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Lettres citées par M. de Lacombe

monde l'aimait, les anciens à cause des égards respectueux qu'il témoignait pour les traditions de l'ordre, les jeunes à cause de son éloquence passionnée, tous et même ses adversaires politiques, Dupin, Odilon Barrot, Mocquard, pour son caractère loyal et chevaleresque? Aussi, dès l'âge de vingtneuf ans, siégeait-il au conseil de l'ordre, entouré de la faveur et de l'admiration publiques.

En même temps lui arrivaient d'importantes affaires civiles et criminelles. Il plaide pour le marquis de Vérac, ami de Richelieu et gouverneur du château de Versailles. Après huit audiences retentissantes qui attirent tout Paris, il parvient à lui assurer l'héritage qu'on lui conteste ; il plaide pour Bergasse, ancien député aux États généraux, accusé d'avoir soutenu, malgré la Charte, qu'il fallait rendre tous leurs biens aux émigrés, et Bergasse est acquitté i ; il plaide pour le banquier Séguin contre le banquier Ouvrard avec tant de succès que le lendemain Ouvrard se présente chez lui : a Monsieur, dit-il, je ne résiste pas au désir de vous adresser des félicitations : vous avez un magnifique talent. » Berryer, surpris, s'incline. « Votre plaidoyer d'hier est un chefd'œuvre, continue Ouvrard ; permettez-moi de vous en remercier. » Oh! oh! pensait Berryer, voici un plaisant original. « Je comprendrais votre admiration et vos remerciements. Monsieur, répond-il, si je n'avais pas soutenu la cause de votre adversaire. — Qu'importe ? réplique Ouvrard, je désire, moi aussi, l'appui de votre éloquence. Tous mes procès ne sont pas contre Séguin et je vous prie instamment de vous occuper de mes affaires sur les fournitures de l'armée d'Espagne. » La demande était faite avec trop de délicatesse pour être rejetée ; Berryer réfléchit et accepta.

En 1826 il plaide pour les héritiers de La Chalotais contre un journal d'extrême droite, V Étoile. On sait que La Chalotais, procureur général au Parlement de Rennes, avait fait, vers la fin du règne de Louis XV, une guerre acharnée à la Compagnie de Jésus. C'est pourquoi VÉtoile, revenant sur le passé, appelait La Chalotais « un magistrat félon qui, dégradé de ses hautes fonctions, alla traîner son repentir dans l'exil et l'ignominie. » La famille du procureur s'émut de ces outrages et, assistée de Berryer, attaqua le journal. L'avocat défendit en termes touchants la mémoire du vieux magistrat breton :

Il y a quarante ans que M. de La Chalotais a fermé les yeux ; mais il vit en nous, mais son sang nous anime, son nom est notre bien, son honneui" est le nôtre. Si un malfaiteur était venu briser la tombe de M. de La Chalotais, outrager ce monument matériel et insulter à ses cendres, soufFririez-vous qu'il vint dire dans cette enceinte : « La mousse avait couvert ce tombeau, ces bronzes étaient chargés de rouille; cette cendre était froide depuis longtemps. » Tous les cœurs, l'instinct de toutes les consciences, d'accord avec les lois, étoufferaient une telle défense. Vous êtes juges, vous êtes Français, vous ctes chrétiens ; se pourrait-il que nos lois et nos consciences protégeassent mieux des monuments de fer ou de marbre que les pieux souvenirs d'un fils et le saint héritage de l'iionneur ?

Berryer loua le noble caractère du défunt, rappela sa fin chrétienne et pleine de dignité :

Demandez à cette terre fidèle de Bretagne ce que sont devenus ces magistrats félons, ces membres séditieux des États et du Parlement. — On vous montrera leurs tombeaux; on vous conduira à la trace de leur sang répandu pour leur Dieu, pour leur Roi !

Mais il refusa, comme on s'y attendait, de dire un seul mot contre la Société de Jésus, et laissa voir au contraire qu'il réprouvait les attaques de La Chalotais « contre ce corps illustre dont la chute fut le premier triomphe de l'esprit philosophique et irréligieux. » Ce jour-là Berryer ne trior""-

pha point; le public, loin de l'applaudir, lui montra une froideur marquée. Que lui importail? Il avait montré qu'il savait mettre la vérité, l'honneur, la dignité du caractère et la voix de la conscience au-dessus d'une vaine et méprisable popularité.

Parmi les affaires criminelles de l'époque, le procès Castaing eut en France ly plus grand retentissement. Dans la soirée du 29 juin 1823, deux jeunes gens arrivent de Paris à Saint-Cloud par la voiture publique, et louent pour quelques jours une chambre commune à l'auberge de la Tête-Noire. Le lendemain, un des jeunes gens tombe malade ; bientôt ses jambes sont gonflées, il est en proie à des spasmes accompagnés de vomissements, une sueur froide l'inonde. Deux médecins successivement appelés se déclarent impuissants contre ce mal m} stérieux. Enfin, Auguste Ballet (c'était son nom) expire, après un jour et demi de maladie, à l'âge de vingt-six ans. Or, on découvre que par un testament daté du V décembre 1822 il a institué légataire universel de sa fortune considérable son ami et compagnon de voyage, le docteur Castaing. Celui-ci est immédiatement arrêté. L'autopsie du cadavre ne révèle pas la moindre trace de poison, et cependant il est établi que, pendant la maladie de son ami, Castaing est venu à Paris acheter de l'acétate de morphine. L'opinion publique est surexcitée et divisée au sujet de ce crime à la fois évident et insaisissable. Lorsqu'on apprend que Berryer va présenter la défense de Castaing, la curiosité redouble. Longtemps l'avocat a hésité ; mais le vieux père de l'accusé est venu, il s'est traîné en pleurant aux genoux de Berryer et celui-ci n'a pu résister à ses prières.

Vous n'avez pas de preuves, s'éciie l'orateur, vous n'avez que des présomptions; les présomptions ne sont pas des preuves. En veut-on un exemple frappant ? Castaing avait écrit à Paris que Ballet ne vou-

lait voir personne. Cette circonstance était une présomption terrible, épouvantable. Qu'est-elle devenue ? Le médecin était présent : il vous a dit que cette lettre avait été dictée à Castaing par Ballet lui-même.... Sans ce coup de la Providence, cette présomption aurait dicté l'arrêt de condamnation.... Ah ! Messieurs, tremblez, soyez épouvantés des suites de la responsabilité terrible qui va peser sur vous.... « Toutefois et quand Dieu n'a point donné aux magistrats le parfait éclaircissement d'un crime, c'est une marque qu'il ne veut pas les en faire juges et qu'il en réserve la décision à son suprême tribunal.... »

« Ne croyez pas, continue-t-il, que nous voulussions lui prêter notre ministère s'il était coupable. Ne plaise à Dieu que nous détournions le glaive de la tête du coupable ; nous voudrions plutôt que notre voix pût le décider à faire de ses fautes un aveu qui du moins pourrait satisfaire la justice céleste.... » Alors se produit un fait inouï dans les fastes judiciaires. Castaing est bouleversé, subjugué par l'éloquence de son défenseur, et Berryer l'entend murmurer: « Oui, je suis coupable ! » Tel est le saisissement de l'orateur qu'il peut à peine ajouter quelques paroles, il se trouve mal, se retire, et abandonne le malheureux à la justice des hommes. Castaing lut exécuté i.

1. V. Berryer, Œuvres, Plaidoyers, I, p. 137, et M. de Lacombe, Corresp., 25 mai 1889, p. 624.

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