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CHAPITRE VIII

Peu après les journées de juillet, Benjamin Constant avait l'honneur de dîner aux Tuileries à côté de la reine. « Je vous en prie, monsieur Constant, lui dit Marie-Amélie, ayez pitié de nos pauvres royalistes et protégez-les. — Les royalistes, Madame, répondit en souriant le député libéral, mais il n'y en a plus : tous ces jours-ci je n'en ai pas vu. » — M. Constant se trompait. Il y avait encore des royalistes et ils allaient bientôt prouver leur vitalité. Tout d'abord, en effet, ils demeurèrent comme étourdis du coup qui les frappait. Puis ils se dispersèrent décote et d'autre. Quelques-uns, plus attachés à leurs intérêts qu'à leurs convictions, se glissèrent parmi les vainqueurs; le plus grand nombre abandonna le champ de bataille. On les vit briser leurs épées, jeter à la face de l'usurpateur leurs démissions de députés, de pairs, d"officiers i, puis s'enfermer dans leurs châteaux après avoir, comme M. de Villèle, écrit sur la porte le mot d'Horace : <r Inveni portum. »

Qu'allait faire Berryer ? Il semblait que la Révolution

\. « Soixante-six élèves de l'école Saint-Cjr refusèrent de suivre le nouveau régime. » Histoire de l'école militaire de Sain'.-Cyr. Delagrave, 1886, p. 94.

l'atteignît plus qu'aucun autre, le frappant dès les premiers pas de sa carrière politique, dans la pleine maturité de Tâge et du talent. Il n'eut pas même la pensée d'une infidélité. Outre que ses convictions politiques étaient profondes et raisonnées, il avait appris bien jeune, en défendant d'illustres clients, qu'on ne change point de drapeau sans subir une déchéonce morale, et que rien au monde n'est honorable comme la fermeté du caractère et la persévérance des sentiments.

Les tentations pourtant ne lui manquèrent pas. Un jour, il rencontre Chateaubriand : « La légitimité est morte et bien morte, lui dit le grand écrivain ; ce n'est pas Charles X ou la branche aînée des Bourbons, c'est la royauté qui s'en va. L'avenir est à la république. Il y a là de grandes choses à faire. Mais ce peuple bon, honnête, généreux, cette jeunesse ardente, vouée au culte de ce qui est élevé, ont besoin de direction. Vous parlez bien, je n'écris pas mal. Que penseriez vous si nous leur apportions des idées? — Monsieur le vicomte, répond Berryer, c'est une grave affaire que vous me proposez là, c'est une révolution plus complète que la première. Je vous demande vingt-quatre heures de réflexion ^ . » Berryer réfléchit et n'accepta point. Au lieu de préparer la République de l'avenir, l'orateur et l'écrivain demeurèrent royalistes.

Le vieux père de Berryer, dont la fortune était loin d'être rétablie, et son frère le général, rallié bruyamment à la Révolution, le pressaient de renoncer à la politique et d'abandonner une cause à jamais vaincue. Ne pouvait-il pas trouver au barreau, dans l'exercice de sa noble profession, des compensations brillantes de toute sorte? Mais au-dessus de la

i. D'Aïïon-Shée, Mémoire»,

fortune Berryer mit toujours Thonneur. « Portons patiemment nos ennuis, sans nous plaindre, écrivait-il plus tard à sa femme.... Croyez qu'au milieu de nos privations nous acquérons un trésor d'honneur qui a bien son prix. »

D'ailleurs la tribune l'attirait, et plus que la tribune, le désir de servir la France. Il désapprouvait l'effacement volontaire d'un grand nombre de ses amis et ce qu'il appela plus tard Vémigration à l'intérieur. Dès le premier jour il comprit que les roj^alistes avaient un beau rôle à jouer : au lieu de se tenir obstinément en dehors des affaires publiques, mettre l'oreille sur le cœur de la France, interroger ses sentiments, ses aspirations pour les satisfaire, étudier ses besoins et ses misères pour les soulager, détruire ainsi les préjugés du peuple, gagner à force de dévouement sa confiance et sa sympathie, et l'amener doucement à regretter, à désirer, à demander l'ancienne monarchie. « Il faut éviter les secousses, disait-il encore, et faire glisser la France vers la monarchie comme le vaisseau glisse à la mer quand la hache a brisé ses entraves. » Mais, pour réussir, une action d'ensemble était nécessaire, et Berryer n'avait autour de lui qu'un petit nombre d'amis dévoués, comme Hyde de Neuville, le duc de Fitz-James et M. de Martignac. Néanmoins, d'accord avec eux, Berryer se décida à combattre sur les ruines pour le droit contre la force, pour la Restauration vaincue contre la Révolution triomphante. Il lutta pendant dix-huit années, presque seul contre tous ; et Dieu le récompensa de n'avoir point failli au devoir en lui faisant trouver dans cette opposition chevaleresque une gloire incomparable.

De 1830 à 1832 nous allons le voir prendre d'abord, vis-àvis du nouveau pouvoir, une position fière et indépendante et a faire respecter en toutes rencontres. Son opposition estloffensivc et défensive à la fois. Champion de toutes les H

bertés, il ne laisse passer aucune occasion de relever les inconséquences, les faiblesses et les fautes du gouvernement, en même temps qu'il défend avec éloquence les intérêts et les souvenirs de la royauté légitime.

Le 4 août 1830, l'élection de Berryer fut validée. Deux jours après, le 6, un député, M. Bérard, demanda à l'Assemblée de déclarer le trône vacant et d'y pourvoir ; il proposa en outre la revision de la Charte. La discussion s'ouvrit le lendemain. Hyde de Neuville protesta le premier : « Je n'ai pas le pouvoir d'arrêter la foudre, » dit-il. Puis Berryer vint à son tour ; d'une voix triste et voilée par la douleur, il prononça ces quelques paroles :

Je comprends que je puis comme député, avec le pouvoir dont je suis investi par mes concitoyens, délibérer sur les modifications proposées à la Charte ; mais interrogeant ma conscience, le besoin que j'ai d'affermir le repos de mon pays, je ne crois pas répondre aux intentions, aux volontés, aux droits qui m'ont été confiés, en votant : premièrement, sur la déclaration que le trône est vacant en fait et en droit; secondement, sur l'annulation des actes faits par l'autorité royale conformément aux lois.... ; troisièmement enfin, sur la propositi©n d'élire un roi de France ; sous ces trois rapports je ne puis prendre part à la délibération i.

On sait que la Chambre passa outre, vota la proposition Bérard et appela au trône le duc d'Orléans et ses descendants à perpétuité. Bientôt vint le jour de prêter serment au nouveau régime. Sur cinquante-neuf députés royalistes présents à Paris, quarante furent d'avis qu'il y aurait lâcheté insigne à déserter, que ce serait sacrifier les intérêts de la France et ceux de la légitimité. Malgré tout, cette formalité insidieuse répugnait à Berryer ; il ne s'y soumit qu'en protestant contre la force et en faisant ses réserves les plus expresses : son apparition à la tribune produisit une sensa-

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