‹ BerryerChapitre 140 sur 211 · De Falloux · texte numérisé non relu

De Falloux

ferme les royalistes les plus intelligents, existent toujours de petites coteries de dissidents. C'est M. de la E.ochejacquelein, encore tout rempli des compliments et des théories de l'abbé de Genoude, et rêvant de faire plébisciter la monarchie ; c'est le duc des Cars, qui commence à désespérer de ses deux cent mille Vendéens et s'en console en attaquant « l'avocat » et ses idées libérales ; ce sont MM. de Saint-Priest, de Pastoret, Nettement, un peu aussi M. de Lévis, puis M. de Laboulie, orateur facile qui, parlant de Berryer, disait à M. de Falloux : « C'est un beau cheval qui piaffe encore, mais il ne faut rien lui demander de plus. » Quelques-uns d'entre eux ne sont pas partisans de la fusion et entretiendraient plutôt les rancunes royales. Ils paralysent l'action de Berryer. Bientôt nous les verrons s'opposer à la revision.

Au milieu de ces dissidenc .s, M. le comte de Chambord écoutait trop tout le monde, et sous prétexte de rendre justice à chacun, de ne pas décourager les bonnes volontés, il ne contentait personne. « Tout l'effort du parti légitimiste à cette époque, dit M. de Falloux, était de montrer au pays que M. Berryer était le représentant des sentiments et des intentions de M. le comte de Chambord ; que M. Berryer, désigné par la confiance du pays, était en même temps, à tous les points de vue, digne de l'intime et entière confiance du prince lui-même. » Le pays le croyait, les orléanistes, Guizot, Thiers et autres traitaient avec Berryer comme ils eussent traité avec le roi lui-même. Quant au prince, il témoignait à Berryer la plus affectueuse confiance. « A Dieu ne plaise, lui disait-il, que je veuille être ou même paraître en désaccord avec vous : la France me désavouerait. » Quelquefois, pourtant, faut-il le dire, les faits semblaient démentir ses paroles.

C'était une coutume qu'affectionnait M. le comte de Cham-

bord de s'établir aux portes de cette patrie qui lui était fermée, de grouper autour de lui ses fidèles et de s'entretenir avec eux des affaires de France. Ainsi fit-il à Ems en 1849, L't à Wiesbaden au mois d'août 1850. Cette dernière manifestation rappela celle de Londres par l'affluence des visiteurs et par ses conséquences politiques. Berryer avait accompagné son prince aux cours de Vienne, de Berlin et de Hanovre, j constatant avec joie l'accueil royal qu'il recevait partout. Il resta près de lui du 11 août jusqu'au 30, l'encourageant, l'excitant à cette politique de conciliation et de salut qui était la sienne, lui présentant les nombreux représentants (lu peuple qui arrivaient chaque jour à Wiesbaden et dont plusieurs étaient d'anciens orléanistes. Puis il rentra à Paris plein d'espoir. Quelques jours après paraissait la circulaire de Wiesbaden.

Bien que ce document ne portât poinif. sa signature, le prince l'avait inspiré, dicté peut-être sous on ne sait quelle influence occulte, sans consulter ni Berryer ni aucun des principaux députés royalistes. Ce système de s'adresser au pays sans consulter personne, à son heure, d'écouter plutôt ses nobles sentiments que ceux de la France et ceux des hommes les plus sages de son parti, ce système inauguré en 1850 et continué depuis, n'a pas peu contribué à éloigner du trône M. le comte de Chambord. Dans cette circulaire, après avoir « déclaré qu'il se réservait la direction de la politique générale, U condamnait formellement et absolument le système de l'appel au peuple, comme impliquant la négation du grand principe national de l'hérédité monarchique. Puis, s'adressant à l'esprit de concorde des légitimistes, il désignait (îOinme ses mandataires en France MM. de Lévis, de Saint- Priest, Berryer, de Pastoret et des Cars. A cette lecture, la grande majorité du parti royaliste fut

