‹ BerryerChapitre 183 sur 211 · Plaidoyers, II, p · texte numérisé non relu

Plaidoyers, II, p

aussi les accusés, mais Berryer flétrit la violation du t?ecret des lettres avec une vigueur incomparable :

On lit dans la sentence qui vous est déférée qu'au surplus les U'ibunaiix 7i'o?it pas à s'enquérir de l'origine des documents qui leur sont présentés ! C'est-à-dire que la justice peut aller puiser l'élément de ses arrêts à des sources impures ! et que la violation des lois pourrait servir d'expédient pour parvenir à faire appliquer les peines de la loi !!! La justice, qui ne veut pas connaître la vérité par la bouche de ceux à qui. les liens de la nature ou des devoirs sacrés imposent le silence ; la justice, qui repousse le témoignage des infâmes, la justice n'aurait pas à s'enquérir de l'origine des documents qui lui sont présentés !!! Ah! pour l'honneur de la magistrature, Messieurs, vous effacerez ces tristes paroles que les juges de première instance ont laissées tomber de leur plume. {Profonde sensation.)

.... Ne cédez point, s'écria-t-il en terminant, aux vaines considérations que l'on fait retentir et dont on s'efforce de troubler vos esprits. Que parle-t-on des nécessités d'un pouvoir nouveau, de la patrie sauvée, de reconnaissance pour des services rendus à la chose publique ?

Nous avons trop vécu au bruit des changements politiques pour que nos oreilles soient émues à ces chants de victoire. Trop de fois et depuis trop longtemps nous avons entendu ces cris : Montons au Capitale, la patrie est sauvée! Ce que nous avons appris dans les épreuves de toute notre vie, c'est qu'on ne raffermit pas une société ébranlée, c'est qu'on ne sauve pas l'avenir d'un pays par les abus de la force, par la violation des lois ou par de jsomplaisantes faiblesses de la justice.

Je vous en conjure encore, ne levez pas la barrière des lois à l'entrée de cette voie préparée pour les violences de l'arbitraire. Dans cette arène judiciaire, la vérité a plein droit de se faire entendre et de repousser les injustes glorifications du passé faites au péi'il du présent et de l'avenir. Il nous appartient d'opposer à des émotions d'un jour les profondes impressions de notre vie entière. Nous avons connu le premier Empire, il nous a laissé d'autres souvenirs que ceux de la gloire des combats et des miracles de tant de héros des champs de bataille; nous avons senti peser sur nous la tyrannie, et nous avons appris à connaître ses prémices.

L'histoire des jours que nous avons traversés ne saurait être perdue pour nous, et nous devons la redire avant que notre voix s'éteigne. Si, dans ces jours nouveaux, nous voyons l'arbitraire apparaître, notre devoir envers tous, envers vous, envers nous-mêmes, est de vous répéter : Magistrats français, soyez dignes des hautes

fonctions dans lesquelles vous êtes demeurés, ne laissez pas revivre ce que vous avez vu maudire aux acclamations de la France entière. {Frémissement dans l'auditoire.)

.... Je disais tout à l'heure : En fait, cette cause est ridicule; si les doctrines de l'accusation pouvaient triompher, elle deviendrait odieuse! C'en est assez!.... {Applaudissements. Longue et profonde sensation dans toute la salle. L'audience est forcément suspendue pendant dix minutes. M. Berryer est obligé de sortir pour se soustraire aux félicitations de ses confrères et de la foule des auditeurs qui se presse autour de lui i.)

Ainsi les années, en s'accumulant sur sa tête blanchie, n'avaient pas affaibli la puissance oratoire de Berryer. Il semblait qu'il ne fût point tributaire du temps. Jusqu'à l'extrême vieillesse, il garda cette verdeur détalent, ces fiers accents, cette parole débordante de vie et de sentiment. Et les causes affluaient nombreuses, importantes et variées. Nous ne saurions rendre compte de chacune d'elles, ni même les mentionner toutes. Contentons-nous d'indiquer les principales en nous arrêtant sur les plus célèbres.

En 1855, Berryer plaide surtout en cour d'assises. Il défend à Évreux M. Langlois du Roule, accusé d'avoir assassiné sa femme. Le prévenu est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Convaincu de l'innocence de M. du Roule, Berryer fait casser l'arrêt par la Cour suprême, plaide de nouveau à Rouen et sauve son client. Quelques mois plus tard, nous retrouvons Berryer à Nantes, puis à Rennes, essayant vainement d'arracher M. de R. aux conséquences d'un duel malheureux 2.

Page 1