Plaidoyer!, lll, p
héroïque de ces religieux auquel le gouvernement lui-même ne cesse de faire appel :
Quoiqu'il ne les ait pas autorisées, l'État sait bien employer les congrégations. Il va chercher dans leur sein des instruments pour faire le bien. Qu'a-t-il fait il n'y a pas longtemps ? Il a voulu aller aux extrémités les plus reculées, les plus dangereuses et les plus malsaines de nos possessions d'Afrique, donner des leçons pratiques de culture, et fonder des établissements qui puissent servir de modèles aux Français aventureux qui voudraient s'y fixer. A qui s'est-il adressé? Aux Trappistes; il les a priés d'aUer s'établir à Staouéli. Ainsi, c'est une société non autorisée qui a été amenée là par le gouvernement; ce sont des membres de cette société qui, tout en demeurant fidèles à leur règle, ont été soutenus, protégés par le gouvernement. Hélas 1 il y a eu bien des victimes parmi les Trappistes pour arriver à la fondation de l'établissement qui se développe magnifique aujourd'hui !
Nous venons de faire une grande guerre, nous venons de Crimée, Nos soldats ont été là, comme partout, admirables, héroïques dans la traversée, pleins de vigueur dans l'attaque, de fermeté dans toutes les péripéties de la guerre, d'impassibilité au milieu des rig-ueurs du climat, de la contagion, de la maladie. Eh bien, quels étaient ces deux aumôniers qu'on a admirés marchant dans les rangs ou assis sur un affût de canon au milieu d'une grêle déballes? Deux jésuites, le P. de Damas et le P. Parabère, qui avaient été demandés à la Compagnie de Jésus par le gouvernement, pour aller faire ce que nos soldats ne pouvaient faire : donner des consolations aux blessés et aux mourants.
Il y a un grand établissement à Cayenne. Là sont des êtres réprouvés de la société, mis en dehors de son sein, à jamais aigris et révoltés par la misère et la dépravation contre les nécessités sociales, contre le secret de l'inégalité des conditions de la vie humaine que Dieu seul connaît. Les voilà au loin séparés par l'océan de toute société humaine sous un climat très dur, si dur qu'il a fait hésiter si l'on persisterait à y établir un pénitencier. Eh bien, il faut des hommes qui réconcilient ces malheureux avec la société, qui fassent pénétrer quelques sentiments dans ces cœurs exaspérés, il les faut : A qui va-t-on proposer d'aller braver les rigueurs mortelles de ce climat ? A qui va-t-on s'adresser ? Est-ce à des philanthropes ? Non, non, à la Compagnie de Jésus. Sur l'appel qui lui a été fait, deux cents de ses membres se sont présentés pour aller s'immoler sous ce climat meurtrier ; le gouvernement en a pris vingt-cinq « t
%. Plaidoyers, III, p. 289.
Ce n'étaient pas seulement d'humbles religieuses qui venaient ainsi confier leurs intérêts à Berryer et solliciter le secours de sa parole. Il eut l'honneur de défendre, à un an d'intervalle, deux des plus glorieux champions de l'Église française au xix^ siècle, M. de Montalembert et Mgr Dupanloup. Frères par la foi, par l'éloquence, par la grandeur du caractère, par un égal amour pour les causes vaincues, Montalembert et Berryer restèrent longtemps divisés par la politique. Comme il s'était rallié à Louis-Philippe, Montalembert, croyant servir les intérêts de l'Église qu'il plaçait au-dessus de tout, se rallia à Louis-Napoléon. Tout en protestant contre l'emprisonnement de ses amis, il approuva le coup d'État et recommanda même aux catholiques de voter pour l'auteur du deux décembre. Les illusions du noble orateur durèrent peu. Les décrets de confiscation, les actes arbitraires, les tendances absolues du nouveau pouvoir, l'eurent bien vite éclairé. Il resta néanmoins jusqu'en 1857 député du Doubs au Corps législatif, « combattant en désespéré, dit-il luimême, dans une cave sans air et sans lumière. » A cette époque, ses électeurs lui préférèrent je ne sais quel chambellan impérial. Il n'avait guère plus de quarante ans. Sa carrière politique était brisée à l'âge où Berryer avait commencé la sienne. Pour ce vaillant athlète, pour cette âme altérée de vie, d'action, de liberté, ce silence était l'agonie ; c'était la mort même. Plusieurs fois, dans le but de distraire sa tristesse, il alla en Angleterre : « Il y a des soldats, disait-il, qui vaincus, blessés, enchaînés, condamnés à une mortelle inaction, se consolent et se raniment à la vue des luttes et des périls d'autrui. » En 1858, il suivit avec un intérêt passionné
