Nouveaux samedis, VI' série, p
Ainsi, Delacroix ayant renoncé en 1858 à son voyage d'Au-
gerville à cause d'une invitation impériale à Compiègne,
Berryer s'en venge par cette charmante lettre :
Mon cher cousin, Dans une autre saison, Jean-Baptiste, regrettant l'absence de son ami, pouvait dire à l'abbé de Ghaulieu :
Je vous pardonne De préférer les beautés De Paies et de Pomone Au tumulte des cités.
A cette heure, je ne puis vous reprocher de négliger les prés fleuris, les verts feuillages, les douceurs de l'ombre et du riant exil des bois ; le vent de bise souffle fort, les arbres sont dénudés et l'on grelotte au soleil. Mais ici, sans être pédant, je vous aurais dit comme Horace :
Dissolve frigus ligna super foco Large reponens, atque benignius Deprome quadrimum Sabina
Merum diota.
Permitte divis caetera !
Ce que le même Jean-Baptiste paraphrasait très bien en disant au même abbé ce qui s'adresserait à merveille à vous-même :
Ici nous trouverions sans peine Avec toi, le verre en main, L'homme après qui Diogène Courut si longtemps en vain, Et dans la douce allégresse Dont tu sais nous abreuver, Nous puiserions la sagesse Qu'il chercha sans la trouver.
Oui, mon cher cousin, près d'un grand feu, près de grands et beaux yeux, dans de douces causeries entrecoupées de quelques mélodies de Batta, et dans le spectacle de la sincère joie de votre présence, je vous aurais pu offrir encore, en dépit de l'hiver précoce, quelques plaisirs à Augerville. Mais vous fuyez ma retraite pour courir au pays où les gens
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifTérents,
Sont ce qu'il plaît au prince, et, s'ils ne peuvent l'être,
Tâchent au moins de le paraître....
C'est bien là que les gens sont de simples ressorts.
C'est le bonhomme qui parle ainsi de la cour, et je le crois sur parole, moi qui n'en ai fréquenté aucune; pourtant, je vous pardon-
nerai vos dédains, si même dans celle-là on a, par bonne fortune, assez d'esprit pour demander à votre pinceau quelque noble et grand ouvrage qui charmera vos amis, fera taire les envieux et animera les indifférents ou les pickers de bourse d'un peu de passion pour le l'Pau.
Après tout, je crois aux regrets que votre lettre d' avant-hier m'exprime bien amicalement et je vous en remercie, en vous priant de croire que je vous garde sans rancune un très cordial attachement.
10 novembre 1858.
A cette époque le grand artiste emploie ses dernières forces à décorer la chapelle des Saints- Anges à Saint-Sulpice. Pendant deux ans il s'absorbe dans son travail sans s'accorder aucune distraction :
Finir demande un cœur d'acier, écrit-il à Berryer. Je ne suis soutenu dans ma résolution de me priver de tout plaisir, et au premier rang de celui de rencontrer ceux que j'aime, que par l'espoir d'achever. Je crois que j'y mourrai ; c'est dans ce moment que vous apparaît votre propre faiblesse, et combien ce que l'homme appelle un ouvrage fini ou complet contient de choses incomplètes et impossibles à compléter.
Aimez-moi absent. Si vous étiez chez vous le soir, j'aurais été vous conter mes peines et solliciter votre indulgence. Votre mille fois et respectueusement dévoué cousin.
Enfin tout est terminé, et Berryer est convié à venir juger les trois grandes compositions du maître : l'archange saint Michel terassant le démon , Héliodore chassé du Temple, la lutte de Jacob avec l'ange. « Je suis impatient, écrit Delacroix à son ami, d'avoir votre impression sur cette tardive production où j'ai apporté plus de conscience que de talent. On ne m'a pas dit qu'il senéiû l'huile, comme disait votre parent Démosthène, et pourtant je ne suis arrivé au terme que grâce à un travail obstiné. »
De passage à Paris, Berryer court à l'église, puis chez Delacroix, et, ne le trouvant pas, lui laisse ces mots :
Cher, j'ai vu ! j'ai vu ! Vu autant que je sais voir de mes yeux ignorants. Je suis ravi, je vous embrasse; mais je pars ce soir. Je
vous écrirai mes séjours et je vous attends avant que vous alliez à d'autres. Je prétends que mon amitié est la première.
A peine rentré à Augerville, sachant que « pour les artistes les éloges sont le vent qui enfle la voile et les pousse à aller plus loin, » il adresse à Delacroix cette lettre flatteuse ;
Augerville, 17 août 1861.
