quelques autres. Ils allaient de l'un à l'autre, cherchant à modérer les ardeurs de la fraction militaire et à empêcher les compromissions des parlementaires avec la gauche. Tant que vécut Charles X, ceux qui rêvaient d'une revanche en Vendée n'eurent aucun crédit. A sa mort, les dissentiments ne firent que s'accentuer. Partisans de Berryer et amis du duc des Cars assiégèrent à la fois le comte de Chambord. « Tout est perdu, disaient les uns, si vous ne faites pas de M. Berryer le représentant de votre pensée, le programme vivant de votre règne futur. » — « Tout est perdu, insistaient les autres, si vous n'accordez pleine confiance au duc des Cars, et si vous pactisez avec les libéraux qui ont perdu la Restauration. » — M. le comte de Chambord n'avait pas encore fait son choix entre les idées, il ne voulut pas non plus le faire entre les hommes. D'après le conseil de M. de Villèle et sur l'ordre du prince, les chefs du parti légitimiste se réunirent chez M. Léo de Laborde et procédèrent à l'élection d'un comité directeur. Berryer obtint à peu près l'unanimité des voix. Avec lui furent désignés MM. de la Rochejacquelein, de Talaru, de Chalais et de Falloux. Mais qu'allait faire ce comité ? Il se trouva naturellement en présence des mêmes difficultés, des mêmes intransigeances d'idées. Tant que le comte de Chambord n'aurait pas pris parti il n'y avait rien à faire ni à espérer. « Comme nous nous aperçûmes, dit encore M. de Falloux, après de sincères efforts de conciliation, que nous nous heurtions à des incompatibilités radicales, nous nous éclipsâmes sans bruit.,., La
réflexion, l'étude et l'expérience m'attachèrent à la ligne de M. Berryer, et je me rends avec joie le témoignage que je suis depuis lors demeuré invariablement fidèle à ce grand modèle de patriotisme et de fidélité ^ »
Cependant le comte de Chambord grandissait. En 1838, il avait dix-huit ans. Rien n'avait été négligé pour lui donner une éducation digne de sa naissance et de ses hautes destinées. Avec « ce sceau de grandeur et de prédestination qu'il portait sur le front, » son intelligence ouverte et cultivée, son cœur si loyal et si chrétien en même temps que l'élévation et la fermeté de son caractère, le petit-fils de Louis XIV annonçait un prince accompli. Il sentait le besoin de quitter cette morne retraite de Kirchberg et de se montrer à la France et à l'Europe. Quand il eut visité les grands champs de bataille de l'Allemagne, il descendit secrètement en Italie, et vint à Rome, où le pape Grégoire XVI et toute la noblesse l'accueillirent avec empressement. C'était pendant l'hiver de Î839. La crise européenne de 1840 et une grave chute de cheval que le prince fit en 1841 le retinrent deux ans à Kirchberg
Berryer suivait avec joie et fierté les progrès de ce prince qu'il croyait appelé à régénérer la France. Il ne manquait oucune occasion de le voir et de l'entretenir. Déjà il se préoccupait de son mariage. Des négociations furent engagées avec la cour de Russie pour obtenir la main de la grandeduchesse Olga. Ce projet, agréé de l'empereur Nicolas, échoua à cause de la religion grecque que les grandes-duchesses ne peuvent jamais quitter. Depuis lors, en souvenir de ces relations, la cour de Russie faisait chaque année remettre un présent à Berryer le jour de sa fête 2.
1. De Falloux, Mémoires, I, p. 224, 225. M'"2.* de Janzé, Souvenirs, p. 78.
De son côté, le comte de Chambord aimait Berryer et appréciait ses éminents services. Il prenait part à ses succès et partageait ses deuils, témoin la lettre qu'il lui adressait le 10 juillet 1841, à l'occasion de la mort de son père :
Je viens d'apprendre, Monsieur, la perte que vous avez faite de votre respectable père, et je veux vous exprimer moi-même toute la part que je prends à votre juste douleur.
