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De Falloux, Mémoires, II, p

Puis se retournant vers M. Michel, de Bourges, Berryer démolit son discours point par point et de main de maître. M. Michel avait exalté les principes républicains et les hommes superbes de 93 :

Ces conséquences des principes que vous défendez, lui répond Berryer, nous les avons vues ici, dans cette enceinte ; ces principes, ils ont reçu leur interprétation le 15 mai, quand l'enceinte des lois était violée; ces principes, ils ont reçu leurs conséquences dans ces terribles journées de juin, dont je ne veux pas faire la peinture, qui nous ont tant coûté, dont l'effroi est encore si puissant sur tous les esprits. Et vous-mêmes, voyez ! Malgré la séparation que vous avez voulu f.iire aujourd'hui et de l'avenir et du passé, voyez où peut aller la logique dans ce lien étroit des principes et de leurs conséquences; voyez quelles conséquences du principe que vous exaltez vous avez acceptées vous-mêmes ! Nous vous avons entendu accorder, et en quels termes 1 un hommage aux souvenirs les plus détestables des plus mauvais jours, à ces hommes dont le nom est attaché à des temps, à une époque que le sens moral de l'humanité tout entière a maudits. Je ne crains pas d'exagérer ici le sentiment des hommes de bien, de vous-même, car à travers la défense de la doctrine et des idées, vous en avez exprimé quelque répulsion ; mais je peux dire que ces hommes, que vous avez appelés des hommes superbes, ont commis, en quatorze mois, dans cette malheureuse France, plus de crimes que toutes les passions, toutes les ignorances, toutes les ambitions, toutes les perversités humaines n'en ont peut-être fait compter pendant quatorze siècles. [Applaudissements et bravos prolongés sur les bancs de la majorité.)

Eh I mon Dieu 1 que vous repoussiez pour l'avenir ces abominables chances pour notre patrie, ah ! je le comprends ! Mais vous nous accordez bien peu quand vous dites que ce ne sera pas là son état normal. [Nouvelle approbation et rires ironiques à droite.)

Et enfin, avec votre grande et vive imagination, vous qui êtes si puissamment, si profondément, si nerveusement impressionné, avezvous songé aux autres ? Avez- vous pensé qu'il y avait ici des fils, des neveux, des proches des victimes ? Avez-vous songé que c'est à la nation la plus impétueuse sans doute de la terre, mais aussi, quand elle est dans le calme de sa vraie nature, la plus humaine, la plus loyale, la plus généreuse.... [Applaudissements et bravos à droite), avez-vous songé que c'est à cette nation que vous avez dit en parlant de ces temps horribles : Peuple, voilà ton Iliade!.... [Explosion de bravos et d'applaudissements.)

Vous êtes du peuple, dites-vous; vous êtes le fils de vos œuvres. Je le suis des miennes; je suis plébéien comme vous; je suis mêlé au peuple comme vous; je l'approche, je le secours, je le plains autant que vous! {Applaudissements prolongés.) Je le connais ce peuple, il ne cédera pas à des excitations funestes; il recueillera ses souvenirs (il en a de récents!); il interrogera les souvenirs de ses pères; il comptera ce qu'il a eu de misères, ce qu'il a eu de souffrances, ce qu'il a eu d'égarements, de honte, quand vous avez été ses maîtres, quand il a obéi à la voix de ces enfants du doute qui prétendent être la raison elle-même!.... {Vives acclamations. Applaudissements répétés et prolongés.)

M. Michel (de Bourges) avait refusé aux monarchistes le droit d'invoquer les principes de 1789, sous peine d'être étouffés par la logique ; Berryer lui répond :

Et nous! nous! il serait vrai de dire que, nous aussi, inévitablement emportés sous le joug impérieux de ces principes et de leurs conséquences, malgré nous, sans le vouloir, sans le savoir, nous diton, nous serions pareils à vous!.... Et pourquoi? Parce que nous ne sommes pas des insensés, parce que nous reconnaissons le travail des temps, les progrès, les changements, les modifications inévitables d'une société qui marche, qui se développe par son industrie, par ses travaux, par ses richesses, par son intelligence; parce que nous reconnaissons ces transformations progressives de la société, parce que nous revendiquons les grandes réformes de 1789, parce que, à la suite de quatorze siècles, nous voulons et nous réclamons les institutions politiques, les libertés publiques, dont le principe fut alors consacré. Nous sommes entraînés, dites-vous; la monarchie est incompatible avec ces principes : nous sommes républicains, car il n'y a que la république qui puisse réaliser tous ces progrès !!!

Ah ! quel souvenir avez- vous donc d'une histoire bien récente, et quel orgueil vous anime de venir confondre ces années que vous groupez, que vous embrassez dans une même pensée comme dans une sorte de lien de conséquences naturelles, la république et 1789! Mais la république a brisé les principes des institutions de 1789! Mais la république a égorgé les plus nobles défenseurs de la liberté de 1789!... Mais les plus illustres, et Thouret, et Bailly, et Chapelier, et tant d'autres que je pourrais citer qui ont fondé les institutions de 1789, ils sont tombés sur les échafauds de la république! {Bravos et applaudissements.)

