CHAPITRE M
Pour se consoler des mécomptes de la politique, Berryer n'eut pas seulement le palais. A la Société des Bonnes-Lettres, dont il était un des fondateurs, il entrait en commerce avec les esprits les plus distingués de l'époque. Chateaubriand établit en 1820 et présida toujours cette académie indépendante, dont les séances publiques n'eurent pas moins de vogue que celles de l'Académie française. Quel épanouissement de vie intellectuelle ! A droite du fauteuil où le maître est assis, ce prêtre à la mine chétive, mais au large front et au regard de feu, c'est Lamennais; à gauche, c'est Donald ; autour d'eux se pressent Villemain, Rémusat, Nodier, Patin, Chênedollé, Lamartine.... Hier, un jeune poète, Victor Hugo, lisait à l'auditoire ravi une ode sur la mort de Louis XVn. Aujourd'hui, 30 mars 1824, Berryer parle de l'éloquence parlementaire, et « rien, dit le Moniteur^ ne manque à son triomphe. »
Mais le jeune avocat préférait à la Société des Bonnes- Lettres celle des Bonnes-Études. Cette dernière comprenait l'élite des étudiants. Elle était alors, à peu de chose près, ce qu'est aujourd'hui, pour la jeunesse catholique, le cercle du Luxembourg. Inaugurée en 1820 dans le grand amphithéâtre
de la Sorbonne, elle tenait ses réunions au n° 11 de la rue des Fossés Saint-Jacques. Chaque semaine, les hommes les plus éminents y donnaient des conférences sur le droit, les sciences et l'histoire. Mais le président était Berryer. « Je présidais souvent, écrivait-il plus tard à M. Guizot, cette Société, où se réunissaient trois ou quatre cents jeunes gens des écoles; je leur faisais quelques allocutions, je leur adressais sur les principes généraux du droit et de l'économie politique des sujets de dissertation ou de discours qu'ils lisaient en séance publique. »
Berryer faisait plus qu'il ne dit. C'était son repos et sa joie de se trouver au milieu de ces jeunes gens : il avait le don de les attirer et de les charmer. Beaucoup venaient à lui comme à un père chercher les encouragements et les conseils. « L'orateur est un semeur qui s'ignore lui-même, dit très bien M. de Lacombe, auquel j'emprunte ces intéressants détails; il ne connaît pas la vertu de sa parole; il ne sait pas tout ce que, tombant sur un jeune auditoire, elle a pu y susciter d'aspirations, de désirs, de nobles dévouements; souvent, sans qu'il s'en doute, aux accents de son éloquence, une vocation s'est éveillée, une résolution a été prise qui a fixé une vie d'homme, et qui donnera peut-être un héros à la patrie, un apôtre à la vérité K » Parmi ces jeunes gens, on remarquait Alexis de Tocqueville, Gustave et Élie de Beaumont, Cauchy, de Gazalès, de Carné, de Meaux, de Larcy, do Maleville, de Salinis et de Ravignan. Jusqu'où s'est étendue, sur ces âmes d'élite, l'action de Berryer? Dieu, qui les rassembla autour de lui. Dieu seul le sait. Mais il est certain que celle influence a été bienfaisante et profonde.
Un jour, Berryer avait donné la parole à un étudiant
i. Corresp., 10 juillet 1889.
pour développer certaine question de droit. Quand le jeune homme parla, ce fut une révélation. Ses traits pâles et distingués s'animèrent soudain; la voix était forte et pénétrante, le geste un peu désordonné, la phrase chaude et imagée, tout annonçait l'orateur. Après la réunion, Berryer fit venir l'étudiant, il le félicita, il lui dit « qu'il sentait dans son discours les plus rares conditions de l'éloquence et une véritable puissance d'action sur les esprits. Il l'engagea, pourtant, à surveiller sa riche et vagabonde imagination. Il ajouta qu'il ne le croyait point fait pour les luttes passionnées du barreau : « Il vous est nécessaire de subir un joug, de soumettre votre esprit et votre talent à une grave et sévère autorité. Vous seriez un éminent orateur de la chaire. »
«c Berryer ne revit plus son jeune disciple, continue M. de Lacombe; à quelques années de là, on lui parla d'un orateur qui venait de se révéler dans la chapelle du collège Stanislas, où il faisait aux élèves des conférences sur la religion. Berryer alla l'entendre; il put à peine pénétrer dans l'étroite enceinte qu'avait envahie un public nombreux. Il reconnut le jeune Lacordaire, et lorsqu'il se présenta ensuite dans la sacristie pour le féliciter : « Vous le voyez, lui dit le prêtre, j'ai suivi vos conseils. »
« Bien des années s'écoulèrent encore. La même gloire avait confondu, dans des voies différentes, le professeur et l'étudiant de la Restauration. L'Académie avait reçu Berryer dans ses rangs ; elle se préparait à élire le P. Lacordaire. Dans sa cellule du couvent des Carmes, le Dominicain rappelait avec gratitude au maître de la tribune sa conversation et ses prophéties d'autrefois, et lorsque le jour s'approcha de paraître devant l'Académie réunie pour le recevoir, il écrivit à Berryer pour lui demander d'être son parrain : « Je serai bien heureux que vous m'accordiez cette grâce, lui disait-il,
— ;GC — non seulement comme un des représentants de l'éloquence française au xix^ siècle, mais comme ayant été le premier homme émiiient qui ait éclairé et encouragé mes débuts ■dans la vie publique ^ . »
Un autre aussi célèbre, Montalembert, lui écrivait en 1845 : * Je me souviens d'avoir été, quand j'étais encore enfant, avec le duc de Rolian et le duc Mathieu de Montmorency, vous entendre à la Société des Bonnes-Études.... Qui sait ^ oe n'est pas alors qu'a été déposé dans mon cœur le germe de cet amour pour les doctrines romaines et pour l'indépendance de l'Église qui m'anime aujourd'hui? »
Plusieurs fois déjà nous avons rencontré le nom de ce prêtre de génie qui, pendant près d'un demi-siècle, a exercé sur l'ÉgUse de France une si puissante action. Lamennais, ayant vu Berryer au Consenjateur, pénétra d'un regard jusqu'au fond de cette riche nature, et s'y attacha, comme il s'attachait d'ordinaire, avec une tendresse passionnée. <r S'il vous aime, écrivait plus tard un de ses disciples, son amitié sera comme l'amour le plus violent. Il se nourrira en quelque sorte de vous...., il sera l'esclave même de vos caprices. Vous n'aurez rien à faire qu'à vous laisser aimer et absorber par lui.... Mais malheur à vous si vous essayez de soustraire votre esprit à la puissance de ses idées. Car, dans ses affections, il donne son cœur à ceux qu'il aime, à condition qu'ils donneront leur intelligence, qu'ils la placeront sous la sienne, comme un vase, pour la remplir de ses pensées -. » Ce fut de la sorte qu'il aima, après Berryer, Lacordaire, Montalembert, Gerbet, toute une élite d'àmes qu'il avait fascinées et qu'il faillit entraîner dans sa chute.