consternée. Berryer, aussi attristé qu'eux au fond, n'exprima pas même son mécontentement au sujet de l'usage qu'on avait fait de son nom à son insu. Il s'efforça au contraire d'étouffer les murmures de ses amis et des orléanistes qui commençaient à se rapprocher. C'était fort bien, disaient-ils avec raison, de condamner l'appel au peuple. D'autre part, une restauration ne pouvait se faire sans l'assentiment du pays. Il eût fallu le dire. Il n'était que temps d'exciter les légitimistes à la concorde; mais comment négligeait-on, dans les circonstances présentes, d'adresser aux hommes de bonne volonté, aux hésitants de tous les partis, une parole de conciliation et de concorde ? Enfin, à part Berryer, qui se trouverait isolé et impuissant parmi eux, les hommes à qui le prince confiait la direction du parti n'appartenaient point au groupe parlementaire et ne jouissaient pas d'une autorité suffisante dans le pays. Ils le sentirent si bien qu'ils proposèrent d'eux-mêmes l'adjonction au comité de plusieurs légitimistes éminents comme les ducs de Noailles, de Glermont-Tonnerre et de Valmy, ALM. de Vatimesnil, de Benoist d'Azy, de Rainneville et de Falloux. M. de la Rochejacquelein répondit à son excommunication en déclarant que la légitimité n'était pas un mystère, et que les représentants de la France n'étaient pas tenus d'obéir au roi.

Quant à Berryer, l'occasion lui fut bientôt donnée de s'expliquer devant l'Assemblée et le pays tout entier sur la politique royaliste et de combler les lacunes de la malheureuse circulaire. Lors de l'interpellation Rémusat dont nous parlerons plus loin, comme on lui jetait à la face le voyage de Wiesbaden, il fit cette réponse aussi habile qu'éloquente :

Vous parlez de voyages à Wiesbaden, de voyages à Claremoiit, de conspirations 1 Oui, pendant que des membres illustres de cette assemblée allaient au lit de mort du vieux monarque qu'ils ont servi ; pendant qu'ils allaient partager ou les anxiétés ou les douleurs de

jeunes princes qu'ils ont aimés et qui ont eu cet avantage que nos soldats les ont connus à Saint-Jean-d'Ulloa, à Mogador, à Constantine.... (Acclainations); pendant qu'ils cédaient aux aspirations d'un souvenir reconnaissant auquel je ne reproche pas à plusieurs de MM. les ministres d'avoir obéi eux-mêmes.... moi, Messieurs, laissezmoi toute ma liberté et toute ma franchise, moi, Messieurs, pendant ce temps, j'allais avec un grand nombre de mes amis voir un autre exilé qui est étranger à tous les événements accomplis dans ce pays, qui n'a jamais démérité de sa patrie, qui est exilé parce qu'il porte en lui le principe qui, pendant une longue suite de siècles, a réglé en France la transmission de la souveraineté publique ; qui est exilé parce que tout établissement d'un nouveau gouvernement en France est nécessairement contre lui une loi de proscription ; qui est exilé, enfin, laissez-moi le dire, parce qu'il ne peut poser le pied sur le sol de cette France, que les rois ses aïeux ont conquise, agrandie, constituée, sans être le premier des Français, le Roi!....

« Et Berryer, nous dit un témoin oculaire, lança ces deux mots : le Roi, avec un geste superbe et l'accent d'un héraut d'armes. L'effet fut si grand que chacun se tournait vers la porte, comme si elle eût dû s'ouvrir devant le monarque annoncé et la majesté prédite. Il semblait que l'histoire fût détournée par la puissance d'un seul homme et qu'allait enfin paraître « le Roi, » qui seul pouvait épargner tant de douleurs au présent et de défaillances à l'avenir *. »

Puis il continua :

Mais ne croyez pas que je veuille dire qu'en me rendant à Wies baden, j'ai seulement obéi à un sentiment d'attachement, de respect ou de sympathie. Non! non ! j'ai fait autre chose; j'ai fait plus • j'ai fait un acte de politique dont je veux rendre compte.

Oui, je suis allé.... Écoutez-moi jusqu'au bout; la très bonne foi est une grande puissance dans notre pays. {C'est vrai!) Le respect de la bonne foi est une grande élévation du caractère national. (Trèsbien!) Les réticences, les malentendus. Messieurs, font les défiances, les préventions, les haines, c'est-à-dire sont la source de tous les maux publics. Écoutez-moi donc. [Nouvelle approbation.)

Oui, je suis allé faire à Wiesbaden un acte politique. Oui, avec mes

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