les débats du Parlement anglais sur la révolte de l'Inde. Dans un article éloquent, publié à ce sujet dans le Correspondant d'octobre, il disait :
« Quand je sens que le marasme me gagne , quand les « oreilles me tintent, tantôt du bourdonnement des chroniot queurs d'antichambre, tantôt du fracas des fanatiques qui a se croient nos maîtres et des hypocrites qui nous croient « leurs dupes; quand j'étouffe sous le poids d'une atmos- «t phère chargée de miasmes serviles et corrupteurs, je cours « respirer un air plus pur et prendre un bain de vie dans « la libre Angleterre. s>
Ce langage, plein d'amertume, blessa le gouvernement, et Montalembert fut traduit en police correctionnelle, sous l'inculpation d'offense à l'empereur et d'attentat à la paix publique. Il comparut le 24 novembre, à midi, au milieu d'une affluence considérable. Le duc de Broglie, MM. Villemain, Bocher,Odilon Barrot,lord Hcwden et bien d'autres personnages politiques se pressaient dans l'enceinte. Aux côtés du noble accusé étaient assis Berryer et Dufaure. Alors tout dissentiment avait disparu entre Berryer et Montalembert, l'accord le plus parfait régnait entre leurs âmes et jamais client ne fut défendu avec plus de conviction et de cœur.
On a cherché, dit-il, des contradictions entre ses paroles et ses écrits ; ah ! j'ai la mémoire aussi. Il fit beau voir, en 1831, dans le sein de la Chambre des pairs, ce jeune homme de vingt ans à peine, venant justifier sa tentative d'ouvrir une école libre dans Paris. Ce n'est pas un souvenir fugitif ; tous furent profondément émus, en entendant ce jeune gentilhomme de vieille race, libéral et catholique, faisant publiquement cette profession de foi : « La foi n'est pas morte dans tous les coeurs; c'est à elle que j'ai donné de bonne heure et mon cœur et ma vie ; ma vie, une vie d'homme, c'est, aujourd'hui surtout, bien peu de chose ; mais ce peu de chose, consacré à une grande et sainte cause, peut grandir avec elle ; quand on a fait à une cause pareille abandon de son avenir, j'ai cru et je crois encore qu'il ne faut fuir aucune de ses conséquences, aucun de ses dangers; » et
depuis, qui peut dire qu'il ait un moment donné un démenti parole?....
En 1835, continue Berryer, c'est lui encore qui défendait énergiquement la liberté de la presse, alors que des mesures de rigueur étaient demandées contre elle à la suite d'un grand crime.... Eh bien, il a vu tomber la tribune, il a vu enchaîner la presse, oui, enchaîner, car c'est là le mot, vous l'avez dit vous-même en ajoutant que c'était le vœu du pays. 11 va en Angleterre, et là il retrouve de mâles discussions; quel spectacle à ses yeux surpris et déjà désaccoutumés des grandeurs de la liberté ! Une proclamation de lord Canning agite toute l'Angleterre parce que le mot de confiscation s'y trouve prononcé ; l'horreur de cette violation du plus sacré des droits a soulevé la conscience du pays ; devant ce sentiment, toutes les rivalités sont tombées ; la \ieille Angleterre a oublié les luttes des partis, et la nation tout entière applaudit à ces nobles paroles de M. Roebuck : « Je suis Anglais ; mais il y a des choses pour moi plus sacrées et plus grandes que la grandeur de l'Angleterre, et parmi ces choses, je place le progrés du genre humain dans l'enseignement et dans la pratique de la vertu et de l'honneur. »
Quelle devait être l'émotion de M. de Montalembert ! Comment n'aurait-il pas vivement senti l'amertume des regrets ! Il avait, lui aussi, pris part aux luttes de la tribune ; il avait connu les magnificences de la liberté. Ce qu'il retrouvait dans la vieille Angleterre, pouvait-il oublier qu'il l'avait eu en France, alors que toutes les poitrines s'ouvraient pour laisser voir le fond des cœurs, et que, palpitant d'intérêt, le pays assistait par les mille voix de la presse à cet effort commun de toutes les grandes intelligences et de tous les bons citoyens?....
