De Falloux, Mémoires, II, p
Malgré tout, le comte de Ghambord s'obstinait dans sa manière de voir, sans comprendre qu'il isolait complètement son parti au sein de la nation. En 1860, l'Empire, autoritaire depuis huit années, sembla vouloir entrer dans une voie plus libérale. Les Chambres obtinrent de voter une adresse en réponse au discours du trône, et le compte rendu sténographié de leurs séances fut publié au Moniteur. Si faibles que fussent les concessions impériales, les anciens parlementaires s'en émurent et trouvèrent qu'il convenait d'en profiter. Des réunions eurent lieu à ce sujet chez M. le comte Daru ; Berryer et M. de Falloux décidèrent d'écrire à M. le comte de Ghambord pour faire cesser l'abstention. A ce moment les événements les plus graves se produisaient, modifiant la face de l'Europe. L'Empereur venait d'inaugurer sa politique fatale des nationalités ; et la guerre d'Italie qui s'achevait alors portait le premier coup au pouvoir temporel du pape, en même temps qu'elle créait, aux portes de la France, une puissance ennemie et jalouse, de vingt-cinq millions d'àmes.
Berryer assistait avec douleur à ces événements ; il gémissait d'être impuissant et de ne pouvoir même élever la voix pour signaler les dangers qu'il prévoyait :
Jamais pays n'a été plus follement engagé dans une guerre injuste, écrivait-il. Au fond de tous les mensonges dont on voile le fond des choses, il est impossible de ne pas reconnaître que l'on fait à l'Autriche des querelles d'Allemand; qu'on cherche à lui imputer des torts parce qu'on voudrait faire oublier, à l'aide de quelques manœuvres diplomatiques, que le point de départ des situations présentes est dans le langage que la France a tenu à la fin du congrès de Paris ; dans les paroles imprudentes adressées à M. de Hubner ; dans les excitations données aux Italiens par le testament prétendu d'Orsini, pai le mariage de Jérôme ; enfin, par le besoin de remuer et de tenter je
— Mené sais quoi qu'on veut appeler une grande entreprise et qui n'est qu'un reste de délire, déchirant la paix de l'Europe et compromettant les intérêts, la fortune, le sang et peut-être l'avenir de la France.
Mon chagrin est qu'il n'y ait pas une parole et un courage pour dire à notre pays la vérité entière. Oui, chère amie, je regrette à ce jour la tribune plus que jamais. J'admire l'élan aveugle et généreux de la jeunesse, prête à toute aventure pour guerroyer, mais je partage la tristesse des familles qui redoutent pour elles-mêmes de déchirantes douleurs, sans se pouvoir dii-e qu'elles font un noble sacrifice à de réels intérêts de la patrie i....
Ce que Berryer et ses amis allaient demander au comte de Cliambord, ce n'était point de se déjuger lui-même en leur donnant une direction contraire à ses sentiments, mais de leur laisser purement et simplement leur liberté. Cette liberté, ils l'emploieraient à leur gré, pour défendre les intérêts supérieurs de l'Église et de la France. Nous ne possédons plus la correspondance de Berryer et du comte de Chambord. A la mort de l'orateur, ses exécuteurs testamentaires, dans un sentiment de haute délicatesse, ont cru devoir renvoyer au prince les lettres qu'il avait écrites à Berryer. Mais nous possédons la correspondance de M. de Falloux. Il y fait valoir éloquemment ses raisons et s'exprime avec la plus noble franchise. Nous citerons seulement les passages qui concernent Berryer. «r M. Berryer ne démentirait-il pas votre propre gloire autant que la sienne, s'il venait déclarer aujourd'hui qu'il est indifférent à la tribune et incrédule à l'action de la parole sur les intelligences françaises?.... »
Puis il résume l'œuvre politique accomplie par Berryer depuis 1830.
Le principe monarchique avait péri en 1830, sous des malentendus déplorables. Le premier soin des hommes qui se vouèrent à sa résurrection dut être d'aller le chercher sous les décombres où il gisait
i. Lettre de Berryer à M"" de la Grange. — Y. M""' de Janzé, Souvenirs, p. IÔ4.
enseveli, de le dégager de tout ce qui, en réalité, le défigurait et le calomniait, enfin de lui rendre son grand, noble et patriotique aspect. Ce fut l'œuvre du duc de Fitz-James, du duc de Noailles, du marquis de Brézé, de M. Berryer et des hommes qui marchèrent sous leur bannière, tant qu'ils y demeurèrent fidèles dans les Chambres et dans la presse.
En dix-huit années, ce mouvement s'était agrandi, popularisé et personnifié dans M. Berryer, à tel point que la république même du 24 février vint à son banc de la droite lui offrir une place dans le gouvernement provisoire. M. Berryer refusa une telle solidarité, mais il demeura plus que jamais au centre, ou plutôt à la tête de tous les sentiments \'Tais du pays. Il exerça un grand ascendant à l'Assemblée constituante; à l'Assemblée législative, il était le régulateur honoré du parti qu'on appelait la majorité de la majorité. Il n'y avait qu'une voix sur les talents, sur les caractères, sur les dévouements qui avaient surgi du parti légitimiste, formé depuis dixhuit ans à l'école de M. Berryer.... M. Berryer a tout fait, dans l'ordre des idées monarchiques, tout, excepté l'impossible, c'est-àdire changer le cœur des princes....
Eh bien. Monseigneur, c'est tout cela, c'est ce laborieux effort de trente ans, c'est ce succès dans les intelligences deux fois sur le point de passer dans les faits, qu'on vous demande de briser et de repousser aujourd'hui. Et c'est une telle perspective qui doit vous faire pardonner un cri de détresse tel que celui que je me permets de vous adresser en ce moment....
