M. de Lacombe, Correfp., 10 avril ISS"'. 7. T
L'exorde avait une allure qui rappelait Bossuet :
En ces temps où l'insubordination et le mépris de la foi jurée, où l'oubli des devoirs et la violation des serments les plus sacrés ont enfanté de si grands maux et fait connaître tant de coupables, n'estce point un spectacle étrange que de voir un homme généreux, conduit par son attachement à ses chefs, par son respect pour les serments, sur ce siège honteux où de justes vengeances appellent les parjures et les conspirateurs ? N'êtes-vous pas encore plus étonnés que nous, vous, Messieurs, qui avez vécu dans nos camps ? Vous le connaissez, cet homme qu'on vient de tirer d'une obscure prison pour le faire asseoir devant vous sur le banc des accusés ! Toutes les fois qu'une ardeur française vous emporta au fort du péril, au foyer des combats, vous avez rencontré, vous avez admiré le général Cambronne, soit que dans les rues de Zurich, à la tête d'une seule compagnie de grenadiers, il emporte à l'ennemi plusieurs pièces de canon et douze cents prisonniers ; soit qu'à Paradis, avec quatre-vingts hommes, il parvienne à culbuter trois mille Russes ; soit enfin que dans les plaines d'Iéna, voulant raffermir contre le danger ses gens qui chancelaient, il s'élance seul sur le plateau, sous un feu effroyable d'artillerie et de mousqueterie, et rallie la troupe par ce froid courage ; partout éclatent à la fois et sa bravoure, et sa volonté ferme de remplir les ordres de ses chefs.
Le voici p mrtant tradait devant vous comme traître et rebelle !
Ah! si jamais des magistrats ont été appelés à protéger le sort d'un homme de bien ; si jamais ils ont pu faire connaître, par une sentence solennelle, à quel degré d'estime ils savent placer la vaillance, le désintéressement et la loyauté, certes, c'est aujourd'hui que l'occasion leur en est offerte. Vous pouvez noblement venger des injustices de la fortune un capitaine intrépide qui, méprisant ses caprices et ses faveurs, exempt de reproches et de crainte, ne se détourna jamais du sentier de ses devoirs ; un guerrier qui sut allier au brillant éclat de notre âge la bonne foi de nos aïeux, qui prit sa part de toute la gloire du siècle sans en partager la corruption : esclave de sa parole, soumis à ses chefs, cher à ses compagnons d'armes, estimé de l'ennemi et redouté des âmes corrompues parce qu'il fut toujours sincère et irréprochable.
Puis Berryer traçait avec éloquence le récit des événements ; il cherchait la faute du général et ne la trouvait pas. Est-ce en suivant Bonaparte à l'île d'Elbe qu'il fut coupable? Mais a ce sacrifice était la marque certaine d'une àme
loyale et généreuse. » Fut-il criminel lorsqu'il descendit en France avec l'usurpateur ? Mais « quand il connut le but du voyage, il n'était plus possible de se refuser à l'entreprendre; » d'ailleurs, « soumis comme soldat à une discipline sévère, contraint envers le plus impérieux des maîtres à une obéissance stricte qui ne permettait point les réflexions, Cambronne avait juré de servir, et son serment (il n'en avait prêté qu'un seul) était irrévocable. » — « Si l'on veut établir pour règle, dit l'orateur romain, que la foi donnée à un homme sans foi est nulle, je crains bien qu'on ne cherche sous ce voile spécieux une excuse au parjure et à l'infidélité. » Enfin, et cet argument était décisif, si le général Drouot a été acquitté et reçu par le roi, comment Cambronne, qui servait sous ses ordres, et n'a pas, comme lui, connu le but du voyage avant l'embarquement, comment Cambronne serait-il condamné?
Ah ! surtout, s'écriait-il en terminant, ne perdez point de sotîVenii comment, lorsque les vastes mers étaient ouvertes à sa fuite, sou'^ii j aux volontés du roi, il les a traversées pour se livrer lui-mêmp à la justice de son pays ! Déclarerez-vous rebelle celui qui sait ainsi obéir au péril de sa vie ? Quel cœur français aurait le courage de laisser tomber un si cruel arrêt sur cette tête sillonnée par tant de cicatrices ? Non, la main d'un bourreau n'achèvera pas ignominieusement cette mort que mille ennemis ont si glorieusement commencée. Et pour emprunter aux livres sacrés une expression qui convient admirablera^iil :'i noire sujet : « Non, vous n'immolerez point ce lion qui est venu s'offrir comme nne victime obéissante. »
A l'unanimité, moins une voix, Cambronne fut acquitté. Le soir, ses amis, ses parents, quelques compagnons d'armes s'empressaient dans sa prison et pleuraient de bonheur en le félicitant. Le vieux soldat était si ému qu'il ne pouvait, lui, ni parler ni pleurer. Mais son cœur débordait de joie parce qu'il avait sauvé son honneur.
Il ne convenait pas toutefois de se réjouir complètement.
— /i2 — 1/acquittement de Cambronne provoqua de telles clameurs à l'extrême droite, il y eut contre Berryer, contre les juges et contre le roi lui-même, un tel concert d'accusations que le gouvernement s'en émut. Le général fut traduit devant le conseil de revision, qui constituait le second degré de juridiction de la justice militaire. Berryer reprit donc la parole et traita ses accusateurs avec le dédain qu'ils méritaient :
Qu'importe, dit-il, que des écrivains à gages aient porté la hardiesse jusqu'à juger les sentiments de ceux qui exercent la justice au nom de Sa Majesté! Vous mépriserez leurs atteintes. Qu'importe au défenseur que ses efforts généreux soient traités d'apologie séditieuse ! Forts de leur conscience, forts de leurs principes, forts de la sagesse et de la justice du roi, ceux qui ont délaissé une famille, une épouse, pour s'armer volontairement contre l'usurpateur en faveur du prince légi time, rient de s'entendre accuser d'avoir voulu justifier et protéger la rébellion. Donc ces misérables diatribes ne sauraient inquiéter vos esprits, comme elles n'embarrasseront jamais les efforts désintéressés d'un homme pur et libre i.
Cambronne fut acquitté définitivement. Les journaux n'en continuèrent pas m.oins leurs attaques; et comme l'avocat avait qualifié ses adversaires d' « écrivains à gages, » « M. Berryer, repartit le journaliste, nous permettra d'attendre pour accepter ses injures que le général Cambronne ait proclamé son désintéressement. » — La riposte fut prompte et décisive.
Dimanche dernier, écrivit aussitôt le procureur du général, Cambronne s'efforçait de faire accepter à son défenseur quelques témoignages de sa reconnaissance. Mais celui-ci lui dit en présence de plusieurs témoins : « Pour toute récompense de mes services, j'exige de vous la promesse que dans aucune circonstance vous ne prendrez part à rien de ce qui pourrait nuire aux intérêts du roi, et qu'au contraire vous serez toujours prêt à le servir aussi bien que vous le pouvez faire encore. — Je vous le promets, répondit le général, je sais trop bien que par suite de ma soumission et de mes serments ma vie appartient an roi et à ma patrie '. »