De Falloux, Mémoires, II, p
se résigner à cette décision, dont il s'efforçait de détouraer le calice. Il fallut les instances, les dépèches, les députations des Marseillais, que ne décourageait aucun refus, se succédant auprès de lui ; il fallut les représentations de ses amis, des membres les plus autorisés de son parti, des hommes d'État les plus éclairés, lui exposant que, s'il repoussait le vœu de ses concitoyens, on l'accuserait d'avoir sacrifié son pays à un mot d'ordre et que ce serait, bien plus que lui-même, sa cause et son prince qui porteraient la responsabilité publique de sa résistance; il fallut enfin les supplications des chefs les plus illustres du clergé et des ordres religieux, l'adjurant de donner ce témoignage à la défense du pouvoir temporel et de l'Église, pour lui arracher ce consentement dont il disait lui-même ; « C'est une véritable immolation à tout ce qu'il y a pour moi d'intérêts chers et sacrés dans mon pays ^ *
Les élections eurent lieu le 31 mai 1863. Pendant que, par par 14,427 suffrages contre 7,915 donnés au candidat officiel, les habitants de Marseille élisaient Berryer, il écrivait à M. de Barthélémy :
Profondément reconnaissant du glorieux témoignage d'affection et de confiance que les électeurs marseillais veulent m'acc;order, je ne peux penser sans une grande émotion à cette noble récompense des travaux de ma vie passée, et à la gravité de la mission qui va sans doute m'être donnée dans un âge avancé. Dieu veuille que je puisse servir encore la France, les grands intérêts de Marseille, et la cause de notre religion et de nos libertés, cause à laquelle vos .compatriotes sont si généreusement et si fermement dévoués * l
i. De Lacombe, Corresp. du 10 avril 1885, p. 7i. 2. Œuvres parlem., V, p. 203.
Berrj'er siégea cinq ans au Corps législatif, du mois de novembre 1863 à la fm de juillet 1868. Son rôle fut ce qu'il pouvait être, un rôle d'opposition patriotique, mettant les grands intérêts de la France bien au-dessus des questions dynastiques. Si pendant ces dernières années, l'orateur parut moins brillant, c'est que les temps étaient bien changés; la liberté de la tribune renaissait à peine ; on en écartait à dessein les plus graves affaires politiques. Jusqu'en 1867, les Chambres n'eurent pas le droit d'interpellation; et à cette époque même, chaque interpellation dut être autorisée par la majorité des bureaux de la Chambre. D'ailleurs Berryer, toujours ardent malgré ses soixante-quinze ans, toujours infatigable dans la défense des nobles causes, n'était plus aussi entouré, soutenu, applaudi qu'il l'avait été sous la république ou le gouvernement de Juillet lui-même. Il représentait à peu près seul le parti légitimiste au Corps législatif, et l'opposition ne comprenait que quelques libéraux, dont plusieurs sont célèbres, MM. Thiers, J. Favre, J. Simon, E. Picard.
Réclamer en toute occasion le développement des libertés politiques, surveiller avec un soin scrupuleux les dépenses du gouvernement, signaler les dangers de la politique impériale à l'étranger, au Mexique, en Italie, en Allemagne, défendre le souverain pontife, défendre la paix, telle fut l'œuvre de Berryer au Corps législatif. Il indiquait lui-même ce but en 1864, à la fin d'un de ses premiers discours : « Je termine en émettant pour mon pays ces trois vœux qui sont dans mon cœur et qui doivent être dans le cœur de tout bon Français : la paix, l'ordre dans les finances et la liberté ! »
On a vu précédemment quelle était la compétence de Ber-
ryer en matière de finances, et quelle clarté suprême il savait introduire dans ces questions spéciales. Pendant cette période, un grand nombre de ses discours s'occupent de finances. Chaque année, de 1864 à 1868, il intervient longuement dans les discussions relatives au budget. Il discute les projets d'emprunt du gouvernement et de la ville de Paris et surtout les crédits relatifs à l'expédition mexicaine. Il démontre que les emprunts des douze dernières années égalent ceux des gouvernements antérieurs depuis cinquante ans : « Je suis effrayé d'arriver au total des emprunts que je viens d'énumérer, qui ont été réalisés dans le cours de douze années et qui s'élèvent à trois milliards 144 millions '. » Nous indiquerons seulement ses discours sur la marine marchande, les travaux des Tuileries et les pensions militaires. 2n fait d'économies, Berryer recommande celles qui ne doivent pas désorganiser les services ; il ne lésine point quand il s'agit de l'honneur du pays, mais il poursuit le gaspillage et dénonce énergiquement les moindres abus.
Avec MM. Thiers et Jules Favre, Berryer réclame les libertés nécessaires, la liberté des élections, la faculté pour les représentants du pays d'exercer un libre contrôle sur les actes du pouvoir; il contribue à faire rendre aux Chambres le droit d'interpellation. Lorsqu'en 1867, le gouvernement impérial dépose un projet de loi enlevant les journaux à l'arbitraire de l'administration et attribuant aux tribunaux correctionnels l'appréciation des délits de presse, Berryer, malgré ses soixante-dix-huit ans, prend une grande part à cette campagne en faveur de la liberté. Il présente et soutient à ce sujet divers amendements, le 14 février 1868, sur la composition des tribunaux ; le lo, sur la diffamation des adminis-