M. de Lacombe, Corresp., 25 mai 1889, p
briand se rendait an château lorsque, sans autre forme de procès, un secrétaire lui remit le décret suivant : « Louis, par la grâce de Dieu, etc., « Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : « Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil des ministres et ministre secrétaire d'État au département des finances, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand. »
Le ministre destitué écrivit aussitôt à Villèle : « Monsieur le comte, j'ai l'honneur de vous prévenir que j'ai quitté l'hôtel du ministère et que le département esta vos ordres. « Puis il partit, mais avec quelle rage au cœur ! Chassé « comme un garçon de bureau î Chassé, disait-il; par Villèle, la créature, le comparse que j'ai inventé au Conservateur et conduit au pouvoir ! »
Berryer était alors à la campagne. A la nouvelle de ce qui se passait, il accourt à Paris et se rend chez M. de Chateaubriand. En attendant qu'on l'introduise, il jette les yeux sur les Débats, qu'il trouve dans le salon : « Toutes les disgrâces ne sont pas des malheurs, disait le journal; l'opinion publique, juge suprême, nous apprendra dans quelle classe il faut placer celle de M. de Chateaubriand : elle nous apprendra aussi à qui l'ordonnance de ce jour aura été le plus fatale, ou du vainqueur ou du vaincu. » Berryer achevait de lire lorsqu'on l'introduisit. Il entra, le journal à la main, embrassa Chateaubriand et lui exprima en termes affectueux la douleur qu'il ressentait. Puis, montrant les Débats, il ajouta : « J'ai lu cela avec peine. — Et pourquoi donc ? — Mais, c'est la guerre ! — Eh bien, oui, c'est la guerre ! s'écria Chateaubriand, nous la ferons ! » Et saisissant sa plume : « Avec cela j'écraserai le petit homme ! » Alors Berryer essaya de le
calmer : il le supplia « de se retirer noblement dans l'honneur de tous ses triomphes, de préférer à la vengeance populaire des cœurs médiocres la gloire si rare et si pure de l'abnégation. » Il lui représenta M. de Montmorency, son prédécesseur, descendu du pouvoir avec une fière dignité. Chateaubriand rinterrompit brusquement : « Je vous engage, Monsieur, dit-il, à rapporter ces paroles à M. de Villèle, à votre patron ! » Berryer avouait que ces paroles amères lui étaient entrées comme un acier dans le cœur. « Monsieur le vicomte, répondit-il en se levant, je ne puis accepter ces expressions. Quoique jeune encore, je suis décidé à n'accepter le patronage de personne, si haut qu'il soit, pas même le vôtre ! » Puis il sortit et ne revit Giiateaubriand qu'en 1830. Quant à ce dernier, il commença aussitôt la lutte. « Ce fut, dit M. de 'Vogué, un long rugissement qui retentit quatre années dans \e Journal des Débats.... Il ne désarma qu'en 1828 sur le corps de l'ennemi terrassé.... Chateaubriand s'apercevait-il que les coups portaient par-dessus la tête de Villèle, frappaient au cœur la royauté? Et leur portée était formidable ^ » Lorsqu'à son avènement Charles X lui offrit son traitement de ministre d'État supprimé par Decazes, le grand écrivain refusa avec une fierté que Berryer ne pouvait s'empêcher d'admirer. « L'argent ne guérit pas les blessures faites à rhonneur, répondit-il à celui qui lui portait les avances royales.... Mettez aux pieds du roi mes raisons. Dites-lui que je n'ai pas une pensée, que je ne forme pas un vœu qui ne soient pour la gloire de sa couronne ; que pour être mille fois payé de mes faibles services je n'ai besoin ni d'argent, ni de places, ni d'honneurs, mais d'une seule parole bienveillante démon roi ~. »