Lettre du 20 octobre 1826, citée par M. de Lacombe
— 354 ~ attachement s'accrut encore lorsqu'en 1836 ses amis politiques s'entendirent, comme nous l'avons vu, pour empêcher la vente du domaine.
L'intérieur du château fut disposé et meublé avec le même souci artistique. Du vestibule on pénètre dans le grand salon. Une belle copie du tableau de Gérard, « l'Entrée de Henri IV à Paris, » attire d'abord l'œil du visiteur. C'est à la fois un souvenir et une espérance. En regard de ce tableau, au-dessus de la cheminée, un grand portrait de Charles X à cheval, par Horace Vernet. Par un étroit couloir orné de vieilles gravures historiques on passe du grand salon dans la salle de billard, où se trouvent les portraits de famille. Cette pièce communique elle-même avec le petit salon d'hiver, situé au rez-de-chaussée d'une des tourelles. On y admire la statue en argent de Démosthène, présent de Montalember'"., une reproduction en marbre de la Vénus de Canova, offerlti à Berryer par le duc de Fitz-James, le chef-d'œuvre des charpentiers, et d'autres souvenirs précieux et variés.
De l'autre côté du vestibule sont les salles à manger et les cuisines. Dans la salle à manger un portrait de Louis XIV rappelle le séjour du grand roi à Augerville.
Gravissons le large et magnifique escalier qui conduit aux appartements privés. Pour atténuer les rayons du soleil, le maître a fait adapter des stores aux fenêtres. Sur ces stores sont peintes les armoiries des anciens seigneurs d'Augerville, et celles de Berryer lui-même : « d'argent au chevron de gueules, accompagné en chef de deux quintefeuilles d'azur et en pointe d'une aigrette de même ^. » Gà et là se lisent de belles devises choisies par l'orateur : « Faire sans dire; » « Donner et pardonner ; » « Credidi, propter quod locutus
1. M"' de Janzé, p. 217; Dubuisson, Paris, 1757. Armoiries de Berryer, seigneur de RaYcnoville de Cibrantôt de Rouville.
— a55 — sum; j> et cette autre inscrite sous le portrait du président de Harla}^ : <r Celui qui dit toujours la vérité ne passera pas et vivra dans l'éternité. »
Nous ne pouvons décrire ici tout le château, ni le cabinet de travail de l'orateur situé au-dessus du billard, nj les appartements de M""' Berryer, qui furent transformés en chapelle après sa mort. Une belle verrière de .Alaréchal de Metz représente saint Pierre et saint Louis à genoux, intercédant pour la France, que l'archange saint Michel s'apprête à foudroyer.
De toutes les chambres, la plus respectée est celle du prince. Le vainqueur de Rocroi y a passé la nuit, et on la réserve aux visiteurs de marque. Les boiseries en sont remarquables. Au-dessus de la cheminée, on voit le portrait de M"* de Vigan, dont le prince était alors épris. Au plafond, un artiste de grand talent, M. Marin Lavigne, a peint Gondé au moment de monter à cheval pour quitter Augerville.
Mais sortons du château , traversons le jardin où Berryer se plaît à tailler lui-même ses rosiers et ses arbres à fruit, et pénétrons aux communs. Les écuries, les étables, la bassecour, sont des mieux garnies. A ce sujet M. de Falloux nous raconte une agréable anecdote. Il avait exposé au concours de Poissy toute sorte d'animaux gras et obtenu pour ses bœufs le premier prix. « M. Berryer, dit-il, apporta la plus sérieuse attention à l'exposition des animaux et admira particulièrement une race de cochons anglais merveilleusement aptes à l'engraissement. Il me demanda de lui envoyer pour Augerville un jeune ménage de la même race. Il y avait quelques précautions à prendre pour cette expédition du département de Maine-et-Loire au département du Loiret. Plusieurs lettres s'échangèrent à ce sujet entre M. Berryer et moi. Durant cette correspondance, je me disais que si le
second Empire ouvrait les lettres comme le premier aimait à le faire, le préfet de police se demanderait certainement quel chiffre politique était caché sous l'histoire de ces petits voyageurs anglais. C'eût été cependant se montrer bien ignorant des habitudes de M. Berryer. Toutes les occupations de la campagne le passionnaient: arbres, fleurs, potager, bassecour, tout l'intéressait. Ni Parlement ni barreau ne purent le séparer longtemps d'Augerville; il y revenait sans cesse, ne fût-ce que pour un jour, et une fois là, ce n'était pas sa riche bibliothèque qui avait la plus grande part de son loisir ^ »
Entrons maintenant dans le parc. C'est presque une création de Berryer. Une miniature de la forêt de Fontainebleau; mais cette miniature mesure plus de cinq cents arpents. Elle est enceinte de murs, qui mesurent deux lieues de tour, au delà desquels les bœufs mugissent dans les herbages et les alouettes chantent dans les blés. Une jolie rivière, l'Essonne, traverse le parc en courbes gracieuses. Deux rangées de peupliers baignent leurs pieds dans les eaux claires, tandis que leur tête touche presque les nuages. C'est plaisir de voir Berryer, qui a planté ces arbres, les entourer de ses bras avec amour pour constater leur développement. Car, tout en traitant avec mille égards les vieux géants de ses bois, les pins d'Italie séculaires, Berryer a beaucoup planté, beaucoup semé. Un de ses amis nous le montre dans une promenade, descendant de voiture et se couchant par terre pour voir si ses semis de chênes ne commencent pas à montrer leurs têtes vertes.
Des vallonnements bien compris donnent au parc de l'imprévu, du pittoresque. Gàet là se rencontrent d'immenses sablières et de grands rochers naturels sur lesquels sont jetés
i. De Falloux, Mémoires, II.
de rustiques ponts en bois. Dans le creux d'un de ces rochers, la piété du maître a ménagé un petit oratoire qu'on appelle la Sainte-Baume. Nous traversons de larges allées aux ombrages épais ; il y en a de mystérieuses qui s'enfoncent dans les taillis. Comme une promenade à cheval y semblerait délicieuse ! Mais voici Y Arbre du Père à l'ombre duquel le père de l'orateur se reposait souvent, et d'où l'on découvre le château, voici la Fontaine d^Heurtebise, autrefois centre d'un village disparu. Berryer aime ce lieu avec prédiJfection. N'estce point là qu'il est venu relire les Géorgiques et qu'il a souligné ces vers du doux poète :
Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes, Flumina amem sylvasque inglorius....
Et plus loin :
.... At latis otia fundis Speluncœ vivique lacus et frigida Tempe, Mugitusque boum, mollesque sub arbore somni Non absunt....
Certainement Berryer pensait à Augerville en soulignant ce passage, car il a écrit ce nom en marge de son livre ^. 11 aimait la nature en chrétien et en poète. Un jour, au château de Rouville, Berryer, appuyé sur le balcon qui domine l'Essonne, disait à l'un de ses amis : « Ah ! que la nature est belle! Quand donc pourrai-je en jouir en repos? » Et des larmes d'attendrissement coulaient de ses yeux. Quelque temps avant sa mort, on l'entendait murmurer à la vue d'un pâle coucher de soleil : « Je vais bientôt te retrouver avec un bien meilleur visage, et nous ne nous quitterons plus. » Et s'adressant à chaque site, à chaque arbre, à chaque fleur, il leur faisait en termes émus de touchants adieux 2.