Guizot, Histoire parlementaire
trouble notre sécurité, atteint notre prospérité et peut devenir funeste à notre repos. » (Vive interruption à gauche. Toute la gauche : A l'ordre! à l'ordre! — Ladroite : Bravo! Très bien! — Silence au centre )
M. Berryer, d'une voix assxirée : Vos interruptions ne me troublent pas !,... Elles me satisfont !.... L'horreur que la Chambre exprime contre les conséquences nécessaires de la rédaction proposée donne l'assurance que ce projet va être rejeté.... (Le calme se rétablit.)
.... Qu'importe maintenant, quand les droits du roi sont blessés, quand la couronne est outragée, que votre adresse soit remplie de protestations de dévouement, de respect et d'amour I Qu'importe que vous disiez : Les prérogatives du roi sont sacrées, si en même temps vous prétendez le contraindre dans l'usage qu'il doit en faire ! Ce triste contraste n'a d'autre effet que de reporter la pensée vers des temps de funeste mémoire. Il rappelle par quel chemin un roi malheureux fut conduit, au milieu des serments d'obéissance et des protestations d'amour, à changer contre la palme du martyre le sceptre qu'il laissa choir de ses mains. {Vives réclainations à gauche. — A droite : Très bien! Très bien! — Silence axe centre.)
Je ne m'étonne pas que dans leur pénible travail les rédacteurs de l'adresse aient dit qu'ils se sentaient condamnés à tenir au roi un pareil langage.
Et moi aussi, plus occupé des soins de l'avenir que des ressentiments du passé, je sens que si j'adhérais à une telle adresse mon vote pèserait à jamais sur ma conscience comme une désolante condamnation i. »
Quand Berryer descendit de la tribune, un long frémissement d'admiration parcourut l'Assemblée, La droite tout entière se leva. L'orateur se vit entouré et félicité par ses adversaires eux-mêmes. « Quel beau talent! » ditGuizot à Royer- Gollard. — « Ne dites pas un talent, répondit le président de la Chambre, dites une puissance ! Mais cela ne doit pas nous détourner de frapper vite et fort. Ne laissons pas à la folie et à l'incapacité de quelques-uns le temps de détruire la discussion dans un pays où il se trouve de tels hommes pour défendre la royauté. » C'est le même Royer-Collard qui, avec sa haute compétence, rendit plus tard à Berryer ce magni-
fi:iue témoignage: V J'ai entendu Mirabeau dans sa gloire, j'ai entendu M. de Serre et M. Laine. Aucun n'égalait M.Berryerdans les qualités principales qui font l'orateur >. » Mais comme Mirabeau se déclara trop tard pour Louis XVI et emporta dans sa tombe le deuil de la monarchie, ainsi Berryer arriva trop tard pour sauver Charles X. Prévoyait-il ce jour-là, en descendant de la tribune, qu'il n'y remonterait plus sous le règne de ce roi, et que son premier discours devait être comme l'oraison funèbre de la monarchie légitime?
« Royer-Gollard s'était écrié que vous étiez une puissance, lui disait plus tard, à l'Académie, M. de Salvandy ; je m'assure que le mot dans ce moment ne trouva pas le chemin de votre orgueil! Il ne vous fit sentir que votre faiblesse par cette amère douleur des esprits convaincus et des âmes dévouées, d'avoir devant vous un de ces courants d'opinion qu'aucune main ne domine, qu'on ne surmonte quelquefois qu'à la condition de s'y confier, que votre voix était impuissante à détourner de sa route 2. »
En effet, le soir de ce même jour, à la lueur incertaine de quelques lampes, l'adresse des 221 fut votée. Il paraît qu'à l'issue de la séance, M. de Polignac, frappé comme tout le monde du merveilleux début de Berryer, lui fit de nouveau offrir par M. de Chabrol le titre de secrétaire d'État : « A l'heure qu'il est, répondit Berryer, ce titre est au-dessus de mes prétentions ; dans la session prochaine il sera peut-être au-dessous de mes services. »
On sait quelle fut la réponse du roi à l'adresse : « Mes-
1. Paroles de Royer-Collard à son neveu, M. Genty de Bussy, citées par M. Nettement dans sa brochure sur Berryer, p. 47.
2. Réception de Berrver à l'Académie française, réponse de M. de Salvandy p. 71.
sieurs, j'avais droit de compter sur le concours des deux Chambres pour accomplir tout le bien que je méditais; mon cœur s'afflige de voir que les députés des départements déclarent que de leur part le concours n'existe pas.
