Paroles de M. Thicw
naturelle, disait-il, nous unir d'abord aux efforts faits, de quelque part que ce fût, pour préserver la société française des périls de mort dont le socialisme la menaçait, nous faire des titres devant le pays de notre dévouement à ce salut de tous avec abnégation de l'esprit de parti. » De la sorte, si contrairement aux prévisions de Berryer, la République s'ét^.Missait, si elle avait de grands biens à répandre sur le pays, les royalistes s'honoraient d'y concourir; leur abnégation ne leur coûtait pas, puisqu'elle profitait au bonheur de la France. Mais si la République ne tenait pas ses promesses, les royalistes n'y étaient pour rien et le peuple finirait par comprendre les avantages de la monarchie.
Naturellement les partisans de l'action armée réprouvaient cette patriotique attitude de Berryer. Gomment ! quand les événements semblaient faits exprès, quand la Providence offrait une occasion unique, au lieu d'agir on parlait d'attendre ! Comme si de beaux discours suffiraient à restaurer le trône ! N'était-ce pas le plus déplorable des contresens ? Et ils accusaient le comte de Chambord d'inertie et d'indifférence, allant jusqu'à dire qu'il abdiquait et abandonnait son pays. Mais le prince, soit qu'il s'inspirât des nobles sentiments de Berryer, soit qu'il les puisât dans son propre cœur, "confiant dans l'avenir et fort de son droit, fit aux impatients cette admirable réponse :
Français avant tout, je n'ai jamais souffert, je ne souffrirai jamais crue mon nom soit prononcé lorsqu'il ne poui'rait être qu'une occasion de division et de trouble. Mais si les espérances du pavs sont encore une fois trompées ; si la France, lasse enfin de toutes ces expériences qui n'aboutissent qu'à la tenir perpétuellement suspendue sur un abîme, tourne vers moi ses regards et prononce elle-même mon nom comme un gage de sécurité et de salut, comme la garantie véritable des droits et de la liberté de tous, qu'elle se souvienne alors que mon bras, que mon cœur, que ma vie, que tout est à elle et qu'elle peut toujours compter sur moi !
Cependant un décret du gouvernement provisoire en date du 5 mars convoque tous les Français pour élire, le 9 avril, une Assemblée nationale constituante. C'est le moment d'agir, écrit Berryer. « Les préventions, les rancunes, les vieux dissentiments ne doivent pas faire perdre à la cause sociale un seul des hommes éclairés et capables que la France trop dépourvue possède encore. » Et il s'afflige vivement qu'on écarte M. Tliiers, qui serait un des plus puissants pour faire prévaloir les idées salutaires. En se présentant aux électeurs de Marseille, Berryer leur adresse cette profession de foi :
Messieurs,
Je ne suis pas né et je n'ai pas vécu au milieu de vous ; mais je ne vous suis point étranger. Ma vie politique vous appartient ; depuis dix-sept ans je suis député de Marseille, et je garde à jamais le cher et glorieux souvenir du jour où le peuple entier de cette ville et des contrées voisines m'entoura de ses acclamations et me prodigua de si éclatantes marques d'estime, de confiance et de sympathie....
La nouvelle révolution n'a pas fait de moi un homme nouveau.
Mes sentiments et mes opinions vous sont connus.
J'ai demandé à la monarchie héréditaire la force qu'une puissante alliance des traditions et du progrès devait apporter au développement de nos libertés. Tous les actes de ma vie ont été inspirés par un zèle sincère pour l'égale liberté de tous les citoyens, par un amour ardent et jaloux de notre honneur national.
Catholique, j'ai proclamé le principe de l'incompétence du pouvoir civil dans les questions religieuses. Réprouvant également et la religion d'État de Louis XIV et la constitution civile du clergé de 1791, j'ai revendiqué pour tous les hommes la plus noble, la plus précieuse des libertés, la liberté de conscience, de l'enseignement, de l'exercice du culte.
Avocat ou députe, je n ai cherché à faire triompher mes opinions que par la libre discussion ; j'ai exposé mes jours pour étouffer la guerre civile. Affranchi du joug de l'esprit de parti, j'ai lutté, dans tous les temps, contre les réactions politiques, contre les lois et les tribunaux d'exception : Cambronne, Ney, Drouot, Lamennais, Chateaubriand, Ledru-Rollin, Louis Bonaparte ont été mes clients....
Sous la république comme sous la monarchie, comme pendant la durée du dernier gouvernement, ces principes ne peuvent cesser de régler ma conduite.
Si mon âge, si mes convictions religieuses et pontiques ne suffisent plus aux intérêts et aux idées du temps présent, soumis aux lois que vous donnerez à la France, j'enfermerai dans la retraite mes souvenirs et mes vœux pour la patrie. Mais si le suiïrage populaire me rappelle à cette tribune nationale si chère à mon intelligence et à mon cœur, si vous me jugez digne de consacrer mes derniers jours et mes derniers travaux à la sainte cause des libertés et de la grandeur du pays, je saurai remplir loyalement et avec fermeté les devoirs d'un représentant du peuple français i.
Les Marseillais, fidèles à leur vieux député, nommèrent Berryer à une forte majorité. « Son absence, dit M. de Falloux, eût été un deuil pour la tribune nationale. » Avec lui passèrent, également à Marseille, le P. Lacordaire, M. de Lamartine et le grand pamphlétaire Cormenin. La plupart des anciens compagnons d'armes de Berryer furent réélus, et d'importantes recrues, telles que MM. de Kerdrel, de Parieu, de Vogué, etc., vinrent fortifier le parti royal. Il n'y eut guère que le malheureux abbé de Genoude à être victime de ce suffrage universel qu'il avait fait proclamer le 24 février. Repoussé par le département du Gard, il en mourut de chagrin l'année suivante.
La Constituante ouvrit ses séances le 4 mai. Il paraît inutile de dire que Berryer refusa d'endosser le sinistre costume à la Robespierre que le gouvernement voulait imposer aux représentants. Ce fut avec répugnance qu'à la séance d'ouverture il suivit l'Assemblée sur le péristyle du Palais-Bourbon pour fraterniser avec le peuple et acclamer la République. Lorsqu'il s'agit de choisir les membres du pouvoir exécutif, Berryer, au nom de la dignité de la Constituante, s'opposa à ce que les noms propres fussent discutés à la tribune. On sait que les premiers mois de la République furent troublés par des tentatives révolutionnaires. Le 15 mai 1848, des