M"* de Janzé, p
médisance ni une parole amère. Mais où il excelle, c'est à écouter. Il n'absorbe point la causerie à son profit, il ne la domine point, il l'excite, il la dirige. Son regard bienveillant vous encourage à parler, donne à vos paroles une valeur, un esprit qu'elles n'ont pas peut-être en elles-mêmes, comme un grand artiste tire des sons harmonieux d'un médiocre instrument.
Aimez-vous la musique ? Mais Berryer l'adore : « Aussitôt que les grelots de votre postillon se feront entendre, écritil, M""® Berrj^er lancera les invitations qu'elle tient en réserve au prince de Belgiojoso et à Just Géraldy.... Vivent les gens pour qui tout est musique, mélodie, harmonie; paroles, ton, couleurs, regards, mouvements, tout leur est chant, et ce chant éveille toutes les pensées. Je suis de ces musiciens-là qui ne craignent ni brume ni vent ; et dont la vie se cadence sur un mode toujours divers, mais dans une pensée soutenue à travers peines et joies, orages et clair soleil.... » Quoiqu'il ne connaisse ni la clef de sol ni la clef de fa, dès qu'une main d'artiste, celle de Liszt, par exemple, touche le piano, on voit Berr3^er se recueillir, s'absorber dans l'harmonie, et quelquefois fondre en larmes. Puis, si vous l'en pressez, de sa voix vibrante il vous chantera quelque chanson, car il les connaît toutes, depuis Désaugiers jusqu'à Nadaud.
« Voyons, monsieur Berryer, dit quelqu'un, vous souvenez-vous un soir où l'on parlait de la façon particulière dont vous lisez la comédie, vous souvenez- vous avoir répondu à mes instances par l'engagement de me régaler de ce plaisir tant que je voudrais si je venais à Augerville? M'y voici; vous voilà. Un petit public d'amis, se peut-il rien de mieux? » Il faut bien que Berryer s'exécute. On choisit la pièce : c'est un acte du Cid, du Misanthrope, de V École des bourgeois
de Dallainval. Les rôles sont distribués entre Berryer, Delacroix, Alfred et Paul de Musset, etc. On joue, je vous laisse à penser avec quelle verve, avec quel naturel exquis. Et les heures s'écoulent délicieuses.
Une autre source de gaieté, c'est M. Richomme. Il faut bien en parler puisque Berryer lui portait une affection réelle. « Richomme, dit M"® de Janzé, est le Tribouletde cette petite cour du gai savoir. Ancien avoué, ancien camarade de droit de Berryer, Richomme lui était doublement attaché par l'amitié et la reconnaissance. D'un esprit original bien qu'un peu vulgaire, il avait là son franc parler et se livrait à une foule d'excentricités d'une gaieté communicative. Il recevait d'un air radieux les bourrades du maître, et savait par un lazzi ramener le sourire sur ses lèvres. — Ainsi, en jouant au billard, il se débarrassait de sa perruque pour être plus libre de ses effets; il en coiffait un buste de Louis XVIII qu'il apostrophait ensuite, lui reprochant d'avoir octroyé la Charte, et de lui faire manquer ses billes en le regardant de travers.
« On demandait à Richomme de réciter quelques vers de lui ; il le faisait d'un air timide et embarrassé ; puis quand on s'était bien moqué de sa poésie, il disait : « Mesdames et Messieurs, les vers que j'ai eu l'honneur de réciter devant vous ne sont pas de moi, mais de M. X., académicien. »
« Une autre fois : « Voulez-vous, Mesdames, que je redise le dernier discours si pathétique de Berryer? » Et il le récitait en effet, mais d'une façon si comique qu'il amusait tout le inonde et le maître lui-même.
« Richomme avait imaginé un moyen de se promener en voiture sans qu'il lui en coûtât rien. Il guettait à la sortie de Saint-Roch les voitures de deuil, y montait avec un visage
de circonstance, et se faisait ensuite ramener du cimetière f;hez lui. Sa tenue était toujours extrêmement négligée. « Mon cher Richomme, lui disait Berryer, je ne t'ai jamais vu une pièce de cent sols ni un beau col de chemise. » Il arrivait à Augerville sans bagages; on devait, disait-il, les lui envoyer. Mais les jours, les semaines se passaient, et les bagages n'arrivaient pas. La garde-robe de Berryer y suppléait. Mais que de plaisanteries ne faisait-on pas sur les bagages fantastiques du pauvre Richomme ! Quant à lui, il ne sourcillait pas, et énumérant les belles choses contenues dans sa prétendue malle, il menaçait d'un procès terrible la Compagnie du chemin de fer. « Et votre procès ? lui disaiton. — Oh! je réunis mes preuves, elles sont accablantes! » Et les rires reprenaient de plus belle.
« Quand Richomme mourut, Berryer en fut vivement affecté. C'était comme un avertissement, car ils étaient du même âge. Et puis cette bouffonnerie soutenue laissait un vide à Augerville ^ »
A personnages graves, plaisirs plus graves. On s'égare en discourant dans les allées du parc, ou bien on se laisse aller au courant de la rivière sur une barque dirigée par l'habile Richomme. Désire-t-on tirer le lapin ou le faisan ? Le parc en abonde. Volontiers Berryer vous accompagnera, mais ce n'est pas un grand chasseur. « Il avait un fusil sous le bras et un livre à la main. Quand un lapin paraissait, il mettait tranquillement le livre dans sa poche et couchait en joue.... ce qui n'existait déjà plus •. »
Cependant les chevaux sont attelés pour une promenade aux environs. Une des excursions habituelles, c'est Malesherbes. « Le lendemain, raconte M. de Falloux, on donna un