Ah ! vous condamnez l'expression de ces regrets ; vous dites que c'est un outrage au pays, un acte antifrançais, quelque chose de criminel ; eh quoi ! nous coupables envers le pays ! nous, moi, coupables ! pour avoir regretté les institutions sous lesquelles la France a vécu, pour lesquelles nous avons combattu !
Coupables ! ah ! laissez-moi dire toute ma pensée; non, c'est le paya qui serait coupable envers nous....
Notre tort, c'est d'avoir cru à la France, d'avoir aimé ce qu'elle aimait, d'avoir réclamé avec elle et pour elle les garanties de la liberté, enfin d'avoir été ce que la France a voulu que nous fussions, oe que nous sommes et ce que nous serons toujours....
.... Sans doute, tout le monde en France ne tient pas la plume; tout le monde n'écrit pas dans les journaux; tout le monde ne compose pas des livres ; mais toutes les intelligences, quels que soient leur parti et leur drapeau, ont un même but. On est malheureuse-
ment divisé, sur les moyens; mais tous les cœurs fiançais battent encore, à l'heure qu'il est, pour un tout autre système que celui que vous prônez et qpii redoute toute discussion, toute liberté. Oui, à cette heure même tous les cœurs français vous répondent qu'ils aspirent à la liberté de se parler, de s'entendre, de se concerter, de s'unir, de chercher à établir cet accord de tous les principes sans lequel il n'y a pas d'ordre public digne de la raison humaine. {Applaudisse7nents dans l'auditoire.)
Ah ! Messieurs, s'écriait-il à la fin de son premier plaidoyer, ne nous faites pas un crime de nos légitimes regrets. Nous vieillissons, nous n'avons plus qu'une chaleur qui s'éteint, laissez-nous mourir tranquilles et fidèles ! Nous sommes assez malheureux de voir notre cause, notre sainte et glorieuse cause, trahie, vaincue, reniée, insultée ; laissez-nous croire que nous pouvons lui garder au fond de nos cœurs un inviolable attachement, laissez-nous le penser, laissez-nous le dire ! Laissez-nous garder et rappeler le souvenir de ces grands combats de la parole qui nous ont fait connaître, qui nous ont fait aimer les généreuses institutions que nous avons défendues, que nous défendrons toujours, et auxquelles nous serons fidèles jusqu'à notre dernière heure ».
Nous mentionnerons encore deux incidents qui se produisirent au cour de ces magnifiques plaidoyers :
Messieurs, avait dit Berryer, si le prévenu a établi un contraste entre les libertés de l'Angleterre et la condition actuelle de la France, il n'a fait que constater un fait.
M. le président. — Maître Berryer, le tribunal a laissé passer des expressions bien chaudes, des allusions bien vives, mais il est forcé de vous arrêter dans la voie périlleuse où vous vous engagez ; vous plaidez ce qu'a écrit M. de Montalembert, et vous renouvelez le délit en cherchant à le justifier.
Jsfe Berryer. — Des Hllusions, monsieur le président? Ma parole m'a bien trahi si elle a rien caché de ma pensée. {Rires dans l'auditoire.)
M. le président. — Je ne puis pas vous laisser dire qu'il n'y a plus de liberté en France.
3f« Berryer. — Ah ! monsieur le président, s'il en est ainsi, s'il faut nier ce qui est plus éclatant que la lumière du jour, s'il faut mentir, mentir, mentir, mentir à mon intelligence, mentir à ma cons-