CHAPITRE XX
Étudier les relations de Berryer avec ses amis présenterait un vif intérêt et ferait apprécier davantage la noblesse de ses sentiments et la sûreté de son commerce. Mais un tel travail dépasserait les limites de ce livre. Dans le cours de sa longue carrière, en effet, Berryer eut le rare avantage de répandre beaucoup de bienfaits tout en se faisant beaucoup d'amis. Trouverait-on en notre siècle un homme politique aussi universellement aimé? Des amis, il en eut dans toutes les classes et dans tous les partis, et ceux qu'il avait le plus ardemment combattus n'étaient pas les moins fidèles. On vit bien au lendemain de sa mort quels sentiments lui portaient les chefs du parti républicain, les Thiers, les J. Favre, les Marie, les J. Grévy et bien d'autres. Ailleurs, nous avons constaté les liens étroits qui unissaient Berryer à Lamennais, à Chateaubriand, Ravignan, de Fitz-James et de Falloux. Il nous reste à présenter au lecteur trois autres amis de l'orateur, choisis en dehors du monde politique, un grand musicien, un grand poète et un grand peintre, Rossini, Alfred de Musset et Eugène Delacroix.
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L'amitié de Berryer et de Rossini datait de loin. Ils se connurent en 1823, aux beaux jours de la jeunesse et de l'espérance. Berryer assista à la première du Barbier de Séville à Paris. Rossini venait d'arriver dans cette capitale qui attire tous les esprits d'élite et devait avoir sur le génie du musicien une irrésistible influence. A l'Opéra, on fit au maître un accueil de roi. La représentation ne fut qu'un cri d'enthousiasme. Après le premier acte, l'auteur, acclamé par la salle entière, se vit traîner sur la scène au milieu d'une pluie de fleurs et d'un tonnerre de bravos. Berryer prit part à cette manifestation. Dès ce jour il fut sous le charme. Celte musique splendide, pleine de vie et d'éclat, le passionnait. Et tout ce que Paris comptait alors de notabilités dans les arts et dans les lettres partagea cet enthousiasme. La Restauration ne négligea rien pour s'attacher le maître. On vit pleuvoir sur lui les distinctions et les honneurs; et l'auteur 6: Othello fut pensionné comme un compatriote, au même titre que Lamartine et V. Hugo. A chaque succès de Rossini, au Siège de Corinthe, à Moïse, à Guillaume Tell, Berryer jouissait plus qu'à ses propres triomphes: « Grâce à Dieu, lui écrivait-il, il y a encore en France des hommes qui comprennent et savourent le langage des Gimarosa, des Mozart, des Rossini, cette parole universelle, ravissante accentuation des sentiments et de la pensée ^ »
Ces deux natures supérieures semblaient s'appeler l'une l'autre. Entre elles pourtant quelle profonde différence ! Le maestro, épicurien d'humeur goguenarde, n'avait point cette