‹ BerryerChapitre 33 sur 211 · M. de Lacombe, Corr^sp., 10 juillet · texte numérisé non relu

M. de Lacombe, Corr^sp., 10 juillet

2, Charles Sainte-Foi, M. de Lamennais {Revue du Monde catholique, t II, p. 4'>3}.

Au reste, il était bien malaisé d'échapper aux séductions de ■ce cœur passionné et de ce puissant esprit. « Quand il vous avait une fois saisi, pincé, disait Berryer, am ne lui résistait plus; il fallait l'arrêter dès la première phrase, sinon on était sous le joug. » Il est permis de croire que si les liens du ;mariage ne l'eussesnt retenu dans le monde, Berryer aurait suivi Lamennais dans sa solitude de la ChesnajT.

Il y alla, pourtant, en 1822. Une importante affaire l'avait appelé à Dinan. Quelques lieues seulement le séparaient de son ami. Il loua une voiture et partit.

La Ghesnaye est située sur la lisière de la forêt de Goëtquen. On s'engage dans une longue avenue de pins et de chênes qui rejoignent ieui^s branches, formant une voûte épaisse et sombre. Tout au fond, on aperçoit une maison de granit peu élevée, coiffée d'un toit aigu à mansardes : c'est là. Cette .maison, qui allait devenir le berceau de sa petite congrégation et comme le « Port-Royal » du xix® siècle, Lamennais seul alors l'habitait. Il en fit les honneurs à Berr^'er avec la grâce la plus affectueuse, lui donnant une chambre en face de la sienne et ne le quittant plus. Quand il eut pris son mauvais chapeau de paille, vieux et usé, on partit. Ensemble les deux amis visitèrent le jardin aux larges allées bien sablées : un grand chien bondissait plein de joie autour d'eux. Lutter avec lui quelques instants après les repas était la seule distraction que s'accordât le maître deux fois par semaine. Je me trompe ; chemin faisant, il montra à Berryer les fleurs qu'il aimait à arroser de ses propres mains. Puis on longea les deux étangs et l'on vint s'asseoir au bord de l'eau sur un banc de pierre, à l'ombre d'un vieux chêne. M. Féli aimait ce lieu mélancolique ; « C'est là que je veux reposer plus tard, disait-il ; oh ! que je serai bien -là ! » Berryer ne comptait faire à la Ghesnaye qu'une courte visite ; mais le

— G8 — moyen de résister aux sollicitations caressantes de Lamennais ? Celui-ci l'entraîna à travers la forêt sur une colline qui dominait le cours de la Rance. Le paysage était ravissant : « Je crois le voir encore, » disait plus tard Berryer. Tous deux se reposent sur le gazon et s'entretiennent longtemps. Après le retour, le repas, puis la veillée, et la conversation dure toujours. Berryer se met au lit. Lamennais s'assied à son chevet. Au matin ils causaient encore. C'est que M. Féli était un merveilleux causeur.' La tète inclinée sur la poitrine, les mains jointes, il parlait ; et les raisonnements couraient si serrés, les phrases si élégantes, qu'en fermant les yeux, on avait l'illusion d'entendre le plus beau des livres. Il emporta ainsi son jeune ami, à travers un torrent de] poésie, « de l'Église militante jusqu'à l'Église triomphante » (ce sont les expressions de Berryer). Puis, je ne sais comment, l'entretien tomba sur les évocations du magnétisme et les phénomènes de seconde vue. Alors Lamennais s'anime de plus en plus; il se lance dans ces régions mystérieuses avec une telle fougue d'imagination, une telle hardiesse de pensée, que Berryer en est tout bouleversé : il l'arrête, il lui saisit le bras : « Vous m'effrayez, mon ami , lui dit-il. — Gomment? demande Lamennais, que voulez-vous dire? — Oui, vous m'effrayez. Je sens que je ne résiste plus à l'empire de votre raison : vous me dominez ; mais ce qui m'épouvante, c'est que, vous, rien ne vous domine.... Vous n'avez plus aucune autorité qui vous arrête!.... Vous serez chef de secte. »

A ces mois, Lamennais bondit, il met la main sur son cœur, et avec une émotion profonde, inoubliable, disait Berryer, il s'écrie : « Moi, chef de secte! Moi, renier l'Église ! Jamais! plutôt mourir! Jamais, non jamais je ne renierai l'Église î r>

Le lendemain les deux amis se séparèrent. Ils ne devaient

cruère se revoir qu'en 1826. Lors de son voyage à Rome en

1824, Lamennais ne fit que traverser Paris : « Tout, à Paris,

ou presque tout, est tromperie ou illusion, » disait-il à Berryer.

Puis il essayait de l'entraîner en Bretagne.

Que nous serions bien ici, loin du tumulte et de l'ennui de ce monde au milieu duquel vous vivez ! Qu'il serait doux de philosopher ensemble et de voir de loin ces tempêtes et ces naufrages de la politique dont le spectacle est trop près de vous ! Suave, mari magno^....

Au moins on se dédommagera par une correspondance des plus actives. Une trentaine seulement des lettres de Lamennais à Berryer ont été publiées. Son âme s'y reflète comme dans un miroir. Les passions s'y heurtent les unes contre les autres. Il exhale des flots d'amertume « contre cette pauvre société idiote qui s'en va à la Morgue en passant par la Salpêtrière. j» Les cris de fureur, les anathèmes injustes s'y mêlent aux chants d'amour et aux plus tendres épancliements, comme les sons d'une harpe éolienne au milieu d'un orage, « comme des îles fortunées semées dans un océan de colère 2. »

Qu"lle basse, quelle honteuse hypocrisie, s'écric-l 1, parlant de Mgr Frayssinous, ministre des cultes, partisan de la déclaration de 1682. Est-ce qu'on se laissera conduire là où nous mène une horde de sauvages armés des débris de la civilisation ? Pau^"^e, pauvre siècle ! Enfin nous voyons le commencement de ce schisme que je prévoyais, carne pensez pas qu'on en reste là.... Mais que les malhem'eux qui nous conduisent ou nous laissent conduire dans l'abîme ne s'y trompent pas. Ils y tomberont des premiers. Les dates se suivent, et très certainement 1682 amènera 1688. De proche en proche chacun rece^-ra son salaire : Et tempus 07nnis rei tune erit.... Souvent j'ai l'idée de m'en aller. Où ? N'importe. En Turquie, par exemple. Il y a encore là un peu de liberté, un peu de bon sens. On ne vous coupe pas la langue avant de vous couper la tête ».

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