Le comte de Chambord répondit que son parti pris était irrévocable et que ses amis ne devaient pas s'écarter de la ligne de conduite pleine de dignité, de réserve et de sagesse qu'ils avaient suivie jusqu'ici.
D'ailleurs, ajoutait-il,, mon premier soin a été de consulter M. Berryer, comme j'ai l'habitude de le faire dans toutes les circonstances importantes. Je lui ai fait connaître mes impressions premières en lui demandant de me transmettre ses appréciations. Ce n'est qu'après avoir reçu plusieurs lettres de lui, et après avoir pris l'avis d'un grand nombre de mes amis dans les diverses provinces, que je me suis fixé sur le langage que j'avais à tenir à ceux qui me demandaient mes conseils.
M. de Falloux communiqua à Berryer la lettre du prince. Elle m'afflige beaucoup, répondit Berryer, mais eUe m'encourage
à faire de nouveaux efforts, à saisir toutes les occasions qui s'offi-iront de faire connaître la vérité. Dans l'état présent des choses, il ne s'agit ni de condamner la conduite suivie jusqu'à ce jour, ni de calculer les chances de succès en marchant dans une autre direction; bien moins encore d'obéir à un prétendu désir de rentrer dans une carrière pleine de difficultés, de fatigues pour l'intelligence et de déceptions pour le cœur. Le besoin, le devoir actuel est de ne pas méconnaître les changements survenus dans les conditions électorales et dans le régime des délibérations devenues plus publiques que jamais. L'intérêt immense de notre cause est de ne pas donner droit de dire que ses défenseurs sont indifférents à la solution des grandes questions sur lesquelles un débat rendu sérieux est ouvert. Dire fermement qu'on est mal instruit par les correspondances ordinaires de la véritable situation des hommes et des choses ; répéter que si la ligne de conduite anciennement prescrite était à la fois digne, parce qu'on ne voulait ni ne devait agir comme les dupes d'un simulacre de liberté, et sage parce qu'elle était réservée en face du mensonge politique, une autre attitude prise dans d'autres circonstances et sous une nouvelle législation ne saurait être mauvaise et qu'il n'est pas dangereux de reconnaître, par un acte extérieur, l'existence d'un fait qui nous domine patemment depuis bientôt dix ans entiers. Expliquer enfin que les motifs de conscience ne doivent pas seulement être respectés, mais qu'il importe d'en comprendre l'importance au regard du public et que la raison politique ne permet ni de les dédaigner, ni de laisser à d'autres l'honneur d'y obéir....
En terminant Berryer engageait son ami à se permettre « une humble, mais persuasive réplique. » M. de Falloux se permit cette réplique, et voici en "uels termes il parla de
.... Monseigneur daigne me dire que parmi ses amis il a consulté, en cette occasion grave comme dans toutes les autres, celui qui assurément répond le mieux au besoin d'avoir toujours sous les yeux du pays un programme public, M. Berryer. Nous aurions alors à craindre que Monseigneur ne laissât pas au mot consulter la portée qui lui appartient d'ordinaire dans le langage politique; car, peu après avoir bien voulu me donner cette assurance. Monseigneur aura reçu de M. Berryer lui-même une lettre dans laquelle il explique à M. le duc de Lévis, sans le retirer, le rapprochement qui s'était trop naturellement présenté à son esprit entre la situation actuelle et les derniers mois de la Restauration.
Mais, sans prolonger la contestation sur ce point, que Monseigneui ait l'extrême bonté de ne pas m'arrêter si je vais jusqu'au fond des choses.
Depuis dis. ans, Monseigneur n'a laissé altérer en rien les sentiments d'affection personnelle envers M. Berryer, mais il ne lui a donné, ni à lui ni à aucun de ses amis, un seul vrai gage de confiance politique. Il n'est pas une question importante qui n'ait été résolue ou sans M. Berryer ou contre M. Berryer ; pas une action organisée dans le parti légitimiste qui ne l'ait été ou sans M. Berryer ou contre M. Berryer. Il me suffirait pour le démontrer de faire appel aux propres souvenirs de Monseigneur, de reprendre les questions une à une et de rappeler le langage constant, les attaques incessantes des hommes qui se disent plus particulièrement les interprétas de la pensée de Monseigneur i....
On était au mois d'août 1861. Comme il l'affirmait sincèrement, Berryer ne tenait pas à rentrer « dans une carrière pleine de difficultés, de fatigues pour l'intelligence et de déceptions pour le cœur. » Mais il voulait maintenir la liberté de ses amis et protester contre l'abstention systématique, qu'il jugeait funeste à la cause royale. Personnellement il ne lui en coûta point de se soumettre aux désirs du prince ; il repoussa donc les avances de ses électeurs et résolut d'attendre.
En 1863, l'Empire témoignait d'intentions de plus en plus libérales. D'autre part les États de l'Église, diminués déjà des Marches et de l'Ombrie, semblaient menacés de nouvelles spoliations. Dans le nord, l'ambition prussienne venait d'arracher au Danemark le Sleswig et le Holstein, et la guerre du Mexique était commencée. Toutes ces graves questions inquiétaient le patriotisme de Berryer. Quand M. Thiers posa sa candidature à Paris, il hésitait encore à se présenter, c Tous ceux qui l'ont vu à cette époque, dit M. de Lacombe, peuvent témoigner des amertumes, des souffrances morales et physiques, de la torture véritable qu'il traversa avant de