Je saisis cette occasion pour vous dire avec combien d'attention et d'intérêt j'ai suivi ces importantes discussions dans lesquelles vou» avez pris si souvent et si utilement la parole. La Providence a voulu, et je lui en rends grâce, que la voix la plus éloquente de notre temps fût consacrée à la défense des principes qui ont assuré si longtemps le bonheur et la gloire de notre patrie.
Continuez, Monsieur, à servir ainsi la France en l'éclairant sur ses véritables intérêts, et croyez bien que vous acquerrez par là des titres à mon estime et à mon affection dont j'aime à vous renouveler la sincère assurance.
Henri.
Vers la fin de novembre 1843, le comte de Chambord débarqua en Ecosse, puis s'installa à Londres, dans un hôtel de Belgrave-Square. Son but était de connaître et de se faire connaître. Il voulait voir l'Angleterre, mais il voulait surtout voir les Français en Angleterre. Ses désirs furent remplis. Environ deux mille fidèles franchirent la Manche et s'empressèrent autour de leur roi. A leur tête, M. de Chateaubriand, appelé par lettre spéciale. Vieillesse, infirmités, rigueur de l'hiver, intrigues de toute sorte, rien ne put le retenir. « Quand on a reçu un tel rendez-vous, dit-il, il faut y aller vivant, et mort s'y faire porter dans sa bière. » Avec Chateaubriand, Berryer. « Rare et singulière fortune de Henri V, s'écrie un publiciste de l'époque, d'avoir rencontré Berryer pour orateur, et Chateaubriand pour écrivain! Et lorsqu'on a eu un tel bonheur, dites-moi donc, on peut bien se passer de couronne ! » A côté d'eux quatre députés, deux purs de France, les plus grands noms de la monar-
chie, des Montmorency, des Rohan, des Fitz-James, des' des Gars, des la Rochefoucauld, des de Richelieu, des de Lorge, des hommes de toutes les conditions, militaires, écrivains, commerçants, ouvriers. Notre dessein n'est pas de raconter tous les incidents de ce voyage célèbre. Nous citerons seulement un trait et une lettre.
Un somptueux banquet réunit à Belgrave-Square les principaux légitimistes. A la fin du repas le noble châtelain se leva, et soulevant un hanap d'or artistement ciselé, porta la santé de son hôte royal. Les acclamations éclatèrent jusqu'au délire, et parmi tous, Berryer se distingua par l'éloquence de ses vœux; si bien que le prince, attendri, quand tout le monde se leva, prit Berryer à part et l'embrassant lui dit : « Oh ! comme vous m'aimez ! — Pardon, Monseigneur, répondit respectueusement l'orateur, ce n'est pas vous que j'aime, c'est mon pays, et je ne souhaite votre grandeur que parce qu'elle doit faire le salut et la liberté de mon pays i. » Rien ne saurait mieux peindre le royalisme de Berryer.
Dans une lettre écrite alors à un ami, Berryer résume à merveille ses impressions d'Angleterre :
Mon ami, je m'empresse de vous donner, à mon premier moment de liberté, les nouvelles que vous pouvez désirer. Le comte de Chambord est arrivé ici samedi dernier, à cinq heures et demie du soir. Il a été reçu admirablement dans cette royale demeure. Sa santé est parfaite. Sa belle et noble figure rayonne de bonne grâce, de dignité, de bienveillance. Le cruel accident qui nous a tant alarmés n'a laissé que des traces aujourd'hui bien légères, et qui ne sont même remarquées que par l'intérêt attentif que l'on porte à tous ses mouvements. Nous venons de passer ces quatre jours en fêtes et en voyages dans les environs d'Alton, qui ont rempli toutes nos heures. J'ai déjà beaucoup causé avec le comte de Chambord soit en voiture, soit dans les salons. J'ai eu avec lui dans son cabinet un entretien tête à tête de plus de deux heures ; je vous en dirai les détails. Oh I que je souhai-