Très cher cousin,
Je passe ma vie comme vous, allant de Ghamprosay à Saint-Sulpice. Les affaires m'appellent de côté et d'autre, et quand je ne sui'' pas sur les grands chemins, je suis absorbé par des travaux impérieux. Je quittais mardi dernier la chapelle pour aller m'enfermer pendant dix mortelles heures à l'audience, au milieu d'une foule chauffée par le soleil des tropiques. Je suis parti de Paris ce soir même, et me voici rentré à Augerville pour en partir encore lundi prochain. Je n'ai pas pu trouver le moment de vous écrire plus que les premiers mots jetés à la hâte sur un chiffon dans la loge de votre concierge. Mais en cheminant, votre chef-d'œuvre me suivait, et je n'ai guère cessé de l'avoir devant les yeux. Je vous dirais bien ce que j'admire le plus, si j'avais droit de parler de l'éloquence de la peinture; votre archange est sublime, c'est la première fois que je vois un corps ainsi soutenu dans les airs par la puissance des larges ailes qui ne sont plus un simple ornement symbolique, mais la réelle force qui fait planer majestueusement l'archange si libre de ses mouvements, que d'un heurt léger de son talon dédaigneux sur l'épaule de Satan, il le précipite dans l'abîme. Mon ami, toutes ces expressions de votre pinceau sont un magnifique langage; vraiment les grandeurs sublimes sont votre domaine. L'ange qui descend sur Héliodore, celui qui est si noblement à cheval, ont une sérénité vengeresse qui montre en eux les enfants du ciel; et celui qui lutte contre les efforts de Jacob exprime admirablement, par le calme de ses mouvements, l'infaillible puissance d'une nature surhumaine.
Vous me direz si ce n'est pas un trait de dessin merveilleux que celte jambe droite d'Héliodore, soulevée par la douleui du pied de cheval qui pèse sur sa poitrine. L'architecture du temple est d'une grande splendeur, la distribution des groupes, surtout celui du grand prêtre, me semble du plus bel effet ; tout parle, et de toutes parts, dans ce vaste tableau, les sentiments sont concentrés sur la scène principale; pas un détail inutile, et un goût parfait a décidé le choix des ajustements et l'harmonie de ces éclatantes couleurs; voyons, dans la liberté d'une causerie intime, avouez que les connaisseurs admirent tous la grandeur du paysage où lutte Jacob.
Mon cher cousin, je suis très content de vous, c'est tout ce que j'ai le droit de vous dire, et je devrais rayer le bavardage de ma précédente page....
Adieu, je vous admire et je vous aime encore plus, parce que je suis plus sûr de mon cœur que de mon jugement....
Remué jusqu'au fond du cœur par cette louange délicate,
Delacroix répond :
.... Combien cette lettre, remplie de verve et de bonté, m'a grandi à mes propres yeux, en voyant toutes mes intentions si admirablement exprimées dans l'art qui est votre domaine.... Dieu veuille qu'il (le public) ait vos yeux et votre jugement, dont vous avez l'air de vous défier, comme si nous ne travaillions que pour des mangeurs de peinture et pour un tas d'artistes qui, au fond, n'admirent rien qu'euxmêmes. Adieu, mon cher cousin, et qu'on ne sait comment remercier pour sa bonté ou admirer pour son génie....
Une dernière fois, en octobre 1862, Delacroix se rend à Augerville.
Tu sais, écrit-il à un ami, que je suis chez M. Berryer, qui est le meilleur des hommes et le plus attentionné à ses amis : des distractions, un parc charmant, quelques personnes agréables. Tout cela vous endort à l'endroit de vos devoirs, et contribue surtout à vous empêcher de prendre la plume. — Et il ajoute : « Ma santé est bien plus égale qu'elle n'a peut-être jamais été*. »
Mais, dès les premiers mois de l'année suivante, sa santé empire tout à coup, la poitrine est gravement atteinte, Delacroix crache le sang et est réduit au repos absolu. « Le repos et le silence, toujours le silence, » dit-il lui-même. Il trouve néanmoins la force de féliciter Berryer de son élection à Marseille. Le 6 août il lui envoie encore ces quelques lignes, les dernières, qu'il se contente de signer :
Mon cher cousin, ma faiblesse est si grande que je ne puis écrire; mais en revanche tous les autres accidents ont disparu; j'espère à présent qu'il ne me faut plus que de la patience. Je ne vous en dis pas plus long, et je vous embrasse de cœur.
Eugène Delacroix.