« J"ai annoncé mes intentions dans mon discours d'ouverture de la session. Ces résolutions sont immuables; l'intérêt de mon peuple me défend de m'en écarter. Mes ministres vous feront connaître mes intentions. »
Le lendemain, la Chambre fut prorogée. C'était le prélude de la dissolution. Dans l'intervalle eurent lieu plusieurs tentatives de conciliation. Un grand nombre de députés des centres, effrayés d'une résistance qu'ils n'avaient pas prévue, regrettèrent d'avoir voté l'adresse et firent savoir au roi qu'ils étaient prêts à discuter le budget présenté par M. de Polignac. Ils mettaient comme condition qu'après ce vote, le roi rappellerait au pouvoir M. de Villèle. Ce dernier, pressé par ses amis, était revenu de Toulouse depuis quelques jours. Berryer alla le voir et le pressa d'accepter. Il considérait son retour aux afl'aires, soit avec M. de Polignac, soit après lui, comme le seul moyen de tout sauver. Villèle refusait de faire partie du ministère Polignac, mais il eût accepté sa succession. Malheureusement, Charles X s'aveuglait de plus en plus. Toutes ces démarches n'étaient à ses yeux qu'une intrigue de Villèle ; et au moment de le recevoir, on l'entendait dire: « Je vais bien l'attraper : je ne lui parlerai que de son Midi. »
La dissolution fut prononcée le 16 mai. M. de Villèle était reparti pour « son Midi, » profondément découragé. « La monarchie, écrivait-il, m'a fait l'effet d'une place minée et contreminée dans tous les sens, que la moindre étincelle doit faire sauter.... Une lutte formidable est engagée entre une majorité factieuse, en possession de la majorité des conseils
électoraux, et le roi. Et les troupes sont dispersées, et le ministre de la guerre est en Afrique. Quelle imprévoyance! Jamais pareil aveuglement n'a précédé et amené plus clairement la chute d'un gouvernement. »
Les élections nouvelles devaient avoir lieu entre le 23 juin et le 19 juillet. Berryer se représenta au Puy. C'est probablement avant de partir pour l'Auvergne qu'il eut avec .AI. de Polignac Tentrevue racontée plus tarda Augerville: «J'en reçus l'accueil le plus aflectueux. Le prince me parla de mon père, de moi-même, en des termes dont le souvenir m'émeut encore, puis m'offrit le portefeuille de la justice. Je refusai cette offre, alléguant ma complète inexpérience politique. Il y a des hommes, me répondit-il, qui n'ont pas besoin d'expérience! Cette parole me frappa douloureusement dans sa bouche et je compris qu'il ne se l'appliquait que trop à lui-même!
« J'essayai de protester, mais il reprit : Vous croyez mon entreprise prématurée, téméraire, et vous n'osez pas me le dire. Eh bien ! j'aurai plus de confiance en vous que vous n'en avez en moi. Oui, peut-être n'aurais-je pas assez de forces pour mener tout à bonne fin, si j'étais seul. Mais je vais vous révéler ce que je n'ai fait connaître qu'à un bien petit nombre d'amis. Dieu m'assiste, chaque jour, par des communications sur l'origine desquelles je ne puis me tromper K
« Et il se mit à me parler de ses visions, de la sainte Vierge, des promesses qui lui étaient faites. Quand je lui demandais : Mais où allez-vous? Quel est votre plan? il me disait : Soyez tranquille. Je n'obtins jamais d'autre réponse. »