.... Vous me parliez du jury, je ne sais plus à propos de quoi : Etaient-ce les vingt-quatre stipendiés du tribunal révolutionnaire

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qui étaient le jury de la Convention ? La république, eUe n'a laissé à tous que le souvenir des souffrances, des libertés, je le répète, violées, conspuées par elle-même; eUef les a livrées au despotisme, ces libertés, et malheureusement aussi, beaucoup des hommes dont l'honneur eût été de demeurer parfaitement fidèles aux principes d'indépendance et de fierté qui les leur avaient fait proclamer se sont livrés eux-mêmes au despotisme. L'incompatibilité de la monarchie avec les principes de 1789 1 Mais permettez-moi de vous le dire, qui est-ce qui a ramené le gouvernement représentatif ? Qui est-ce qui a rendu à la France les principes de liberté de 1789 ? Qui est-ce qui les a remis en honneur et en pratique dans notre pays ? De quels actes, de quelle volonté émane la jouissance que nous en avons eue pendant trente années? de la royauté.

Le capital et le travail, avait dit Michel, de Bourges, se

font ]a guerre. Mais la République va clianger tout cela : le

capital et le travail vont se donner la main sur les ruines de

la monarchie, qui s'est toujours méchamment mise du côté

du capital contre le travail.

En vérité, mon esprit s'égare, il se confond, répond Berryer, La lutte du capital et du travail, mais elle date du premier jour du monde. Cela ne dépend pas de la forme du gouvernement; cela dépend d'une bonne ou mauvaise administration. Que vous disiez à celui qui péniblement amasse chaque jour le salaire tant arrosé de ses sueurs, que vous lui disiez poui" lui troubler l'âme, pour lui égarer la raison : Le capital est un despote monarchique qui t'écrase, qui te pressure, qui flétrit la mamelle où il s'alimente ; que vous égariez sa raison et passionniez son esprit dans les douleurs, dans les privations, au milieu des inquiétudes de sa famille; croyez-vous avoir avancé la solution du grand problème?.... Je pourrais ici abuser des exemples. Mon Dieu ! quand on accuse le passé, on a un grand avantage. La monarchie, à travers toutes les erreurs, toutes les faiblesses, tous les vices qui sont attachés à l'humanité, elle a duré quatorze siècles ; on a un long espace à parcourir pour y saisir des fautes, des jours mauvais, et les lui reprocher, comme s'ils étaient la conséquence même de son principe. La république, cette république qui doit être éternelle, cette république qui est selon vous la grande condition de l'avenir, nous ne l'avons connue qu'un jour. Elle s'est défendue, dites-vous. Mais le système de défense nous a fait horreur; mais les misères qui en sont résultées ont pesé pendant vingt années sur la nation française ! Je ne veux pas abuser de ce que vous avez

duré si peu, n'abusez pas de ce que nous avons duré longtemps. (Bvavos et applaudissements.)

Pour revenir au problème dont vous parlez, je dirai que la Restauration, puisqu'il faut que je prononce son nom, la royauté héréditaire.... dans l'espace de temps qu'elle a parcouru, a fait pour le peuple, non pas par des théories vagues, mais par des faits, par de sages lois, ce qu'il y avait à faire, la seule chose qu'il y avait à faire, ce qui seul résoudra tous les problèmes philosophiques que vous pouvez jeter en pâture à des esprits qui ne les comprennent pas ; elle a obtenu, par des faits, ce que vos théories n'obtiendront jamais : elle a inspiré la confiance et excité ainsi la circulation du capital, elle a ramené la paix, elle a fait naître le travail ; il en est sorti une prospérité sans égale.

Ou jour où elle a été libérée du fardeau du passé, du fardeau des guerres, des malheurs dont on l'accusait, comme si elle avait été chercher la guerre au loin, peu importe, du jour où elle a fait ce pacte de 1818 dans lequel elle assumait la responsabilité de tout le passé, et payait toutes les dettes des gouvernements antérieurs, rachetai'' la victoire de l'Europe victorieuse un jour; depuis ce moment de 1818, il s'est développé d'année en année une immensité de travail, une réalité de richesse, une dispersion du capital entre les mains des travailleurs, un accroissement de la valeur de la propriété sans bornes aux yeux de l'imagination.... etc.

Michel, de Bourges, avait raconté, en la falsifiant, l'histoire ie la Restauration, lui reprochant, avec des frémissements J 'r.i.Treur que rien ne peut rendre, le milliard d'indemnité, b*^ proscriptions, etc., etc. Berryer reprend une à une ces !»<:ciisations et rien n'en subsiste. Il s'élève à la plus haute cloauence en rappelant les bienfaits de cette vieille monarchie de quatorze siècles, qui nous a conduits sans faiblir à sa tâche....

