‹ BerryerChapitre 182 sur 211 · Plaidoyers, V, p · texte numérisé non relu

Plaidoyers, V, p

vous déclarerez compétents, comme tout le barreau vous dit, comme toutes les lois vous disent que vous êtes compétents, comme la société vous le dit.... comme votre vie entière vous le demande.

Vous avez comme nous traversé bien des révolutions. Vous pouvez subir toutes les conditions que les pouvoirs divers vous imposent pour demeurer dans le sacerdoce judiciaire; mais vous y demeurerez avec le sentiment de votre dignité. Les pouvoirs passent, ils imposent leurs conditions passagères ; on vous respecte à travers tous ces gouvernements qui se succèdent, sous lesquels vous restez sur vos sièges, rendant la justice et la rendant avec dignité. Mais, si vous sortiez de ce rôle élevé, si vous l'abandonniez un moment, ce sentiment de respect pour votre vie, ce sentiment supérieur à toutes les mutations et à toutes les transfigurations politiques ferait place à un sentiment tout à fait contraire. Vous en êtes incapables. Messieurs, et vous vous maintiendrez compétents.

« Ces dernières paroles, ajoute le compte rendu, prononcées avec une grande chaleur et une animation toute sympathique, produisent dans l'auditoire et sur les bancs du barreau une émotion inexprimable, que suffisent à peine à contenir la présence du tribunal et le souvenir des recommandations de M. le président *. » Berrj^er l'emporta; les juges, gagnés par cette patriotique éloquence, repoussèrent noblement la complicité de la confiscation. Elle n'en fut pas moins accomplie, quelque temps après, au mépris de toute justice.

L'année suivante, le 31 janvier 1853, Berryer eut à défen^ dre le marquis de Vogiié devant le tribunal correctionnel de Gûsne. L'accusé, ancien représentant du Cher aux Assemblées constituante et législative, était un des meilleurs amis de roratcur. Quelques semaines avant le plébiscite qui rétablit VEmpire, M. de Vogiié avait fait répandre dans son arron-

i. Plaidoyers, II, p. 280.

dissement une protestation du comte de Chambord. On prétendit qu'il avait violé la loi sur le colportage, et le procureur impérial demanda aux juges une sévère répression. Berryer prouva que jeter dans la boîte de la poste une trentaine de lettres ne portait atteinte à aucune loi connue :

La France, s'écria-t-il, était conviée à disposer de son sort, de son avenir.... Cette nation qui, depuis soixante années, à travers les révolutions, les guerres intestines, les guerres au dehors, les triomphes, les revers de fortune, a fait tant d'efforts, tant de sacrifices, a souffert tant de maux pour constituer ses droits, pour se donner à elle-même des libertés, des institutions...., cette nation était appelée à abdiquer, à se démettre de son intelligence et de sa volonté, pour livrer à un seul homme, à un nom d'homme, sa fortune, ses destinées, son présent, son avenir !.... Dans un tel jour, n'était-ce pas un droit, que dis-je ? n'était-ce pas pour tout homme de bien le plus sacré des devoirs, d'avertir, d'éclairer ses concitoyens?.... Où en sommes-nous, Messieurs, si de tels avertissements peuvent être qualifiés d'actes séditieux?.... Sédition contre qui? Contre un pouvoir qui n'est pas encore ! Sédition contre un vote qui n'est pas émis !.... Mais les circulaires administratives, les démarches, les injonctions, les menaces, les promesses des journaux officiels, les écrits distribués ou affichés avec profusion et répétant de toutes parts : Votons pour l'Ejnpire! étaient donc autant d'actes criminels, autant de violations de la liberté des suffrages? L'avouez- vous aujourd'hui? L'aveu est bon à retenir pour l'histoire et pour l'enseignement du pays *.

Le tribunal renvoya le marquis de Vogué des faits de la plainte, sans dépens.

Quelques mois plus tard, le 27 mai, Berryer plaidait pour M. Flandin dans V Affaire des correspondances étrangères. Des lettres injurieuses pour l'Empereur avaient été ouvertes par la police, et leurs auteurs furent condamnés en police correctionnelle, pour publication de fausses nouvelles de nature à troubler la paix publique, offense à la personne du souverain, etc. MM. Odilon Barrot et Dufaure défendirent

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