Depuis les moeurs farouches des compagnons de Clovis jusqu'aux grands établissements de saint Louis, jusqu'aux belles économies de Louis XII, jusqu'aux pacifications de Henri IV, jusqu'à cette magnifique société de Louis XIV, jusqu'à la pensée généreuse qui anima les premières années de Louis XVI, jusqu'à cette époque dernière où pré.valait l'ascendant de la France, non pas seulement l'ascendant mercantile, industriel, nos possessions de l'Inde, la richesse de nos colonies, l'Ajigleterre humiliée, l'Amérique affranchie, toute cette

puissance de la France au dehors, mais encore l'ascendant moral de la France dominant par le goiit, par les arts, par l'intelligence, par tout ce qui met l'homme au-dessus de lui-même.

Berryer expose ensuite devant l'assemblée la genèse de ses idées politiques, et nous avons cité ailleurs ce superbe passage de son discours. Il met en pièces, en passant, ce vieil argument qui consiste à présenter l'exemple des États-Unis, et prouve péremptoirement que l'Amérique, placée dans les conditions où se trouve la France, ne resterait pas républicaine deux jours.

Ah! j'oubliais, continue-t-il avec un sublime abandon, que vous nous avez cité une grande autorité, les paroles d'un grand génie, de Napoléon.

Napoléon à Sainte-Hélène, dites-vous, a appelé la république comme un progrés naturel de la société française. Non! non!.... Lui qui avait tant fait pour comprimer vos principes, pour assouplir et dompter les hommes que vous avez exaltés, lui qui avait tant fait pour reconstituer l'autorité en France, quand cette oeuvre qu'il avait étendue par delà les frontières de son empire a été brisée, comme je le disais tout à l'heure, parce que la victoire lui avait manqué de parole un seul jour ; quand ce hardi génie, qui avait eu foi en lui-même, s'est vu solitaire en face de sa grande entreprise échouée; ah! c'est comme une menace, une menace vengeresse qu'il a dit à l'Europe qui avait détruit son œuvre : Tu seras républicaine ou cosaque ! {Applaudissements.)

Ne vous y trompez pas; le mot de Napoléon c'est la malédiction d'un grand cœur étonné et contristé de sa chute; il n'a pas d'autre sens. {Approbation.)

Nous savons l'histoire ; elle nous a transmis les exclamations testamentaires des deux hommes qui ont agi le plus puissamment sur le temps dans lequel nous avons vécu. Napoléon et Mirabeau. Mirabeau qu'on citait hier, cet immense tribun, cet homme qui avait tant ébranlé le pouvoir et les bases de la société française, et qui a épuisé les dernières forces de sa vie pour essayer de relever et de rétablir les ruines qu'il avait faites....

A droite : C'est cela !

M. Berryer : Quand ce géant s'est vu oppressé sous ces ruines et sous ses labeurs, il a poussé un cri de désespoir : e J'emporte le deuil de la monarchie; les factieux s'en disputeront les lambeaux)

Oui, tous deux, Napoléon, Mirabeau, ces deux grands génies qui ont eu la témérité d'oser vouloir disposer et de tout un siècle et de tout un grand peuple, d'en disposer de par le droit seul du génie, ils se sont sentis affaissés sous le poids de cette responsabilité, et tous deux se sont dit : « L'autorité ! l'autorité ! elle est brisée, il n'y a plus de société ; les factieux s'en partageront les lambeaux ! » Voilà les vraies paroles de tous deux. (Bravos et applaudissements prolongés. Agitation marquée.)

M. le président (Dupin) : C'est du Mirabeau !

Sur quoi M. de Falloux fait cette réflexion : « Je crois qu'en ce moment c'est Mirabeau qui était flatté, car jamais la parole iiumaine ne se montra en même temps plus contenue et plus hardie, plus véhémente et plus persuasive, plus passionnée, plus émue et pourtant plus rigoureusement conforme à la justice et à la vérité i. »

Dans sa péroraison, Berryer revient à la revision ; il en. montre en termes émus la pressante nécessité.

Supposez que dans sa lassitude, dans ses illusions, s'il en a «DOOre, le peuple, alors qu'il s'agira de prendre un chef d'État, excité par le retentissement sous les chaumières de ce nom de Bonaparte, et comme on le disait hier, il n'y a plus d'autre nom en France aussi connu que celui-là, supposez, dis-je, que le peuple, malgré la constitution, qui limite la durée des pouvoirs présidentiels, veuille appeler encore par des millions de voix, à la présidence de la France, Louis-Napoléon Bonaparte, eh bien, je dis. Messieurs, que tout est perdu I (Mouvement.)

Non, écoutez-moi, je ne l'attaque pas; je n'ai pas voté pour lui.... mais je maintiens qu'il faudrait qu'il fût supérieur à l'humanité, si dans cette situation ainsi perpétuée malgré la loi du pays, il ne s'imagine pas qu'il est dans son droit, qu'il est de son devoir, de par les millions de voix qui l'auraient élu, de renverser constitution et Assemblée, la nation l'ayant placé au-dessus de tous dans son individualité.

Voix nombreuses à gauche : Nous résisterions I

M. Berryer : Vous résisteriez 1 Je n'en doute pas ; vous résisteriez ici, dans cette Chambre, pendant la semaine d'existence que voua

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